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Full text of "Mémoires de madame la duchesse d'Abrantès, ou Souvenirs historiques sur Napoléon, la révolution, le directoire, le consulat, l'empire et la restauration"

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MEIHOIRES     CONTEMPORAIItiS. 


MÉMOIRES 

DE  MAP AME  LA   DUCHESSE 

D'ABRANTÈS 


TOME  DOUZIEME. 


r 


PAIHS.  —  IMPRIMERIE   DE   I.ACHCVARDIX»E  , 

RUS    DU    COLOMBIER,     M"   io. 


MEMOIRES 

OE  MADAME  X.h.  DUCHESSE 


» 


i» 


SOyVEN  1RS  HISTORIQUES 

^mW,  SUR 


•napoleoiv. 


LA  RÉVOLUTION, 


LE  DIRECTOIRE  ,  LE  CONSULAT,  L'EMPIRE 
ET  LA  RESTAURATION. 

TOME  DOUZIÈME. 


p^s» 


A  PARIS, 

CHEZ   MAME-DELAUNAY,   LLBRAIRE, 

RUE    GUIÎmÎGAUD  ,    IN°    u'). 

MDCCGXXXIII. 


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mmimm. 


DE  MADAME  LA  DUCHESSE 


D'  A  B  R  A  N  T  E  S. 


CHAPITRE  PREMIER. 


Comnaencemeut  de  la  révolution  de  l'Espagne.  —  L'empe- 
reur à  Bayunne. —  L'impératrice  à  Bordeaux. — Les  étren- 
nes  de  Junot. —  La  caisse  de  diamans.  —  Le  collier  de 
saphirs. —  Le  mauvais  ami,  —  Madame  Foy  en  Roxelane. 

—  Madame  Trousset.  —    La  folie  de  Saint-James. — Le 
jardin  de  fleurs  et  le  jardin  d'Armide.  —  La  comédie.  — 
Madame  Laplanche-Mortières.   —  Le  général  Lallemand. 
Millin.  —  Michaud.  —  La  mauvaise  actrice.  —  La  com 
tcsse  Dupont.  —  La  fête  de  famille.  —  L'abus  des  talens. 

—  La  gavotte.  —  La  rosière.  —  Le  mal  de  reins  dans  le 
talon.  — La  pauvre  famille.  —  Les  environs  de  Paris,  — 
La  femme  faisant  manger  les  yeux  de  son  enfant  par  une 
araignée.  —  Le  pauvre  père. —  La  rosière  à  Versailles. 


Tandis  que  l'Espagne  commençait  sa  révohi- 
tion,  qu'elle  illutninait  avec  le  feu  des  incen- 
XIL 


S^^ouSG 


2  MÉMOIPiES 

dies,  et  que  ses  cloches  sonnaient  le  tocsin  de 
toutes  parts ,  nous  étions  à  Paris  dans  la  plus 
profonde  ignorance.  L'empereur  n'était  pas  en- 
core de  retour;  l'impératrice  était  partie  pour 
Bayonne  en  passant  par  Bordeaux,  et  elle  s'était 
arrêtée  quelque  temps  dans  cette  dernière  ville... 
L'intention  de  l'empereur  était  que  cette  partie 
de  la  France,  d'ailleurs  si  maltraitée  depuis  la 
guerre,  reçût  au  moins  de  bonnes  paroles,  un 
accueil  gracieux,  de  ces  choses  enfin  qui  coûtent 
si  peu  à  ceux  qui  possèdent  le  pouvoir  et  ren- 
dent si  contensceux  qui  les  reçoivent.  L'impéra- 
trice avait  donc  rfca  l'ordre  de  l'empereur  d'être 
aimable  pour  les  Bordelais,  et  à  bien  dire,  cet 
ordre  ne  lui  était  pas  difficile  à  remplir,  car 
on  sait  combien  elle  était  facile  et  bonne  pour 
accueillir  ceux  qu'on  lui  présentait.  Les  Bordelais 
furent  charmés  d'elle  et  par  elle,  et  lorsque,  vers 
la  fin  du  mois  d'avril,  elle  quitta  Bordeaux  pour 
aller  rejoindre  l'empereur  à  Bayonne,  et  faire  les 
honneurs  de  la  France  à  Maria-Luisa  et  à  Char- 
les IV,  elle  y  laissa  des  regrets.  \oilà  ce  qui  me 
fut  dit  l'année  suivante  lorsque  j'allai  dans  les 
Pyrénées  pour  y  prendre  les  eaux. 

L'empereur  était  donc  à  Bayonne ,  organisant 
ou  plutôt  désorganisant  l'Espagne  avec  une  ar- 
deur qui,  en  vérité,  tenait  du  vertige...  Nous  re- 


DE    LA    DUCHESSE    d' AERANTES.  3 

cevions  bien  encore  des  nouvelles,  nous  antres 
pauvres  femmes  qui  attendions  à  Paris  qu'une 
lettre  vînt  nous  rassurer  ;  mais  Bayonne  était  là 
comme  un  creuset  au  travers  duquel  passait  no- 
tre correspondance,  et  nous  ne  recevions  que  ce 
qu'il  plaisait  au  maître  de  nous  laisser  parvenir. 
Le  résultat  de  cette  belle  manœuvre  inventée  par 
Louvois,  et  perfectionnée  de  nos  jours,  était  au 
moins  de  nous  préserver  de  toute  inquiétude, 
mais  aussi  de  nous  tenir  dans  une  ignorance  pro- 
fonde. 

Je  n'avais  plus  le  Raincy,  ainsi  que  je  l'ai  dit 
plus  haut.  J'avais  écrit  à  Junot  que  je  désirais  une 
campagne,  et  qu'il  voulût  bien  m'en  laisser  louer 
une  dans  les  environs  de  Paris...  J'attendis  quel- 
que temps  sa  réponse,  enfin  elle  me  parvint  par 
un  officier  du  prince  Eugène  qui  avait  été  envoyé 
à  Lisbonne,  et  qui  en  revenait  avec  une  com- 
mission pour  moi.  Cette  commission,  qu'il  de- 
vait ne  remettre  qu'en  mes  mains,  était,  me 
disait  Junot  dans  un  billet  venu  par  l'estafette, 
renfermée  dans  une  petite  cassette  que  je  ne  de- 
vais ouvrir,  me  disait-il  surtout,  que  devant  mes 
amis. . .  Comme  cette  cassette  tient  en  grande  par- 
tie à  beaucoup  de  désagrémens  survenus  depuis 
dans  l'existence  de  Junot  et  dans  la  mienne,  je 
vais  rapporter  ici  tous  les  détails  de  cette^ affaire. 


4  MÉMOIRES 

Il  me  faut  pour  cela  remonter  un  peu  dans  le 
passé,  c'est-à-dire  à  la  fin  de  l'hiver  que  je  viens 
de  décrire. 

J'ai  parlé  des  fêtes  nombreuses  qui  s'étaient 
succédé  sans  aucune  interruption.  Le  lende- 
main de  l'une  de  ces  fêtes ,  j'étais  encore  au  lit 
quand  on  m'annonça  M.  Ivan ,  chirurgien  de 
l'empereur,  et  dont  Junot  était  fort  entiché, 
comme  en  général  son  bon  cœur  le  portait  à  l'être 
de  tous  ceux  avec  lesquels  il  avait  fait  la  guerre 
dans  les  beaux  jours  d'Italie.  Comme  j'ai  toujours 
respecté  les  anciennes  affections,  je  mettais  tous 
mes  soins  à  être  agréable  aux  gens  qui  lui  plai- 
saient ;  en  conséquence  j'avais  demandé  à  M.  Ivan 
de  vacciner  mon  fils;  et  c'était  pour  visiter  le  bras 
blanc  et  potelé  de  mon  Napoléon ,  qui ,  dans  ce 
moment,  était  lumineux  de  beauté,  que  M.  Ivan 
se  trouvait  d'aussi  bonne  heurechezmoi.il  venait 
de  remettre  la  ligature  de  l'enfant  et  de  le  poser 
sur  mon  lit,  quand  on  vint  me  dire  que  l'aide-de- 
camp  du  prince  Eugène  que  m'avait  annoncé 
Junot  demandait  à  me  voir  pour  me  remettre 
une  boîte  dont  il  était  chargé  pour  moi.  Le  faire 
attendre  eût  été  trop  long;  j'étais  d'ailleurs  en- 
tourée de  mon  enfant,  de  mes  femmes,  d'un 
ami  de  mon  mari,  du  moins  je  devais  le  croire  ; 
je  fis  prier  Tofficier  d'entrer...  C'était  un  jeune 


DK    LA    DUCHESSE    D  AERANTES.  O 

homme  poli ,  bien  appris.  Il  me  remit  une  petite 
caisse  grande  comme  une  caisse  d'eau  de  Colo- 
gne avec  une  lettre  de  Jimot.  Voici  ce  qu'il  m'é- 
Ciivait  : 

»  Ma  chère  Laure,  voici  mes  étrennes.  J'ai  bien 
«chargé  Nitot  de  te  les  donner  de  ma  part'; 
Bmais  tu  m'en  as  données  de  trop    belles  ,  toi , 

•  pour  que  je  me  borne  à  ?non  cadenas...  Je  t'en- 
■  voie  une  parure  de  saphirs,  composée  de  neuf 

•  pierres  pour  le  collier,  quatre  pour  les  girando- 
»  les,  dont  les  poires  sont  d'une  bien  belle  lon- 
ïgueur  ;  sept  plus  petites  pour  le  peigne,  et  un 

•  saphir  isolé  dont  tu  pourras  faire  une  plaque 
j>de  ceinture,  une  agraffe  ,  ce  que  tu  voudras. 

•  Si  la  pierre  n'est  pas  trop  grosse,  pourquoi  ne 
» l'offrirais-tu  pas  à  l'Éminence?  C'est  à  ta  vo- 
»  lonté. 

»  Je  joins  à  cet  envoi  de  quoi  le  rendre  encore 

»  C'était  uu  fort  beau  solitaire  qu'il  avait  chargé  Nitot  de 
monter  en  cadenas ,  et  d'attacher  à  rnon  coUier  de  perles 
sans  que  je  le  susse.  Gela  fut  exécuté  en  effet,  et  le  matin  du 
jour  de  l'an,  lorsque  je  m'habillai  pour  aller  faire  ma  cour  à 
Madame,  je  vis  avec  une  joyeuse  surprise  celte  augmentation 
de  beauté  à  une  parure  déjà  fort  belle.  Junot  était  alors  à 
quatre  cents  lieues  de  moi,  et  il  y  avait  huit  ans  que  nous 
étions  mariés. 


6  MÉMOIRES 

»  plus  agréable.  Je  sais  qnetu  aimes  les  pierres  de 
»  couleur  entourées  de  diamans  ,  et  la  boîte  de 

•  jaspe  sur  laquelle  est  un  camée  représentant  le 
«Saint-Père  contient  de  quoi  te  contenter  à 
»  cet  égard-là.  Je  crois  que  les  pierres  ont  été 

•  bien  choisies;  elles  ont  d'ailleurs  passé  parles 
t  mains  de  Roberio  de  Souza  ,  avaliador  de  todas 
^pedras  e  diamantes  ,  brûlas,  lapidadasescolïdas, 

•  etc. ,  etc.;  tu  dois  te  le  rappeler...  c'est  lui 
»  qui  m'avait  fait  acheter  tes  deux  parures  d'ai- 
«gues-marines  et  de  rubis-balais,  mais  surtout 
«  le  beau  fil  de  perles  qui  forme  le  rang  supé- 
»  rieur  de  ton  collier. 

»  Mon  avis  est  que  tu  fasses  tailler  tes  pierres 
»  en  Hollande.  Paris ,  à  ce  que  me  dit  Quintella  , 
«qui  est  passé  maître  dans  les  questions  de  la- 
apidaire,  est  beaucoup  plus  cher  pour  la  taille 
»  des  pierres  brutes.  L'Angleterre  l'est  encore 
»  plus...  Paris  est  le  lieu  où  l'ouvrage  est  le  mieux 

•  fait,  à  ce  qu'il  prétend;  mais  tu  me  compren- 

•  dras  lorsque  je  te  dirai  que  j'aime  mieux  que 
»  cette  opération  se  fasse ,  soit  à  Bruxelles  ou  An- 

•  vers,  soit  à  la  Haye  ou  Amsterdam...  ïu  dois 

•  avoir  là-bas  un  arni,  je  pense;  M.  Fornier  de 
«Montcazal...  S'il  est  revenu  à  Paris,  charge  De- 
»  vois  ou  Nitot  d'envoyer  les  pierres  ;  mais  sur- 
»  tout  ne  te  laisse  pas  tromper.  Je  t'envoie  une 


DE    LA    DUCHESSE    D  ABRANTÈS.  7 

«belle  parure;  quant  à  son  prix,  ne  crois  pas 
»que  j'aie  fait  des  folies.  Je  joins  ici  l'estimation 
»  et  le  poids  de  chaque  pierre  de  couleur,  ainsi 
»  que  le  poids  général  de  tous  les  bruis...  Tu  con- 
»  nais  maintenant  pourquoi  je  ne  voulais  pas  que 
»  cette  boîte  fût  ouverte  devant  vingt  têtes  folles 
»  comme  celles  qui  pouvaient  être  dans  ton  salon. 
»  Je  n'ai  déjà  que  trop  d'envieux ,  et  en  te  voyant 
»un  collier  de  saphirs,  entouré  de  diamans  que 

•  je  t*ai  envoyés  bruts ^  ils  crieraient  après  moi , 

•  comme  si  j'avais  dépouillé  le  prince  du  Brésil 

•  avant  son  départ.  Quant  aux  diamans  bruts  et 
«taillés  de  la  couronne  de  Portugal,  ils  ont  em- 
»  porté  jusqu'à  un  morceau  de  cristal  que  tu  dois 
»  te  rappeler  avoir  vu  au  cabinet  d'histoire  natu- 
»  relie  de  Lisbonne,  et  qui  était  taillé  à  l'imita- 
»tion  parfaite  du  fameux  diamant  du  Portugal^ 

•  auquel  il  ne  manque  que  l'absence  d'im  cra- 

•  paud  pour  en  faire  le  joyau  le  plus  beau  du 
«monde  entier.  J'ai  acheté  ceux-ci  de  mes  pro- 

•  près  deniers.  Ils  me  coûtent  une  somme  très  rai- 

•  sonnable,  et  que  je  te  dirais  s'il  n'était  impoli 
»  d'annoncer  la  valeur  d'un  présent.  Quoi  qu'il  en 

•  soit,  ma  Laure,  porte-le  avec  orgueil  ;  il  estnon 
r>  seulement  à  toi ,  mais  il  est  une  preuve  même 

•  de  ma  modération,  et  j'en  suis  fier...  Je  désire 


8  MÉMOIKES 

»  que  tu  offres  de  ma  part  la  boîte  avec  le  camée 
«représentant  le  Saint-Père  à  notre  bon  oncle 
a  l'abbé  de  Comnène...  Un  bomme  vertueux  aura 
»le  portrait  d'un  bomme  vertueux...  A  propos 
»du  pape,  monseigneur  Galeppi  se  met  à  tes 
«pieds...  C'est  un  bomme  bien  spirituel ,  mais 
»  dont  l'état  babituel  de  finesse  et  de  ruse  finit 
»  par  devenir  fatigant. 

»  Nous  sommes  ici  dans  des  occupations  telles 
»  qu'elles  doivent  être  pour  des  Français  :  nous 
«travaillons  et  nous  nous  amusons...  Je  donne 
«des  fêtes...  j'en  reçois...  Geouffre  '  est  lesurin- 
»  tendant  des  menus  plaisirs  ;  c'est  lui  qui  a  la 
«direction  des  spectacles  et  des  bals...  Magnien 
•  n'est  pas  plus  léger  que  tu  l'as  connu  ,  et  seule- 
«ment  un  peu  plus  ennuyeux.  Si  tu  viens  ici, 
»  comme  tu  me  le  fais  espérer,  emmène  avec  toi 
«toutes  les  jeunes  femmes  de  ton  état-major.  Je 
»  demanderai  Lallemand  pour  que  Calo  vienne 
»avec  toi,  quoique  je  présume  bien  qu'elle  mar* 
«che  sans  son  mari.  Madame  de  Laborde  doit 
»  aller  souvent  cbez  toi ,  à  ce  que  m'a  dit  le  gé- 
»  néral  que  j'ai  nommé  gouverneur  de  Lisbonne. 
0  Fais-lui  bon  accueil  ;  je  tiens  à  ce  que  tu  sois 

»  Mon  beau  frère  ,  M.  de  Geouffre  ,  père  de  mon  neveu 
Adolphe  de  Coranèue. 


DM    LA    DDCHliSSE    D  ABKAJVTES.  Q 

•  bien  pour  elle.  Son  mari  est  un  vrai  brave... 
»  un  vrai  soldat  de  la  bonne-roche  celui-là...  Sois 
►bonne  aussi  pourraadameThiébault. Si  tu  viens, 
»  détermine-les  à  venir  toutes.  Nous  avons  déjà 

•  un  assez  bon  fonds...  madame  Trousset  et  ma- 
idarae  Foy  ,  ainsi  que  madame  Thomières...  Ma- 
«dame  Foy  est  belle-fille  de  Baraguay-d'Hilliers. 
»  C'est  une  assez  jolie  femme  blonde,  le  nez  en 

•  Tair...  en  tout  la  physionomie  très...  très  Roxe- 
olane...  Quant  à  madame  Trousset,  elle  est  bien 
»plus  belle  que  madame  Foy;  mais  il  ne  faut  pas 
»  se  hasarder  auprès  de  celle-là.. .  c'est  une  femme 
»  vertueuse,  et  positivement  vertueuse.  Je  ne  sais 

•  ce  qu'on  a  conté  sur  elle...  ce  que  je  sais,  inoiy 

•  c'est  que  j'ai  été  repoussé,  et  repoussé  avec 
»cet  accent  qui  vous  dit  :  N'y  revenez  pas ,  etc. 

J'ouvris  ma  boîte;  elle  contenait  5oo  karats  de 
diamants  bruts  en  petites  pierres  d'entourage  de 
six  à  sept  grains,  et  comme  elles  devaient  per- 
dre la  moitié  à  peu  près  en  passant  par  la  taille, 
c'était  bien  ce  qu'il  fallait  pour  entourer  '. 

Dans  ma  joie  de  jeune  femme...  Voyez,  disje 
à  Ivan,  comme  c'est  une  chose  agréable  d'avoir 

»  M.  Cavagnari,  alors  chargé  de  Ja  direction  de  nos  affai- 
res et  par  les  mains  de  qui  elles  ont  passé,  peut  certifier  delà 
vérité  de  ce  que  je  dis. 


10  MJÉMOIRES 

un  mari  gaîant  comme  un  Sylphe  et  faisant  ses 
générosités  comme  un  Aboulcacem. 

Et  je  lui  lus  la  lettre  de  Junot;  après  quoi  je  lui 
montrai  toutes  mes  richesses.  Il  en  demeura  tout 
ébloui,  et  en  vérité  bien  plus  que  cela  ne  valait, 
car  toute  la  parure  entière  ne  fut  jamais  d'un 
prix  bien  éievé...  Après  m'a  voir  félicité  sur  mes 
belles  étrennes,  Ivan  s'en  fut.  Je  ne  l'accuse  pas 
d'avoir  parlé  dans  un  sens  peu  charitable  de  ce 
qu'il  avait  vu  ,  mais  ce  que  je  sais,  c'est  que  l'im- 
pératrice ,  qui  n'était  pas  encore  partie  à  cette 
époque,  c'est  que  toutes  les  femmes  ,  qui  déjà 
étaient  jalouses  de  ma  position  dans  le  monde, 
se  mirent  à  crier  qu'il  n'y  aurait  plus  moyen 
d'y  tenir,  si  la  femme  d'un  lieutenant  de  l'em- 
pereur recevait  en  don  pur  et  simple  ,  de  son 
mari,  des  caisses  de  diamans  bruts...  Je  n'exa- 
gère pas  en  affirmant  qu'au  bout  de  huit  jours  il 
y  en  avait  un  tel  nombre  ,  que  l'aide-de-camp  du 
prince  Eugène  eût  été  bien  empêché  pour  les 
apporter  sur  son  cheval.  Oh!  pitié!  pitié î...  J'en 
aurais  ri ,  mais  la  chose  n'était  pas  de  nature  à 
égayer,  je  le  devais  bientôt  apprendre. 

D'après  ce  que  Junot  m'avait  écrit ,  je  me  mis 
en  quête  d'une  maison  de  campagne.  J'en  trou- 
vai une  charmante,  à  Neuilly.  C'était  ce  qu'on 


DE    LA    UUCHESSE    D  ABRANTE&.  1  1 

appelait  la  folie  de  Saint-James;  cette  ravissante 
maison  était  toute  meublée.  Comme  elle  a  été 
ravagée  par  la  bande  noire,  au  point  d'être  mé- 
connaissable, je  ne  passe  jamais  devant  sans 
éprouver  un  sentiment  de  tristesse  amère,  il  me 
semble  voir  uu  ami  souffrant  qui  a  eu  de  meil- 
leurs jours...  Oh!  qu'elle  est  puissante  la  magie 
des  lieux  rappelant  un  souvenir  chéri!...  qu'il 
est  profond  celui  que  j'attache  à  ces  belles  rives 
de  la  Seine,  à  ces  ombrages  fleuris  du  parc  de 
Saint-James!  Et  cette  serre...  ces  plantes  embau- 
mées donnant  un  parfum  des  contrées  lointaines, 
nous  révélant  un  monde  inconnu!...  Oh!  tout 
cela  était  bien  beau  !...  tout  cela  avait  un  charme 
bien  doux  ! 

La  maison  n'était  qu'un  grand  pavillon...  mais 
il  contenait  ce  qui  m'était  nécessaire  à  cette  dis- 
tance de  Paris.  Un  très  beau  salon  et  une  grande 
salle  à  manger  avec  un  premier  salon  servant  de 
salon  de  musique.  De  l'autre  coté  du  salon 
était  une  charmante  chambre  à  coucher,  un  petit 
salon  de  travail,  une  salle  de  bains  et  mon  cabi- 
net de  toilette.  Cet  appartement  donnait  sur  un 
jardin  de  fleurs,  uniquement  à  moi  seule ,  et 
fermé,  du  côté  du  jardin,  par  un  treillage  à  la 
manière  suisse ^  et  de  l'autre,  par  un  canal  bordé 


J  a  MÉMOIRES 

d'une  allée  de  tilleuls,  conduisant  de  la  porte 
de  mon  cabinet  de  travail,  jusqu'à  une  grotte 
qui  donnait  sur  la  rivière,  un  peu  au-dessous  du 
laminoire  qui  était  au  bas  du  pont.  La  serre 
cbaude,  l'une  des  plus  belles  des  environs  de 
Paris,  après  celle  de  la  Maimaison,  avait,  à  cette 
époque,  trois  cents  pieds  d'ananas,  ce  qui  en 
assurait  cent  par  année  à  la  maison ,  et  renfer- 
mait une  immense  quantité  de  plantes  exotiques 
et  indigènes  de  la  première  beauté.  Le  perron 
du  pavillon  était  formé  par  deux  escaliers  de 
douze  marches,  sur  lesquelles  les  jardiniers 
avaient  soin  de  placer  des  vases  étrusques,  rem- 
plis des  plus  belles  fleurs,  élèves  de  la  serre.  Je 
me  rappelle  qu'un  jour,  on  mit  sur  le  perron , 
plus  de  quarante  Magnolias,  Daturas  ou  Oran- 
gers Pompoleum* ;  le  même  jour,  mon  jardin  de 
fleurs ,  dans  lequel  l'on  n'entrait  que  par  mon  ap- 
partement ,  était  rempli  de  plus  de  deux  mille 
pieds  d'héliotropes,  d'œillets,  de  jasmin,  de 
roses  des  quatre-saisons,  de  roses  mousseuses, 
et  tout  cela,  planté  en  corbeille  et  entouré  d'une 
épaisse  bordure  de  réséda...  Ah!  c'était  un  lieu 
de  délices ,  qui  donnait  bien  la  preuve  que  les 

«  C'est  un  oranger  dont  la  fleur  est  énorme ,  et  d'un  par- 
fum admirable. 


DE  LA  DUCHESSE   d' AERANTES.  |5 

jardins  d'Armide  ont  pu  exister...  tout  ce  qui 
formait  ombrage  était,  acacia,  ébénier,  lilas 
ou  catalpa;  mais  toujours  arbre  à  fleurs... 

La  proximité  de  Paris  me  permettait  d'y  venir 
souvent  au  spectacle.  Ils  n'étaient  guère  fréquen- 
tables l'étéjCependant  l'Opéra  était  toujours  suivi. 
Après  le  dîner  je  montais  en  voiture  avec  ma- 
dame Lallemand,   qui  demeurait  toujours  avec 
moi  et   quelques  unes   de  ces  dames,  et  puis 
nous  venions  à  Paris.  A  minuit  nous  repartions 
pour  Neuilly  par  une  de  ces  nuits  d'été  fraîches 
et  belles,  de  ces  nuits  claires  dans  l'ombre,  où 
la  nature  se  devine  à  travers  ce  voile  de  gaze 
brune  jeté  sur  elle...   ou  bien  à  la  lueur  d'une 
lune  qui  éclairait  notre  course  rapide...  et  lors- 
que nous  arrivions  près  de  l'allée  qui  condui- 
sait au  pavillon  de  Saint-James* ,  un  vent  par- 
fumé venait  frapper  notre  visage...  c'étaient  des 
bouffées  embaumées  d'une  odeur  fantastique , 
tant  elle  était  suave  et  pourtant  enivrante...  elle 
venait  du  parc  du  pavillon...  et  surtout  de  ce 
jardin  de  fleurs  qui  entourait  mon  appartement.., 

'J'ai  donne  la  description  de  celte  délicieuse  retraite, 
parce  que  ,  à  l'époque  où  madame  de  Bourbon  l'occupait, 
elle  n'était  déjà  plus  comme  lorsque  je  l'avais.  Oa  la  détrui- 
sit aussitôt  après  mon  départ. 


1 4  MÉMOIRES 

Oh!  je  le  répète!  c'est  un  doux  souvenir  que  celui 
de  cette  ravissante  habitation!... 

Le  matin  je  montais  à  cheval  avec  madame 
Grandsaigne ;  quelquefois,  lorsque  nous  étions 
matinales,  nous  rencontrions  le  duc  de  Gaète, 
qui  montait  le  cheval  limousin,  avec  la  housse 
de  velours  galonnée  et  le  bridon  d'or...  J'étais 
toujours  charmée  de  ces  rencontres.  Le  duc  de 
Gaëte  était  homme  de  bon  esprit  et  d'excellen- 
tes manières.. .  il  est  si  poli,  et  si  poli  avec  l'in- 
tention de  l'être,  qu'on  lui  en  savait  doublement 
gré...  seulement  il  n'aimait  pas  beaucoup  le  galop 
de  chasse  que  madame  Grandsaigne  et  moi  lui 
faisions  courir. 

Je  trouvai  une  salle  de  spectacle  dans  l'orange- 
rie, avec  les  décorations.  Le  général  Lallemand, 
alors  major  d'un  régiment  de  dragons,  venait 
d'arriver  à  Neuilly,  où  il  demeurait  avec  sa  femme 
qui  était  toujours  avec  moi.  En  revoyant  des 
coulisses,  nu  théâtre,  notre  goût  de  comédie 
nous  reprit,  et  nous  nous  écriâmes  aussitôt  qu'il 
fallait  jouer  au  moins  le  CoUatéraL\...  Millin,  qui 
était  un  de  mes  plus  fidèles  habitués,  appuya  la 
motion  de  toutes  ses  forces,  et  en  vérité  je  ne  sais 
pourquoi, car  il  jouait  comme  une  vraie  pantou- 
fle. M.  de  Planard  (  Eugène  de  Planard  ),  auteur 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  1  f* 

de  plusieurs  pièces  charmantes,  et  cousin  de  ma- 
dame de  Grandsaigne,  fut  enrôlé  à  l'unanimité  ; 
madame  Laplanche-Mortières  avait  de  grands 
yeux  bleus,  une  figure  qui  pouvait  être  bien; 
elle  joignait  à  cela  une  voix  qui,  quoiqu'elle  fût 
dans  le  haut  de  la  tête,  et  un  peu  criarde,  était 
encore  plus  de  mise  que  celle  de  madame  Lalle- 
mand,  dont  le  rhume  éternel  s'opposait  à  toute 
entreprise  théâtrale  de  sa  part.  Madame  Laplan- 
che-Mortières fut  donc  recrutée  pour  les  jeunes 
premières ,  et  nous  arrêtâmes  de  jouer  la  jolie 
petite  pièce  de  Défiance  et  Malice  et  les  Rivaux 
d'eux-mêmes.  Le  général  Lallemand  fit  Blinval 
dans  Défiance  et  Malice,  et  moi  Céphise.  Dans 
les  Rivaux  d'eux-mêmes,  je  remplis  le  rôle  de 
la  soubrette,  qui  m'allait  mille  fois  mieux  que 
celui  de  madame  Derval  qu'on  m'avait  imposé  à 
la  Malmaison,  où  l'on  ne  jouait  presque  jamais 
dans  les  rôles  qui  vous  convenaient...  Madame 
Laplanche-Mortières  fit  madame  Derval,  le  gé- 
néral Lallemand  Derval,  M.  de  Planard  joua  le 
rôle  de  l'ami,  et  Millin  celui  de  l'aubergiste  ,  qui 
devait  être  bien  difficile,  car  jamais  il  n'a  su  dire 
les  vingt  paroles  dont  il  se  compose...  Par  cet 
exemple,  j'acquis  ce  jour-là  la  preuve  incontes- 
table qu'on  peut  très  bien  comprendre  un  rôle 
et  ne  pas  bien  le  jouer.  Sans  doute  M.  de  Planard 


l6  MiMOIREfi 

comprenait  son  rôle ,  car  il  est  difficile  d'avoir 
plus  d'esprit  ;  toutefois,  ceux  qui  ont  assisté  à  la 
représentation  dont  je  parle  doivent  se  rappeler 
combien  il  était  inférieur  au  général  Lallemand. 
Dugazon  n'était  plus  en  état  de  diriger  nos  tra- 
vaux dramatiques;  ce  fut  Michaud,  le  pourichinet 
du  théâtre  de  ta  république  ',  qui  fut  notre  répé- 
titeur; j'en  fus  peut-être  plus  contente.  Duga- 
zon avait  une  habitude  de  raillerie,  lorsque  vous 
manquiez,  qui  long-temps  avec  lui  mettait  son 
son  écolière  mal  à  l'aise.  Michaud  comprenait 
fort  bien  quon  ne  comprit  pas  au  premier  mot, 
et  sa  manière  de  démontrer  était  parfaite;  je  n'ai 
connu  que  mademoiselle  Mars  qui  fût  meilleure 
maîtresse.  J'ai  eu  des  leçons  de  déclamation  de 
Talma.  J'ai  vu  mademoiselle  Raucourt  et  Mon- 
vel  donner  des  leçons  à  Junot.  J'ai  même  entendu 
Talma  professer  souvent  son  art  pendant 
deux  mois  que  nous  passâmes  ensemble  à 
Aix  en  Savoie,  et  jamais  je  n'ai  entendu  une 
démonstration  plus  facile  que  celle  de  Mi- 
chaud. Avec  un  tel  maître  le  rôle  de  Malice  n'é* 
lait  pas  bien  difficile,  et  en  effet  la  pièce  ne  fut 
pas  mal  jouée;  ces  sortes  de  rôles  sont  bien  plus 


•  On  appelait  ainsi  la  Comédie  Française  pendant  le  temps 
de  la  révolution. 


DE    Ll    DUCHESSE    D  AERANTES.  î  "^ 

aisés  qu*on  ne  croit.  Les  Rivaux  d' eux-mêmes 
furent  également  bien  représentés  :  mais  une 
chose  qui  me  surprit  beaucoup ,  ce  fut  de  voir 
à  quel  point  il  fut  difficile  de  faire  com- 
prendre le  rôle  à  madame  Mortières...  Michaud 
y  perdait  sa  science.  Il  y  avait  entre  autres  choses 
une  simple  parole  dont  elle  ne  pouvait  prendre 
la  juste  intonation  :  ce  n'était  pourtant  pas  dif- 
jficile;  il  fallait  dire  seulement  : 

a  Bonjour ,  mon  cher  Dupont.  » 

Mais  c'était  l'entrée  en  scène,  et  il  fallait  que 
cela  fût  bien  dit  ;  Michaud  y  tenait,  et  il  avait 
raison.  Cette  parole  est  un  des  souvenirs  les  plus 
comiques  de  mes  souvenirs  niais.  Cette  pauvre 
madame  Mortières  a  été  plus  de  huit  jours  à  bien 
accentuer  ce  malheureux  bonjour.  Elle  croyait 
c^ue  jouer  la  comédie,  c'était  une  obligation  de 
se  changer  tellement  et  la  voix  et  le  corps  qu'on 
n'y  reconnût  plus  rien;  en  conséquence,  elle  pre- 
nait toutes  les  intonations  de  sa  voix,  et  comme 
elle  l'avait  claire  et  perçante  au  dernier  point ,  on 
pense  que  l'échelle  du  diapazon  se  parcourait 
sur  tous  les  tons.  Elle  me  rappelait  ce  proverbe 
de  l'officier  du  gobelet,  où  l'on  apprend  à  un 
mystifié  à  demander  à  boire  -pour  le  roi ,  et  celui 
qui  le  mystifie  lui  persuade  que  la  qualité  du  vin 
se  reconnaît  à  l'intonation  de  la  voix.  En  con- 
XIT.  2 


,î8  MÉMOIRES 

séquence,  du  vin  de  Champagne  se  demande, 
lui  dit-il,  d'une  voix  haute  et  claire...  du  vin  de 
Roussillon,  avec  une  voix  de  lutrin...  et  cette 
pauvre  mada  me  Mortières  disait  son  bonjour,  mon 
cher  Dupont.,,  commemon  officier  du  gobelet  di- 
sait : 

—  A  boire  pour  le  roi  !... 

Et  puis  il  se  joignait  à  cela  une  démarche  em- 
barrassée, une  figure  souriante,  avec  une  peur 
qui  contractait  ses  lèvres...  elle  était  bien  drùle... 
On  m'a  dit  que  depuis  elle  avait  joué  la  comédie 
avec  un  succès  étonnant  chez  madame  de  la  Bri- 
che...  à  la  bonne  heure...  je  veux  bien  le  croire. 

Notre  représentation  fut  charmante;  elle  avait 
attiré  beaucoup  de  monde, bien  que  nous  fussions 
dans  la  morte  saison.  Après  les  Rivaux  d'eux- 
mêmes  ,  nous  revînmes  au  château ,  et  l'on  dansa 
jusqu'à  deux  heures  du  matin. 

J'avais  invité  à  cette  représentation  la  comtesse 
Dupont ,  femme  du  général  Dupont.  Son  mari , 
d'après  ce  que  m'avait  écrit  Junct ,  devait  se  trou- 
ver bientôt  sous  ses  ordres  ',  et  j'avais  ordre,  moi, 
de  lui  faire  des  prévenances.  Je  l'invitai  donc  avec 

I  Cela  devait  être  sans  l'affaire  de  Baylen.  Le  grand-duc 
de  Berg,  dans  une  seconde  lettre  e'crite  à  Junot,  comprenant 
la  force  des  raisons  qu'il  lui  donnait ,  devait  ea  effet  diriger 
la  plus  forte  partie  du  corps  de  Dupont  sur  le  Portugal. 


DE   LA    DUCHESSE   d'aeRANTÈS.  I9 

madame  Bergon  sa  mère ,  qui ,  soit  dit  en  pas-^ 
sant ,  avait  l'air  aussi  jeune  que  sa  fille ,  si  ce 
n'est  plus.  Madame  la  comtesse  Dupont,  pour 
me  rendre  ma  politesse,  m'engagea  à  son  tour  à 
une  fête  qu'elle  donnait  aux  Thèmes  dans  une 
assez  jolie  campagne  qu'elle  avait,  ou  bien  qui 
appartenait  à  son  père.  Cette  fête  a  laissé  dans 
ma  mémoire  un  souvenir  singulier  de  l'abus 
qu'on  peut  faire  des  talens. 

Nous  arrivâmes  au  grand  jour.  L'heure  était 
indiquée,  je  crois,  pour  sept  heures.  A  peine  des- 
cendue de  voiture,  je  fus  saisie  aux  deux  tempes 
de  cette  vapeur  de  solennité,  qui  donne  d'abord, 
le  frisson,  et  puis  la  migraine...  Qu'on  vienne  me 
dire  ensuite  que  les  pressentimens  ne  sont  pas 
vrais...  Tout  était  sérieux  dans  cette  maison,  et  l'on 
se  préparait  à  s'y  amuser  avec  un  air  de  tristesse 
qui  pouvait,  par  exemple,  être  là  plus  qu'ailleurs 
un  pressentiment  de  ce  qui  se  passait  en  Espagne. 
Madame  Bergon ,  en  Thonneur  de  qui  se  donnait 
la  réjouissance ,  n'était  pas  plus  souriante  que 
les  autres,  et  au  bout  d'un  quart  d'heure  j'au4 
rais  donné  de  grand  cœur  dix  révérences  pour 
un  sourire  de  cordialité. 

Lorsqu'on  fut  rangé  en  cercle  dans  un  grand 
salon  ,  la  fête  commença  par  ime  symphonie  de 
la  composition  de  madame  la  comtesse  Dupont. 


20  MÉMOIRES 

Après  les  applaurlissemens  de  rigueur,  car  le 
moyen  d'en  refuser  à  la  maîtresse  de  la  maison  ! 
elle  se  mit  à  un  pupitre,  et  chanta  une  cantate 
dont  les  paroles  étaient  de  madame  la  comtesse 
Dupont^  et  la  musique  de  madame  la  comtesse 
Dupont.  Nouveaux  applaudissemens...  nouveau 
silence...  Alors  m.adame  Bergon  nous  engagea  à 
passer  dans  une  chambre  voisine,  et  là  nous 
vîmes  un  grand  portait  à  l'huile  représentant  le 
général  Dupont ,  et  le  portrait  était  l'ouvrage 
de  madame  la  co?7iiesse  Dupont  ;  il  n'était  ni  bien 
ni  mal  fait.  C'était  l'œuvre  d'une  femme  allant 
dans  le  monde ,  et  qui,  ainsi  que  toutes  les  jeu- 
nes filles  de  cette  époque,  avait  reçu  une  édu- 
' cation  extrêmement  soignée, sous  le  rapport  des 
arts  surtout,  ce  dont  on  avait  fait  la  critique 
très  spirituellement,  quelques  années  plus  tôt , 
dans  le  joli  vaudeville  du  Tableau  des  Sabines. 
Quant  à  celui  de  madame  Dupont,  ce  qui  m'en 
est  resté  de  plus  frappant  dans  le  souvenir,  c'est 

qu'il   n'avait  que    peu  ou   pas  de  jambes 

Je  tenais  le  bras  de  madame  Lallemant,  que  je 
serrais  de  toutes  mes  forces  ,  car  l'ennui  me  fai- 
sait tourner  à  la  mort ,  lorsque  madame  Ber- 
gon me  pria  de  me  retourner,  en  me  demandant 
poliment  si  je  n'avais  pas  été  à  Boulogne. 

—  Mon  Dieu  !  pensai-je ,  va-t-on  nous  lire  une 


DE    LA    DUCHESSE    d' AERANTES.  2l 

relation  de  voyage?...  ce  n'était  pas  tout-à-f'ait 
cela  :  il  était  seulement  question  de  regarder,  et 
d'admirer  conséquemment,  des  vues  des  environs 
de  Boulogne ,  faites ,  dessinées  et  gravées  par 
madame  ta   comtesse  Dupont  ;  entre  autres  celle 
de  la  barraque  du  général  Dupont,  autant  que  je 
peux   m'en   rappeler.    Ces    vues    n'étaient   que 
des   eaux   fortes ,    et   l'on   sait    que   cette    ma- 
nière du  trait   simple   n'est  tout   au  plus  sup- 
portable que  pour  la  figure  ,  parce  que  là  tous 
les  contours  sont  purs  et  arrêtés  ;  mais,  pour  un 
paysage,  c'est,  absurde...  J'étais  du  reste  dans  un 
tel  état  par  l'excès  de  l'ennui ,  que  je  ne  pouvais 
articuler  une  parole.  Ma  compagne  était  tout 
aussi  malade...  Dans  le  moment  où  j'allais  faire 
bien  sûrement  une  impolitesse  en  m'en  allant, 
nous  entendîmes  les  violons  s'accorder  dans  le 
salon.  C  était  encore  le  temps  où  j'étais  fort  dis- 
traite par  une  contredanse.  Je  me  sentis  ranimée 
par  les  bons  accords  de  Julien  ;  nous  nous  em- 
pressâmes de  passer  dans  le  salon...  Qui  croit-ou 
que  j'y  trouvai  ?...  madame  la  comtesse  Dupontl... 
oui...  elle-même...  en  propre  personne...  posée 
au  milieu  de  la  chambre,  ayant  à  ses  côtés  un 
monsieur  coiffé  du  tricorne,  et  tous  deux  se  dis- 
posant à  faire  la  révérence  du  menuet  de  la  cour... 
Un  menuet ,  bon  Dieu  ! ...  en  1 808  ! . . .  J'éprouvai 


22  MEMOIRES 

vraiment  un  tel  mouvement  nerveux,  que ,  dans 
ce  moment ,  je  fus ,  je  crois,  très  conquérante  sur 
moi-même  en  ne  disant  pas  tout  haut  : 

—  Ma  foi ,  c'est  par  trop  fort  ! 

On  pense  bien  que  la  gavotte  s'ensuivit!...  Je 
ne  sais  laquelle  fut  dansée...  J'en  étais  arrivée  à 
ce  point  de  stupeur  qui  précède  le  moment  où 
l'on  mène  tuer  les  gens  en  grande  cérémonie... 
Enfin,  madame  Dupont  s'en  vint  me  demander 
Lien  poliment,  et  comme  si  la  gouvernante 
de  Paris  avait  eu  soixante-dix  ans...  si  je  ne  se- 
rais pas  disposée  à  danser  une  contredanse...  Je 
ne  pus  m'empécher  de  lui  répondre  que  mes  jam- 
bes étaient  un  peu  engourdies...  et  elle  fut  bien- 
heureuse que  ma  langue  et  mon  esprit  le  fussent 
aussi ,  car  elle  aurait  eu  sans  cela  une  de  ces  pa- 
roles qui  vengent  de  plusieurs  heures  d'ennui  ; 
et  pour  dire  le  vrai  de  la  chose ,  c'était ,  à  cette 
époque  surtout,  une  vraie  mystification  pour  moi 
et  mes  amis  que  de  nous  faire  tomber  dans  un 
tel  guêpier  ;  car  ma  maison  ,  et  surtout  ma  so- 
ciété intime ,  étaient  faites  de  manière  à  pou- 
voir dire  encore  aujourd'hui  qu'elle  était  Ja  plus 
agréable  de  Paris,  et  peut-être  l'une  des  plus  so- 
ciables ,  doucement ,  joyeusement  sociables  de 
l'Europe. 

Ah!  jamais  je  n'oublierai  cette  soirée  1...  Ce 


>z 


DE   LA    DUCHESSE    D  AERANTES.  25 

que  je  n'ai  pas  besoin  de  dire  ensuite,  c'est 
que  la  comtesse  Dupont  est  une  des  femmes 
le  plus  remarquablement  instruites  que  l'on 
puisse  rencontrer,  et  j'ajouterai ,  dont  la  ré- 
putation est  la  plus  pure... Mais  qu'importe  à  ceux 
qui  ne  sont  pas  ses  amis  ,  et  qui  vont  chez  elle 
pour  s'amuser?...  c'est  la  morale  du  monde;  je  ne 
dis  pas  qu'elle  soit  la  meilleure...  mais  elle  règle 
le  code,  non  pas  social,  mais  sociable. 

Quelques  jours  après,  il  y  eut  encore  chez 
moi,  à  Neuilly,  une  fête  dont  l'objet  avait  une 
solennité  touchante  :  il  s'agissait  de  couronner 
une  Rosière;  c'était  celle  de  Sûresne.  La  princesse 
de  Vaudemont  l'avait  couronnée  et  dotée  l'année 
précédente ,  et  en  ma  qualité  de  dame  de  charité 
de  toute  la  banlieue ,  on  vint  me  demander  de 
donner  la  couronne  et  la  dot,  c'est-à-dire,  de  la 
doubler,  car  la  fondatrice  l'avait  déposée  en  in- 
stituant la  Rosière. 

Madame  Desbayssins,  autrefois  mademoiselle 
Mourgue,  avait  habité  quelques  mois  une  grande 
maison  qui  se  voyait  encore  sur  le  sommet  de  la 
montagne.  Un  jour,  en  descendant  rapidement 
la  côte,  la  portière  de  sa  calèche  s'ouvrit...  sa 
fille ,  âgée  de  cinq  à  six  ans  ,  tomba  sous  la  roue, 
et  fut  tuée  sous  les  yeux  de  sa  mère...  je  ne  con- 
çois pas  un  plus  affreux  malheur.:. 


24  MEMOIRES 

Madame  Desbayssins  fut  jDresque  insensée  de 
douleur,  et  une  parole  de  pi  us  à  cet  égard  est  su- 
perflue... La  malheureuse  mère  fut  entourée  de 
tant  de  soins  par  les  habitans  de  Sûresne,  qu'en 
apprenant  qu'ils  regrettaient  leur  couronnement 
de  la  Rosière ,  elle  en  rétablit  la  cérémonie ,  et 
fonda  une  dot  pour  chaque  rosière.  Voilà  du 
moins  la  version  qui  me  fut  contée  par  les  com- 
mères du  pays,  car  je  n'ai  pas  l'avantage  de  con- 
naître madame  Desbayssins  personnellement, 
et  quant  aux  autorités,  c'est-à-dire,  le  maire  et  les 
électeurs,  j'aurais,  je  crois,  fait  plutôt  parler  les 
statues  de  mon  parc. 

J'avais  invité  cent  personnes  pour  voir  cette 
cérémonie  dont  nous  avions  perdu  le  souvenir, 
et  qui  ne  se  conservait  plus  ^qu'à  l'Opéra-Comi- 
que.  Dès  le  matin,  les  salons  du  château  et  même 
la  vaste  pelouse  qui  est  au-devant ,  étaient  rem- 
plis par  les  curieux  qui  voulaient  voir  un  cou- 
ronnement de  rosière.  C'était  ma  fille  aînée, 
Joséphine ,  qui  était  alors  une  ravissante  enfant, 
aux  boucles  de  cheveux  soyeux,  aux  joues  seu- 
lement rosées  et  au  regard  d'ange ,  qui  devait 
poser  la  couronne  :  on  était  bien  sûr  que  la  prê- 
tresse était  digne  de  faire  son  office. 

Il  y  avait  à  cette  époque  une  grande  quantité 
d'étrangers  à  Paris.  Ma  position  m'imposait  l'o- 


DE    L.V    DUCHESSE    D  AERANTES.  2D 

bligation  d'en  voir  beaucoup ,  et  Toidre  de  l'em- 
pereur était  que  surtout  les  Russes  fussent  trai- 
tés avec  une  extrême  bienveillance  et  toute  la 
prévenance  de  l'hospitalité.  Ce  fut  quelques  se- 
maines après  qu'il  eut  à  Erfurth  cette  fameuse 
entrevue  avec  l'empereur  de  Russie.  Ce  temps 
est  celui  où  Napoléon  eut  une  puissance  affer- 
mie et  certaine.  La  Russie  était  de  bonne  foi, 
et  j'en  ai  la  preuve  par-devers  moi...  une  preuve 
certaine...  Malgré  les  affaires  d'Espagne,  l'em- 
pereur Napoléon  aurait  été  toujours  le  maître 
de  l'Europe  en  demeurant  lié  avec  celui  de 
Russie...  En  vérité,  quand  on  voit  l'avenir  ainsi 
livré  au  pillage  par  des  pensers  pourtant  si  no- 
bles et  si  grands,  on  ne  peut  s'empêcher  de 
pleurer...  oui,  de  pleurer  en  larmes  de  sang  et 
de  feu  sur  un  tel  malheur. 

Je  voyais  donc  beaucoup  de  Russes  ',  et  le  jour 
du  couronnement  de  la  rosière  il  y  en  avait  un 
grand  nombre  à  NeuilIy.Tous  les  étrangers  de  dis- 
tinctionqui  étaient  alors  à  Paris  furent  également 
invités  par  moi  pour  voir  cette  cérémonie.  Ce  fut 
donc  tout-à-fait  une  chose  remarquable  que /^  cor^ 

»  Mais- jamais  je  ne  suis  allée  à  la  cour  de  Russie,  ainsi 
qu'on  a  bien  voulu  le  dire  dernièrement  dans  un  article 
parfaitement  aimable  sur  moi,  et  dont  je  suis  an  reste  bien 
reconnaissante.  {E ncjclopédie  des  Gens  du  li/onde yTREVTT£,h 
et  WuATz) 


fl6  MÉMOIRES 

iége,  depuis  le  châteaujusqu'auvillagedeSûresne. 
Ma  fille  fut  placée  sous  un  dais  qui  était  à  la  droite 
de  l'autel  ;  il  y  avait  autour  d'elle  une  foule  de  ses 
jeunes  amies  dont  j'avais  invité  les  mères...  Hélas! 
parmi  elles  il  y  en  avait  deux  de  bien  remarqua- 
bles, l'une  par  sa  beauté,  l'autre  par  son  char- 
mant caractère  et  son  aimable  esprit,  qui  toutes 
deux  sont  mortes  bien  jeunes  et  bien  heureuses  : 
ce  sont  les  deux  jeunes  princesses  de  Metter- 
nich,  Marie  et  Clémentine,  Marie,  l'aînée,  était 
moins  jolie  peut-être  que  sa  sœur,  mais  comme 
elle  était  aimable  et  douce ,  comme  son  mari  a 
dû  être  malheureux  de  sa  perte!...  Clémentine 
était  belle  comme  les  beaux  enfans  du  Corrège. 
Ses  grands  yeux  noirs ,  ses  joues  rondes  et  roses 
avec  des  traits  si  purement  dessinés  en  faisaient 
une  des  plus  jolies  enfans  qui  puissent  flatter 
l'orgueil  maternel.  Madame  de  Metternich  en 
jouissait  pleinement,  car  elle  était  excellente 
mère,  et  la  mort  l'aurait  frappée  doublement  si 
elle  eût  vu  périr  ses  enfans. . .  car  tous  trois  sont 
morts...  L'aîné  de  tous,  Victor,  était  aussi  à  cette 
fête...  quel  joli  enfant!...  Mon  Dieu  !  vos  dé- 
crets sont  puissans,  et  il  faut  s'y  soumettre...  Mais 
de  quelle  amertume  de  tels  malheurs  remplis- 
sent les  jours  qui  restent  à  passer  sur  la  terre!... 
Quelle  plus  désastreuse  douleur  peut  ravager 


DE   LA.   DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  Z'J 

Texistence  que  cette  mort  promenant  ainsi  sa  faux 
sur  les  joies  de  l'âme,  et  moissonnant  la  plus 
légère  espérance  en  abattant  ces  têtes  chéries  dans 
lesquelles  on  revit...  Je  crois  pouvoir  affirmer 
que  M.  de  Metternich  est  l'homme  de  l'Europe 
le  plus  malheureux  aujourd'hui...  surtout  depuis 
la  mort  de  son  dernier  enfant. ..  Tant  de  jeunesse 
frappée  de  mortj  tant  d'espérances  détruites ,  et 
cela  dans  le  cœur  d'un  père...  et  quel  père!..; 
d'un  homme  dont  la  renommée  doit  être  pour 
lui  un  avenir,  et  qui  voit  cet  avenir  sans  pos- 
térité pour  l'assurer...  Car,  sans  égoïsme,  sans 
sécheresse  d'âme,  n'est-ce  donc  pas  un  besoin 
pour  l'homme  dont  les  travaux  le  placent  au 
premier  rang ,  de  savoir  que  son  nom  vivra 
dans  le  cours  des  âges...  Et  quand  on  pense 
qu'au  milieu  de  ce  bouleversement  causé  par  la 
mort  dans  sa  famille ,  il  a  dû  pleurer  sur  la  perte 
d'une  ravissante  créature  ,  belle  par  tout  ce  qui 
fait  qu'une  femme  l'est  véritablement ,  la  perfec- 
tion du  corps  et  de  l'âme ,  et  la  création  complète 
de  M.  de  Metternich,  on  répétera  avec  moi  que, 
malgré  les  honneurs  qui  l'accablent  de  leur  poids, 
malgré  la  renommée  qui  le  proclame  le  plus  ha- 
bile, l'amitié  de  son  souverain,  ses  immenses 
richesses ,  il  est  l'homme  le  plus  malheureux 
de  l'Europe,..  Quelle  fin  pour  tant  de  travaux... 


20  MEMOIRES 

quelle  nuit  profonde  répandue  sur  un  avenir!... 
Oui,  oui,  il  est  bien  malheureux...  et  j'ajouterai 
qu'il  ne  le  mérite  pas. 

Lorsque  nous  arrivâmes  à  Suresne ,  le  con- 
seil était  assemblé  pour  décider  du  sort  des  trois 
candidates...  Tout  le  cortège  était  fort  impatient 
de  les  voir.  Quelques  jeunes  Russes  me  deman- 
dèrent si  l'une  des  conditions  de  la  fondatrice 
n'était  pas  qu'elles  fussent  fort  belles,  et  l'un 
d'eux  motiva  parfaitement  sa  demande.  Selon 
lui ,  la  vertu  était  bien  plus  couronnable  après 
avoir  été  attaquée ,  si  elle  reste  pure,  que  si  ja- 
mais un  propos  d'amour  n'avait  frappé  l'oreille 
de  la  jeune  fille;  et  quand  elle  est  jeune  et  jolie 
tout  à  la  fois,  son  mérite  est  bien  plus  grand  de 
sortir  victorieuse  de  plusieurs  attaques.  Je  trou- 
vais qu'il  avait  raison,  mais  j'ignorais  comment 
étaient  les  postulantes ...  je  savais  seulement  qu'el- 
les étaient  trois...  qu'elles  étaient  vêtues  de  blanc, 
et  qu'elles  étaient  jeunes...  Sans  être  bien  ro- 
manesque, on  pouvait  s'attendre  à  voir  un  spec- 
tacle au  moins  intéressant...  aussi  ces  jeunes 
gens  étaient-ils  le  plus  près  de  la  porte  de  la 
mairie,  afin  de  voir  les  trois  anges  de  pureté  et 
de  beauté  qui  allaient  sortir  du  lieu  où  leur  sort 
se  décidait...  Le  bruit  des  fifres,  des  tambours, 
annonça  enfin  que  le  jury  avait  prononcé,  et 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  2^ 

l'adjoint  du  maire  sortit  en  proclamant  le  nom 
de  la  rosière...  C'était  la  fille  d'un  vigneron  du 
village...  A  peine  ce  nom  fut-il  connu  qu'une 
rumeur  s'éleva  rapidement  parmi  la  foule  des 
paysans.  La  rosière  méritait  son  bonheur,  mais 
les  autres  le  méritaient  aussi;  et  les  frères,  les 
cousins,  les  pères,  et  même  les  amoureux,  car 
elles  en  peuvent  avoir  pour  le  bon  motif,  pri- 
rent aussitôt  fait  et  cause,  et  les  coups  de  poing 
commencèrent  à  donner  à  la  fête  une  couleur 
un  peu  anti-romantique...  Cependant  le  tumulte 
s'apaisa  à  la  vue  du  maire  et  des  autorités  du 
pays  qui  sortaient  de  la  mairie  pour  venir  à  l'é- 
glise. Ce  fut  un  vrai  coup  de  théâtre ,  et  j'avoue 
que  moi-même  je  ne  pus  m'empêcher  d'être  sur- 
prise en  voyant  les  trois  postulantes  à  la  cou- 
ronne de  roses...  3 'avais  tort  cependant,  car  un 
moment  de  réflexion  m'aurait  fait  comprendre 
que  des  filles  de  vignerons ,  de  journaliers  ne  pou- 
vaient être  autrement  qu'elles  étaient.  Le  fait 
est  que  nous  vîmes  arriver  trois  grosses  filles 
Lien  robustes,  courtes  de  taille,  ramassées,  le 
teint  hâlé ,  coiffées  d'un  immense  bonnet  rond, 
bien  épais,  bien  empesé,  portant  un  déshabillé 
de  grosse  percale  blanche,  à  la  taille  courte,  aux 
manches  venant  au  milieu  du  bras,  et  laissant 


3a  MEMOIRES 

voir  une  main  qui  se  détachait  en  bronze  sur  le 
blanc  éclatant  de  la  percale,  ainsi  qu'une  partie 
de  ce  malheureux  bras...  De  plus^  les  trois  candi- 
dates n'étaient  point  jolies,  si  ce  n'est  pourtant 
la  rosière,  qui  était  mieux  que  ses  rivales.  Ja- 
mais je  n'ai  vu  un  désappointement  plus  comi- 
que que  celui  de  tous  les  jeunes  gens,  qui  avaient 
déjà  fait  un  petit  roman  dans  leur  tête  tout  en 
attendant  les  rosières.  Comme  nous  étions  déjà 
placés ,  je  ne  pus  rire  à  mon  aise  de  la  figure  at- 
trapée de  beaucoup  d'hommes  de  ma  société; 
mais  je  m'en  dédommageai  ensuite.  Le  prince 
Gagarin  entre  autres  était  presque  malheureux 
de  voir  ainsi  mourir  la  création  de  son  imagina- 
tion, cette  jeune  fille  blonde,  pâle,  cachant  sa 
joie  sous  un  grand  voile  blanc. 

— Mais  pourquoi  vous  attendiez-vous  à  la  voir 
pâle  ?  lui  demandâmes-nous  ensuite, 

—  Parce  que  les  devoirs  de  la  vertu  coûtent 
toujours  à  remplir,  nous  dit-il  d'un  ton  comi- 
quemcnt  sententieux. 

Et  elle  n'était  pas  si  mauvaise  sa  réflexion. 

Le  complément  de  la  cérémonie  fut  mieux 
que  le  commencement.  Joséphine,  qui  res- 
semblait à  un  vrai  ange  ,  posa  sur  l'énorme 
bonnet  rond  de  la  rosière  une   guirlande  de 


DE   LA   DUCHESSE   d' AERANTES.  3t 

roses  dans  laquelle  auraient  tenu  les  trois  têtes, 
et  puis  elle  lui  passa  autour  du  cou  un  grand 
cordon  bleu  moiré  avec  un  nœud  et  je  ne  sais 
quoi  au  bout.  La  pauvre   fille  ainsi  harnachée 
s'en  alla  se  mettre  à  genoux  devant   un  vieil 
évêque   in  parlibus,  qui  faisait  la   cérémonie, 
et  qui   était   aussi  sous  son  dais  ,    et  formait 
le  pendant  le   plus   étrange   à  la  figure  toute 
charmante    de   Joséphine,  qui,  avec  ses   che- 
veux blonds  tout  bouclés,  ses  bras  blancs  et 
potelés ,  sa  robe  de  crêpe  garnie  seulement  de 
deux  rouleaux  de  satin,  ses  petits  pieds  chaus- 
sés d'un  soulier  blanc  et  d'un  bas  à  jour...  tout 
cela  frais  comme  elle...  et  devant  ce  bouton  de 
rose  suave  et  pur,  ce  vieux  prêtre,  cette  fille 
laide  peut-être,  mais  toute  palpitante  du  bon- 
heur de  la  vertu ,  et  cependant  moins  pure  en- 
core que  la  petite  sérapliine  qui  venait  de  lui  en 
donner  le  prix,  et  dont  j'étais,  moi,  l'heureuse 
mère...  Venait  ensuite  l'entourage  bizarre  de  ces 
paysans  grossièrement  vêtus,  aux  visages  brunis 
par  le  haie,  fatigués  par  le  travail,  au  regard  en- 
vieux et  maUn...  puis  ces  hommes  de  haute  no- 
blesse, dont  l'habit  à  moitié  boutonné  laissait  en- 
trevoir leur  poitrine  couverte  de  plaques  et  de 
cordons,  et  dont  le  regard  n'avait  rien  de  hautain 
ni  de  malveillant  :  il  y  avait  dans  cet  assemblage 


Sa  MEMOIRES 

de  choses  ainsi  opposées  un  grand  texte  à  la  ré- 
flexion. L'un  des  Russes  qui  était  là  me  dit  tout 
bas,  après  avoir  long-temps  regardé  cette  petite 
église  encombrée  par  cette  même  foule  que  je 
viens  de  décrire  : 

—  Eh  bien  !  après  tout ,  ces  hommes-là  (et  il  me 
montrait  les  paysans  ) ,  ces  hommes-là  ont  un 
cœur  qui  vaut  bien  l'or  et  les  diamans  qui  cou- 
vrent le  nôtre.  Je  suis  toujours  attendri  en  voyant 
un  de  mes  semblables  courbé  par  le  travail  et 
vieux  avant  l'âge...  Je  me  dis  qu'il  n'y  a  dans  le 
code  fait  par  l'homme  ni  justice ,  ni  bonté.. . 
Voyez,  regardez  ce  vieillard  qui  est  auprès  du 
maire...  quelle  figure  patriarchale!...  Je  suis  sûr 
que  cet  homme-là  mérite  au  moins  autant  le  prix 
de  vertu  que  la  jeune  vigneronne. 

Je  ne  pus  m'empècher  de  sourire  ;  car  celui 
qui  me  parlait  était  un  jeune  enthousiaste  polo- 
nais, à  l'âme  forte  et  pure,  au  cœur  loyal,  et 
renfermant  en  lui  tout  ce  qui  fait  l'honnête 
homme.  Il  se  nommait  Joseph  Moizchinsky  ;  il 
avait  été  élevé  par  un  de  mes  amis,  qui  dans 
rémigration  lui  avait  donné  ses  soins,  et  qui  me 
l'avait  fait  connaître.  Il  avait  un  ami  nommé 
Gabriel  Rzewszki,  dont  je  parlerai  plus  tard,  et 
qui  était  bien  remarquable  par  ses  talens  et  son 
esprit. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANT^S.  53 

La  remarque  de  M.  Motzchinski  me  parut 
singulièrement  en  contradiction  avec  mon  opi- 
nion basée,  du  reste,  sur  la  réalité  des  choses.  Je 
le  dis  au.  comte,  qui  parut  fort  étonné  en  appre- 
nant que  tous  les  environs  de  Paris  étaient  peu- 
plés de  manière  à  ce  qu'on  serait  plus  en  sûreté 
dans  une  foret  d'Amérique ,  si  vous  voulez,  vous, 
ÉTRANGER,  Ics  parcourir  sous  la  seule  garde  de 
la  bonne  foi...  Il  n'existe  nulle  part  sur  le  globe 
un  être  plus  égoïste,  plus  intéressé,  plus  dépouillé 
de  tout  sentiment  honnête  faisant  le  charme  de 
l'intérieur  des  familles...  Autour  de  Paris ,  vous  ne 
trouvez  pas,  comme  dans  plusieurs  parties  de  la 
France  et  de  l'Europe,  de  ces  cœurs  généreux  , 
de  ces  mœurs  patriarchales  qui  rappellent  les  cou- 
tumes et  les  mœurs  bibliques  dans  ce  qu'elles  ont 
de  parfait.  Le  tableau  de  ce  que  j'avance  est  d'une 
effrayante  vérité.  Dans  la  banlieue,  dis-je  au  comte 
Joseph...  entrez  dans  l'une  de  ces  maisons  qui 
bordent  la  route...  vous  y  trouverez  une  femme 
entourée  de  cinq  ou  six  enfans...  presque  nus... 
sales...  misérables...  cachés  sous  une  couche  de 
yermine  et  de  huge. ..  ettout  cela  pour  inspirer  plus 
de  pitié!...  Là,  tout  est  spéculation:  si  l'un  des 
nombreux  enfans  vient  au  monde  avec  une  diffor- 
mité qui  puisse  attirer  l'attention  et  provoquer 
l'aumône,  sa  mère,  cessant  d'être  mère,  r(/usera 
XII.  3 


,34  MÉMOIRES 

la  guérison  gratuite  d'un  médecin,  afin  de  pou- 
voir utiliser  le  pauvre  difforme,  et  faire  servir 
L'infirme^...  Mais  que  la  famille  soit  exempte  de 
toute  affection  corporelle  ;  examinez  l'intérieur 
de  cette  chaumière...  voyez  ce  petit  jardin  dans 
lequel  fleurissent  quelques  pieds  d'œillets,  quel- 
ques rosiers ,  une  bordure  de  violettes  :  eh  bien  ! 
tout  cela  est  entouré  d'une  surveillance  rigou- 
reuse ;  on  épie  le  plus  petit  bouton..,  dès  qu'il 
perce  son  enveloppe,  il  est  coupé  pour  faire  des 
bouquets  inodores  que  la  plus  jolie  des  filles  de 
la  chaumière  va  vendre  à  l'Opéra  bien  au-delà  de 
la  valeur  d'une  pauvre  fleur...  Plus  tard  ce  com- 
merce lui  en  facilite  un  autre,  et  c'est  ainsi  que 

«Dans  l'été  de  1808,  étant  à  Neuilly,  dans  la  maison  de 
Saint-James,  je  trouvai  un  jour,  dans  l'une  de  mes  promena- 
des matinales,  une  famille  composée  de  la  mère  ,  du  mari , 
d'une  vieille  aïeule  et  de  sept  enfans...  tout  cela  mourait  de 
faim...  l'un  des  enfans  était  dans  un  état  affreux  :  il  avait  une 
énorme  loupe  au-dessous  de  l'oreille  gauche  qui  le  faisait 
beaucoup  souffrir,  et  qui  prenait  chaque  jour  un  accroisse- 
ment trapide.  Cette  loupe  était  oblongue  et  placée  de  telle  fa- 
çon, qu'en  vérité  elle  avait  l'air  d'une  seconde  tête. ..  La  mère 
le  porta  à  Paris,  cls'élabllssantaveclui  sur  le  boulevard  Mont- 
martre, elle  récolta  d'abondantes  aumônes  les  trois  premiers 
jours  qu'elle  y  fut.  Je  la  vis  le  lendemain ,  et  frappée  de  cette 
loupe,  j'en  parlai  à  Halley,  qui  alors  était  mon  médecin... 
Halley,  homme  aussi  bou  qu'il  était  spirituel  et  habile  ,  pro. 
posa  un  trailemenlet  une  guérison  complète.  H  donnait  ses 


DE    LA    DUCHESSE    D  ABRAlîITES.  05 

ces  toits  de  chaume  de  la  banlieue  de  Paris  re- 
cèlent à  eux  seuls  plus  de  vices  et  de  complet 
égoïsme  qu'on  n'en  trouve  peut-être  dans  des 
provinces  entières. 

C'était  après  mon  retour  au  château  que  je 
parlais  ainsi  au  comte  Motzchinski...  Il  m'écou- 
tait  assez  attentivement,  et  me  dit  ensuite  que 
depuis  long-temps  il  avait  été  frappé  par  tout  ce 
que  je  venais  de  lui  dire,  mais  sans  s'en  rendre 
compte;  l'explication  que  je  lui  donnais  lui  fai- 
sait voir  clair  dans  cette  obscurité ,  et  il  m'en 
remerciait. 

—  Eh  bien  !  venez  avec  moi  faire  une  prome-v 
nade  un  matin  dans  ces  prairies  qui  sont  près  de 

soins,  moi  je  donnais  l'argent...  La  raète  refusa^  sous  le 
prétexte  d'aboi-d  que  l'enfant  souffrirait,  et  disant  enfia 
qu'il  serait  le  gagne-pain  de  toute  la  famille...  Cela  rappelle 
cette  femme  qui,  pour  rendre  son  enfant  intéressant,  lui 
mettait  deux  araignées  sur  les  yeux,  les  y  fixant  pendant  la 
nuit  avec  deux  coquilles  de  noix. Les  insectes  rongeaient  l'oeil, 
et  le  malheureux  infortuné  poussait  de  tels  cris,  qu'un  méde- 
cin qui  demeurait  dans  la  maison,  étonné  de  leur  violence, 
voulut  en  savoir  la  cause;  il  monta  dans  le  galetas  de  cette 
misérable  femme,  et  surprit  le  secret  infernal  que  la  rapacité 
seule  d'un  monstre  pouvait  inventer  !...  Halley,  en  racon- 
tant cette  histoire,  en  éprouvait  une  telle  indignation,  qu'il 
pleurait...  Il  me  citait  encore  une  foule  de  ces  femmes,  de  ces 
hommes  qui  font  des  plaies,  des  blessures  volontaires  à  leurs 
pauvres  petits  enfans... 


36  MÉMOIRES 

la  route,  lui  clis-je,  et  vous  verrez  bien  plus 
encore.  Nous  y  allâmes  en  effet,  et  il  fut  tel- 
lement frappé  de  ce  qu'il  vit,  ou'un  jour  il  me 
dit: 

—  Mais  il  est  impossible  qu'un  homme  soit 
aussi  méchant...  celui-ci  est  un  monstre! 

C'était  un  jardinier,  demeurant  au  vieux 
Neuilly,  celui  qu'occupe  aujourd'hui  Louis-Phi- 
lippe. Cet  homme  avait  deux  chambres  qui 
étaient  occupées  par  un  vieux  père  paralytique. 
Ces  chambres  donnaient  sur  la  rivière.  La  femmô^ 
d'un  riche  marchand  de  Paris  vint  prendre  le  lait 
dânesse  à  Neuilly,  et  proposaau  jardinier  un  prix 
assez  élevé  de  ses  deux  chambres  ;  mais  il  fallait 
que  le  vieux  père  en  sortît.  La  maison  était  à  lui, 
mais  étant  impotent ,  il  était  soumis  à  la  verge 
de  fer  de  son  fils.  Le  misérable  s'y  prit  de  façon 
à  tromper  les  administrateurs  de  l'hospice  Beau- 
jon ,  et  le  vieux  père  fut  mis  un  matin  sur  un 
brancard  et  porté  à  l'hôpital.  Il  y  mourut  le 
sixièn:)e  jour.  De  ces  faits-là  il  y  en  a  par  mil- 
liers dans  cette  classe  mitoyenne  du  paysan  à 
l'homme  des  villes.  Ce  n'est  plus  le  sauvage ,  et 
pourtant  il  n'y  a  en  lui  nulle  clarté  de  la  ci- 
vilisation ,  si  ce  n'est  quelques  besoins  qui  pour 
lui  sont  du  luxe  ,  et  lui  donnent  la  passion  de  l'en- 
vie portée  au  point  frénétique  de  lui  faire  briser 


DE    LA.    DUCHRSSE    d'aBRANTÈS.  ÔJ 

toutes  les  entraves  pour  se  procurer  ce  qu'il 
veut.  C'est  la  fille  sauvage  de  Racine  le  fils, 
voulant  avoir  ce  que  tenait  sa  compagne,  et  la 
faisant  rouge  '  pour  s'en  rendre  maîtresse. 

Il  y  aune  différence  immense  entre  l'homme 
demi-paysan  et  le  paysan  des  provinces,  et 
l'homme  de  la  banlieue  avec  l'ouvrier  de  Paris. 
L'ouvrier  de  Paris  est  le  type  de  l'honnêteté ,  de 
l'honneur  et  de  toutes  les  bonnes  qualités;  l'ou- 
vier  de  Paris  est. le  père  de  famille  estimable, 
image  de  Dieu  dans  sa  maison,  donnant  aux  siens 
l'asile  et  la  nourriture ,  étant  leur  providence 
enfin  ;  l'ouvrier  de  Paris  connaît  la  misère, 
mais  il  ignore  le  repos  et  l'oisiveté.  C'est,  je  le  ré- 
pète, un  type,  et  surtout  un  type  de  tout  ce  qui 
est  bon.  Comprenez  bien  qu'en  disant  ouvrier, 
je  n'ai  pas  dit  marchand.  Ce  n'est  pas  que  j'at- 
taque la  classe  marchande;  mais  il  y  a  une 
immense  différence  entre  les  deux  classes.  J'ai 
été  à  même  de  juger  de  cette  différence  pen- 
dant le  temps  où  j'étais  gouvernante  de  Paris, 
et  dame  pour  accompagner  Madame  -  mère  , 
qui  était,   comme  on   le  sait,  protectrice  des 

«  Lorsque  plus  tard  cette  fille  put  rendre  ses  souvenirs 
dans  notre  langue  ,  elle  dit  :  «  Nous  trouvâmes  un  chapelet 
»  sur  le  rivage,  je  le  voulus  ,  elle  le  voulut  aussi  ;  enfin  je  la 
»  frappai  ,  et  la  fis  toute  rouge.  »  C'csl-à-dire  qu'elle  la  tua, 


o78G3C 


08  MÉMOIRES 

sœurs  de  charité  et  de  tous  les  établissemens  de 
ce  genre.  Je  voyais  souvent ,  et  de  très  près ,  la 
misère  et  l'infortune,  et  jamais,  je  le  répète ,  je 
n'ai  eu  à  signaler  un  vice ,  parmi  la  classe  ou- 
vrière, si  ce  n'est  l'ivrognerie.  Je  sais  qu'on 
peut  m'objecter  qu'il  est  à  lui  seul  plus  funeste 
que  tous  les  autres  ;  cependant  je  crois  pouvoir 
répondre  que  c'est  seulement  par  exception ,  et 
exception  même  rare,  qu'on  trouvera  un  ouvrier 
s'enivrant  dans  le  courant  de  la  semaine,  et  les 
exceptions  ne  servent  pas  de  base  pour  porter 
un  jugement;  lorsque  le  dimanche  un  malheu- 
reux maçon,  par  exemple,  qui  aura  été  pen- 
dant sept  jours  de  suite ,  depuis  six  heures  du 
matin  jusqu'à  sept  heures  du  soir,  suspendu  en- 
tre le  ciel  et  la  terre  à  une  hauteur  de  trente  ou 
quarante  pieds,  arrivera  à  mettre  le  pied  sur  une 
terre  ferme ,  ne  lui  reprochez  pas  tant  de  cher- 
cher l'oubli  de  sa  misère  au  fond  d'un  broc  de 
vin...  Non ,  non  :  l'ouvrier  de  Paris  est  un  homme 
estimable...  il  nourrit  sa  femme  et  ses  enfans,  et 
ne  se  donne  pas  seulement  le  nom  de  prolétaire 
parce  qu'il  met  des  enfans  dans  le  monde.  Le 
titre  de  prolétaire  dignement  porté  est  honora- 
ble et  grand.  Autrement,  si  la  paresse,  l'égoïsme 
l'accompagnent,  ils  déversent  le  mépris  sur  celui 
qui  veut  le  prendre  ;  quant  à  moi,  du  moins,  je  ne 


DE   LA   DUCHESSE   d'abRANTÈS.  5g 

mets  aucune  différence  entre  le  prolétaire  pares- 
seux, et  la  femme  faisant  manger  les  yeux  de  son 
enfant  par  une  araignée. 

Pour  en  revenir  à  la  cérémonie  de  la  rosière  dont 
cette  digression  nous  a  détournés,  j'ajouterai  quele 
curé  de  Suresne  entendit  très  bien  son  affaire.  Au 
lieu  de  faire  quêter  les rosières,il  vint  medemander 
de  lui  donner  deux  quêteuses.  Madame  Lallemant 
et  madame  Laplanche-Mortières  s'offrirent  de  la 
meilleure  grâce  du  monde,  ainsi  que  madame 
de  Grandsaigne.  Tous  les  hommes  se  précipitè- 
rent aussitôt  pour  leur  donner  la  main,  sur- 
tout à  madame  Lallemant ,  qui  était  alors  une 
des  plus  jolies  femmes  de  Paris.  Toute  la  JRussie 
et  la  Pologne  étaient  à  ses  pieds,  bien  qu'elle  fût 
très  cruelle,  ou  plutôt  parce  qu'elle  était  cruelle. 
M.  Divof,  que  nous  appelions  Pipinka,  M.  de 
Sliepping,  le  prince  Gagarin ,  M.  le  comte  Mot- 
chinski ,  et  que  sais-je  encore ,  même  en  y  com- 
prenant le  général  Tolstoy,  ambassadeur  ex- 
traordinaire de  l'empereur  de  Russie;  enfin, 
c'était  vraiment  une  épidémie.  Il  est  vrai  de  dire 
qu'elle  était  bien  charmante  alors  madame  Lal- 
lemant... J'en  étais  fière  comme  de  ma  propre 
sœur...  et  lorsqu'elle  allait  au  bal ,  ou  bien  qu'elle 
se  trouvait  ep  vue  comme  pour  celte  quête  , 
j'avais  émotion  de  son  triomphe.  Ce  jour-là  il  fut 


4o  MÉMOIRES 

complet  ;  elle  obtint  à  elle  seule  plus  que  toutes 
les  autres ,  et  la  quête  générale  produisit  près  de 
2,000  fr.  Je  doublai  la  dot  de  la  rosière,  et  j'en- 
gageai le  maire  de  Suresneà  venir  dîner  le  lende- 
main à  Neuilly  ,  et  à  amener  avec  lui  son  adjoint 
et  sa  fille  vertueuse.  Ils  arrivèrent  tous  trois  ; 
mais  qui  n'a  pas  vu  la  rosière  le  lendemain  de  la 
cérémonie,  et  lorsque    l'espèce  de  prestige  ré- 
pandu sur  elle  était  tout-à-fait  évanoui,  arriver 
chez  moi  avec  son  déshabillé  debazin  blanc,  son 
grand  cordon  bleu  et  son  immense  bonnet  rond, 
sur  lequel  se  balançait  la  grosse  guirlande  de  roses 
qu'elle  s'était  cru  obligée  de  conserver ,  comme 
le  maire  de  mettre  son  uniforme  ;  qui  n'a  pas  vu 
la  vertu  de  Suresne  arriver  ainsi  dans  mon  salon, 
n'a  rien  vu  de  comique ,  malgré  le  solennel  de 
sa  position,  si  ce  n'est    pourtant  l'explication 
qu'elle  nous  donna  du  retard  de  son  mariage 
avec  son  amoureux,  parce  qu'il  avait  eu  mal  aux 
reins  ,  et  que  ce  mal  de  reins  était  ensuite  tombé 
dans  le  talon. 

Ce  sont  les  paroles  de  la  rosière. 

Un  mot  encore  sur  elle. 

Me  trouvant  à  Versailles  en  1821,  j'eus  besoin 
d'un  serrurier  pour  faire  ouvrir  un  tiroir  dont 
j'avais  perdu  la  clef.  On  m'amena  un  homme  qui 
se  mit  à  instrumenter  d'une  main ,  et  de  l'autre 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  4* 

à  essuyer  ses  yeux  comme  quelqu'un  qui  pleure 
à  moitié.  Tout  cela,  joint  à  une  singulière  expres- 
sion ,  me  fit  demander  à  cet  homme  s'il  me  con- 
naissait. 

—  Moi!..;  non,  me  répondit-il...  mais  roa 
femme!...  Oh!  ma  femme  vous  connaît  bien!... 

Sa  femme  était  la  rosière  de  Suresne...  et  lui  était 
cet  amoureux  dont  le  mal  de  reins  était  tombé  dans 
le  talon.  Ils  étaient  venus  demeurer  à  Versailles', 
et  leur  établissement  prospérait  très  bien.  J'étais 
pour  quelque  chose  dans  ce  bonheur-là...  Il  me 
procura  une  de  ces  sensations  fugitives  qui  ne 
marquent  plus  que  par  éclair  lorsque  le  malheur 
a  désillusionné  sur  tout  ce  qui  est  reconnaissance 
et  bons  sentimens  ;  mais  je  sentais  encore  à  cette 
époque  qu'on  est  heureux  par  soi-même  d'obli- 
ger même  des  ingrats.  Ce  temps-là  est  passé. 

'  Ils  s'appellent  Lebœuf,  et  sont  e'tablis  rue  du  Grand- 
Montreuil,  à  cinquante  pas  de  distance  de  la  maison  que 
j'ai  occupe'e  pendant  sept  ans  à  Versailles. 


42  MÉMOIRES 


CHAPITRE  II. 


Retour  de  l'empereur.  — Faites  ce  que  je  veux.  —  Joseph 
en  Espagne.  —  Tristesse  de  Paris.  —  Mon  inquiétude.  — 
J'écris  à  l'empereur)  —  Réponse  par  l'archicliancelier.  — 
La  remontrance.  —  Je  vais  à  Saint-Cloud.  — Scène  vio- 
lente entre  l'empereur  et  moi.  —  Le  comte  Frochot.  — Le 
peuple  de  Paris.  —  Aumônes  abondantes  de  moi  et  de 
Junot.  —  Aumônes  de  Madame  mère  et  de  la  reine  Julie. 

—  Bouquet  àeldi  \\\\e  de  Paris.  —Fête  à  l'Hôtel-de-YiUe. 

—  Sa  tristesse.  — Souper  particulier.  —  Lettre  d'Espagne. 

—  Situation  re'vélée.  —  Le  catéchisme  d'un  bon  Espa- 
gnol. —  Napoléon  et  le  péché.  —  Murât  et  Godoï.  —  On 
gagne  le  ciel  en  tuant  un  Français. 


L'empereur  revint  à  Paris  dans  les  premiers 
jours  de  septembre.  Il  avait  passé  à  Bayonne 
plus  de  temps  qu'il  ne  l'avait  voulu;  mais  la 
besogne  de  l'Espagne  n'avait  pas  été  aussi  cou- 
lante qu'il  l'avait  cru  d'abord.  Tout  n'avait  pas 
été  sans  empêchement,  non  seulement  dans  l'in- 


DE   LA   DUCHESSE    D'ABRAtîTÈS.  t^S 

térieur  du  pays,  comme  l'opposition  du  conseil 
de  Castille ,  mais  l'opinion  elle-même  de  tous  les 
grands  d'Espagne  qui  formaient  ces  cortès  bâ- 
tards qu'on  nommait  la  Junte,  et  que  Napo- 
léon ,  accoutumé  à  tout  faire  plier  sous  son  joug 
de  fer,  croyait  suffisante  pour  calmer  et  conten- 
ter les  esprits  espagnols...  Cette  junte  est  préci- 
sément la  même  affaire  que  la  fameuse  chambre 
des  deux  cent  vingt-un...  a-t-elle  contenté  la 
France?...  je  ne  le  crois  pas,  et  nous  sommes 
pourtant  bien  meilleurs  enfans  que  les  Espagnols 
pour  accepter  tout  ce  qu'on  nous  donne...  Tout 
en  signant ,  parce  qu'ils  avaient  une  main  droite 
qui  n'était  pas  paralysée,  et  que  Napoléon  quand 
il  regardait  de  son  œil  de  feu ,  et  vous  disait  avec 
sa  voix  basse  et  pourtant  sonore,  cette  parole 
accentuée  au  diapason  de  l'âme  la  plus  élevée  : 

—  Faites  ce  que  je  veux!... 

Quand  il  regardait  et  parlait  ainsi ,  voyez- vous, 
il  était  impossible  de  lui  résister...  Ils  signèrent 
donc,  tous  ces  grands  d'Espagne,  et  sur  la  foi  de 
leur  garantie,  Joseph  entra  en  Espagne, et  Napo- 
léon revint  à  Paris. 

Au  moment  où  il  y  rentra  il  put  se  dire ,  s'il 
fut  bien  instruit,  que  pour  la  première  fois  il 
trouvait  sa  belle  capitale  différente  de  ce  qu'il 


44  jMÉMOTRES 

l'avait  laissée.  Il  enchaînait  bien  la  volonté  agis- 
sante; mais  la  pensée!...  la  pensée  était  toujours 
libre,  et  cette  faculté  était  grandement  occupée 
depuis  toutes  les  affaires  de  l'Espagne.  Le  peu- 
ple lui-même  commençait  à  raisonner  sur  cette 
étrange  histoire.  Tout  ce  qui  faisait  partie  de 
l'armée  de  Portugal  ne  donnait  plus  de  nou- 
velles ,  et  il  y  avait  deux  mois  qu'aucune  lettre 
n'était  arrivée  à  Paris,  lorsque  l'empereur  revint 
dji  Midi ,  seulement  pour  quelques  jours;  il  allait 
ensuite  à  Erfurth. 

J'étais  mortellement  inquiète  de  Junot.  L'archî- 
chancelier,  que  j'avais  vu  plusieurs  fois  dans  l'ab- 
sence de  l'empereur ,  m'avait  paru  d'une  telle 
ignorance  ,  que  ,  ne  pouvant  croire  ce  qui  était 
pourtant  vrai,  c'est  que  Junot  n'avait  pas  donné 
de  ses  nouvelles  même  à  l'empereur,  j'en  vins  à 
présumer  quelque  malheur.  Nous  n'avions  au- 
cune idée  alors  de  la  manière  dont  on  pourrait 
faire  la  guerre  en  Espagne ,  et  cette  totale  ces- 
sation de  nouvelles  paraissait  impossible.  Un 
de  mes  amis  fort  intimes ,  qui  pouvait  savoir 
par  l'Angleterre  ce  qui  se  passait  en  Portugal , 
n'avait  lui-même  aucune  nouvelle.  C'était  à  de- 
venir fou...  Aussi  lorsque  l'empereur  revint,  je 
lui  écrivis  pour  savoir  de  lui  s'il  avait  quelque 


DE   LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  ^S 

certitude  de  rexistence  de  Junot ,  et  le  suppliai 
de  me  dire  un  mot,  un  seul  mot  qui  pût  me 
rassurer. 

Il  ne  me  répondit  que  quelques  jours  après,  et 
le  messager  qui  fut  chargé  de  me  transmettre  la 
réponse  fut  rarchichancelier,  qui  me  gronda 
presque,  et  me  dit  que  l'empereur  trouvait 
étrange  que  je  me  permisse  de  l'interroger  sur  les 
choses  qui  touchaient  immédiatement  à  sa  po- 
litique. La  remontrance  me  parut  singulière  ; 
mais  je  vis  que  l'archichancelier  était  du  même 
avis,  et  je  pris  le  parti  de  me  taire.  Je  ne  répon- 
dis rien ,  et  paraissant  recevoir  la  leçon  qu'on  me 
faisait  avec  soumission ,  je  fis  partir ,  aussitôt 
après  que  l'archichancelier  m'eut  quittée,  une 
lettre  pour  l'empereur,  dans  laquelle  je  lui  de- 
mandais une  audience  pour  le  jour  même,  ayant 
une  faveur  à  lui  demander.  L'empereur  était  à 
Saint-Cloud,  et  j'étais  à  Neuilly. 

Le  motif  de  ma  demande  était  fort  sérieux. 

Depuis  que  Junot  était  gouverneur  de  Paris  , 
qu'il  fut  absent  ou  présent,  je  faisais  toujours  les 
honneurs  des  fêtes  de  l'Hôtel-de-Ville  ;  cette  fois 
ce  fut  toujours  comme  par  le  passé,  et  on  m'ap- 
porta la  liste  des  femmes  qui  devaient  recevoir 
l'impératrice,  pour  que  je  la  soumisse  au  grand- 


46  MÉMOIRES 

maréchal.  La  ville  de  Paris  voulait  fêter  la  saint 
Napoléon ,  quoiqu'on  fût  alors  au  mois  de  sep* 
tembre,  l'empereur  étant  absent  au  i5  août. 

Je  trouvais  tout  simple  de  faire  les  honneurs 
de  l'Hôtel-de-Ville ,  et  de  remplir  mon  devoir  de 
gouvernante  de  la  ville  de  Paris ,  lorsque  ma  vie 
était  naturellement  ce  qu'elle  devait  être.  Mais 
dans  ce  moment  la  chose  était  différente,  et  je 
le  comprenais  si  bien,  que  ce  motif  me  fit  écrire 
ma  lettre  pour  demander  une  audience. 

L'empereur  me  fit  dire  d'aller  à  Saint-Cloud 
le  soir  à  neuf  heures  ;  il  était  dans  son  cabinet 
donnant  sur  le  petit  jardin  particulier  réservé 
pour  lui.  La  porte  en  était  ouverte,  et  au  moment 
où  j'entrai  il  était  sur  le  perron  de  cette  porte, 
et  regardait  devant  lui  avec  distraction  comme 
les  gens  occupés  qui  fixent  devant  eux  sans  voir. 
Lorsqu'on  ouvrit  la  porte  il  tressaillit,  et  se  re- 
tourna vivement  vers  moi  en  me  demandant, 
avec  une  sorte  d'humeur,  pourquoi  je  ne  voulais 
pas  croire  à  la  vérité  de  ce  qu'il  m'avait  fait  dire 
par  l'archichancelier  : 

—  Votre  mari  se  porte  bien...  A  qui  diable  en 
avez-vous  avec  \os  jérémiades  de  femmelette? 

— Sire,  je  suis  rassurée  depuis  queVotre Majesté 
a  eu  la  bonté  de  me  faire  dire  que  je  devais  l'être... 


DE   LA.   DUCHESSE   d'aBRANTÈS.  4? 

Mais  dans  la  position  où  je  me  trouve  aujour- 
d'hui ,  je  viens  prier  Votre  Majesté  de  me  per- 
mettre de  ne  pas  aller  demain  à  l'Hôtel- de- Ville, 

Il  était  tourné  un  peu  vers  la  porte  du  jardin; 
en  entendant  ce  que  je  venais  de  dire,  il  se  tourna 
rapidement,  et  me  dit  avec  une  intonation  de 
voix  singulière  : 

—  Hem  !. ..  qu'est-ce  que  vous  dites?...  ne  pas 
aller  à  l'Hôtel-de- Ville?...  et  pourquoi  cela? 

—  Parce  que  je  crains  qu'il  ne  soit  arrivé  quel- 
que malheur  à  Junot,  sire...  Je  demande  pardon 
à  Votre  Majesté,  poursuivis-je  avec  fermeté,  car 
ses  sourcils  froncés  annonçaient  un  orage...  mais 
je  n'ai  pas  de  nouvelles  de  Junot,  je  le  répète, 
et...  Votre  Majesté  n'en  a  pas  non  plus...  Je  ne 
veux  pas  m'exposer  à  recevoir  la  nouvelle  de  sa 
mort  peut-être  au  milieu  d'un  bal. 

Je  ne  sais  où  je  prenais  tant  d'audace;  mais 
j'en  avais.  L'empereur  me  regarda  avec  un  œil 
de  colère ,  puis  il  leva  les  épaules,  mais  il  se  con- 
tint. 

—  Je  vous  ai  dit  que  votre  mari  se  portait 
bien...  pourquoi  ne  voulez- vous  pas  me  croire?... 
Je  ne  puis  vous  en  donner  la  preuve...  mais  je 
vous  en  donne  ma  parole. 

—  C'est  certainement  assez  pour  me  rassurer, 
sire...  mais  je  ne  puis  faire  une  circulaire  pour 


48  /  MÉMOIRES 

en  faire  part  aux  quatre  mille  personnes  qui 
doivent  se  trouver  à  la  fête  de  la  ville,  et  qui 
trouveront  extraordinaire  que  je  me  mette  au- 
tant en  évidence,  tandis  que  j'ai  des  motifs 
d'inquiétude... 

— Et  pourquoi  ces  quatre  mille  personnes  sa* 
\ent-elles  que  vous  êtes  inquiète  ?  cria-t-il  d'une 
voix  terrible  en  avançant  sur  moi  avec  une  im- 
pétuosité qui  me  fit  presque  peur!...  Voilà  le 
résultat  de  tous  vos  conciliabules  de  salon...  de 
tous  vos  bavardages  avec  mes  ennemis...  Vous 
déclamez  contre  moi...  vous  attaquez  tout  ce  que 
je  fais...  Qu'est-ce  qu'un  ministre  de  Prusse  qui 
est  de  vos  amis ,  et  qui  dernièrement  a  parlé  chez 
vous  de  ma  tyrannie  envers  son  roi..,  ?  En  effet... 
je  suis  un  tyran  bien  cruel...  Si  leur  grand  Fré- 
déric dont  ils  font  tant  de  bruit  avait  eu  à  pu- 
nir la  déloyauté  que  j'avais  à  châtier,  moi ,  il 
enaurait  fait  bien  davantage...  et  après  tout, 
Glogaw  et  Kustrin  seront  mieux  gardées  par  mes 
troupes  que  par  les  Prussiens,  car  ils  n'ont  pas 
lieu  d'être  fiers  de  la  manière  dont  ils  les  ont  dé- 
fendues... 

C'était  la  dixième  fois  peut-être  depuis  mon 
retour  de  Portugal  que  l'empereur  me  répétait  ce 
qui  s'était  dit  chez  moi...  Les  autres  fois  je  savais 
que  la  chose  était  juste...  mais  je  n'avais  pas  en- 


DF    LA    nilCHESSE    d'aBKAIVïÈS.  49 

tendu  le  ministre  de  Prusse,  qui,  en  effet,  venait 
beaucoup  chez  moi,  dire  un  mot  qui  eût  rapport 
à  ce  que  me  répétait  l'empereur.  C'était  un 
homme  extrêmement  circonspect,  très  doux,  par- 
lant peu,  et  en  tout  d'un  commerce  très  sur... 
Le  baron  de  Brochaliausen  était  d'ailleurs  dans 
cette  position  difficile  d'une  nation  humiliée  et 
malheureuse ,  et  personne  moins  que  lui  n'était 
susceptible  de  soutenir  cette  attitude...  Aussi  se 
renfermait-il  habituellement  dans  un  silence 
complet;  et  quoiqu'il  vînt  tous  les  jours  de  la  vie 
chez  moi ,  nous  disions  quelquefois  en  riant 
après  son  départ  : 

—  Le  baron  a  dit  sept  paroles  ce  soir. 

Du  reste,  il  était  le  meilleur  des  hommes...  ex- 
cellent père ,  et  l'un  des  Prussiens  les  plus  esti- 
mables que  j'aie  rencontrés.  Ses  enfans  venaient 
souvent  jouer  avec  les  miens,  car  nous  étions  voi- 
sins. 

Cette  connaissance  que  j'avais  donc  de  son  ca- 
ractère me  fit  voir  sur-le-champ  que  l'empereur 
voulait  me  tirer,  ce  qu'il  appelait  vulgairement  lui- 
même,  les  vers  f/«  nez  y  j'étais  convaincue,  je  le 
répète,  que  M.  de  Brocliahausen  était,  si  l'on  avait 
parlé  chez  moi ,  le  dernier  homme  qui  eût  ouvert 
la  bouche...  Aussi  répondis- je  avec  fermeté  que 
Sa  Majesté  avait  été  mal  informée,  et  que  je  ré- 
XII.  4 


5v>  MÉiAIOIRES 

pondais  que  jamais  une  parole  telle  qu'il  venait 
de  me  la  rapporter  n'avait  été  dite  chez  moi. 
Il  frappa  du  pied...  vint  à  moi  comme  l  éclair... 

—  J'en  ai  donc  menti  ?...  cria-t-il  de  nouveau. 

—  J'ai  l'honneur  de  répondre  à  Votre  Majesté, 
dis-je  avec  beaucoup  de  calme,  qu'elle  est  mal 
informée. 

—  Oh!  siàrement...  voilà  ce  que  vous  dites 
TOUS  quand  on  vous  parle  comme  je  le  fais. 

—  D'après  ce  que  me  dit  Votre  Majesté,  il 
paraît  que  je  ne  suis  pas  la  seule  accusée...  et 
je  crois  pouvoir  affirmer  que  les  autres  le  sont 
aussi  injustement  que  moi. .. 

Le  mot  TOI  s  ne  m'avait  pas  échappé. 

L'emperenr,  lorsque  quelque  chose  le  tou- 
chait fortement,  et  qu'il  ne  parlait  pas  ,  concen- 
trait dans  son  regard  tout  ce  qu'il  v  avait  de  puis- 
sance accablante  en  lui.  Il  l'attacha  sur  moi  de 
tout  son  poids...  Je  baissai  les  yeux,  mais  il  dut 
voir  que  ce  n'était  pas  par  crainte...  Seulement, 
il  ne  me  convenait  pas  de  lutter  avec  lui  de  cette 
manière...  quand  je  les  relevai,  il  me  regardait 
toujours...  mais  l'expression  était  changée,  et, 
pour  dire  la  vérité,  elle  était  étrange,  et  jamais 
dans  le  cours  de  ma  vie  je  n'avais  été  moins  dis- 
posée à  la  supporter  cette  expression  ,  et  encore 
moins  ce  qu'elle  signifiait... 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRA>'TÈS.  5i 

—  Quels  sont  les  ordres  de  Votre  Majesté  ?  dis- 
je  en  me  dirigeant  vers  la  porte.  L'empereur  ne 
répondit  pas  sur-le-champ...  puis  il  me  dit  : 

—  Je  vous  défends  de  répéter  ce  que  je  viens 
de  vous  dire,  entendez-vous  bien...  songez  à 
m'obéir  î  ou  -cous  aurez  affaire  à  moi. 

—  J'obéirai ,  sire ,  non  par  crainte  de  votre 
colère...  mais  pour  ne  pas  rougir  devant  des 
étrangers  vaincus  en  leur  montrant  notre  més- 
intelligence de  famille. 

Je  saluai  et  me  disposai  à  sortir...  j'avais  hâte 
de  m'éloigner. ..  Cependant,  avant  de  m'en  aller, 
je  voulus  mettre  à  fin  la  cause  pour  laquelle  j'é- 
tais venue ,  et  je  dis  à  l'empereur  qu'il  me  sem- 
blait plus  convenable  que  je  ne  fusse  pas  au  bal 
de  l'Hàtel-de-Ville,  où  ma  position  me  plaçait 
en  première  ligne  immédiatement  après  l'impé- 
ratrice, surtout,  ajoutai-je,  avec  les  bruits  qui 
courent  sur  l'armée  de  Portugal. 

Il  reprit  alors  son  expression  souveraine  : 

—  Et  quels  sont  ces  bruits?  demanda-t-il  avec 
un  accent  qui  allait  jusqu'à  l'âme  et  faisait  fris- 
sonner. Je  ne  fus  pas  exempte  cette  fois  d'une 
sorte  de  peur,  et  je  répondis  à  demi-voix. 

—  On  dit  qu'elle  est  perdue. ..  que  Junot  a  été 
forcé  de  capituler  comme  Dupont...  et  que  les 
Anglais  l'ont  emmené  au  Brésil... 


Ss  MÉMOIRES 

—  C'est  faux  !...  faux ,  vous  dis-je...  Et  il  frappa 
de  son  poing  sur  la  table  avec  une  telle  violence, 
qu'il  jeta  par  terre  une  foule  de  papiers...  C'est 
faux...  cria-t-il  en  jurant  cette  fois  comme  un 
sous-lieutenant  de  hussards...  Junot!  capituler 
comme  Dupont!...  tout  cela  est  mensonge... 
mais  précisément  parce  qu'on  le  dit,  vous  devez 
aller  à  l'Hôtel-de-Ville...  vous  y  devez  allers  enten- 
dez-vous? et  si  vous  étiez  malade ,  vous  devriez  y 
aller  encore.  C'est  ma  volonté.  Bonsoir. 

Lorsque  je  fus  remontée  dans  ma  voiture  je 
pleurai  comme  une  enfant...  l'empereur  me 
semblait  bien  dur  envers  moi  et  envers  Junot... 
Cependant,  en  y  réfléchissant,  je  compris  qu'en 
effet  il  n'était  rien  arrivé  de  fâcheux  à  mon 
mari,  puisqu'il  insistait  autant  pour  que  je  fusse 
à  ce  bal...  En  rentrant  à  Neuilly,  chez  moi,  je 
trouvai  un  de  mes  amis  qui  m'attendait,  pour 
savoir  le  résultat  de  ma  démarche;  il  me  ras- 
sura également  ;  et  lorsqu'après  une  longue 
promenade  sous  les  tilleuls  embaumés  qui  bor- 
daient le  canal ,  il  me  quitta  pour  retourner  à 
Paris,  et  me  laisser  prendre  du  repos,  j'étais 
rassurée  et  beaucoup  plus  tranquille. 

Malgré  l'absence  de  Junot,  la  ville  de  Paris 
vivait  fait,  au  mois  de  janvier  et  au  dix  d'août, 
ce  qu'elle  faisait  toujours  pendant  son  séjour  à 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  53 

Paris.  Le  préfet  et  les  maires  étaient  venus  me 
complimenter  au  premier  de  l'an  ,  et  le  jour  de 
ma  fête.  Seulement ,  comme  j'étais  prévenue ,  j'é- 
tais venue  de  Neuilly  à  Paris,  pour  recevoir 
M.  Frochot  et  les  douze  raaires,  dont  plusieurs, 
connaissant  plus  particulièrement  ce  que  je  fai- 
sais pour  les  pauvres  de  leur  arrondissement , 
me  portaient  un  intérêt  plus  direct...  C'est  ici 
que  je  dois  rendre  justice  à  la  bonté  de  cœur  de 
toute  la  famille  impériale.  Cette  même  année  où 
j'étais  à  Neuilly,  je  demandai  à  l'impératrice  et 
à  Madame-mère  des  secours  pour  mes  pauvres 
du  faubourg  Saint-Jacques  et  du  faubourg  Saint- 
Marceau.  L'impératrice  donna  beaucoup  ,  et 
Madame- mère,  étant  protectrice  des  soeurs  de 
charité,  donna  immensément  cette  même  année. 
On  a  bientôt  dit  qu'elle  est  avare,  c'est  un  dicton 
populaire  qu'il  est  difficile  de  combattre  ,  parce 
que  c'est  vrai ,  mais  à  côté  de  cela  il  y  a  des  traits 
d'une  haute  bienfaisance.  Quant  à  la  reine  d'Es- 
pagne elle  était  tt>ujours  prête  à  donner  pour 
les  malheureux,  lorsqti'on  lui  demandait  au  nom 
des  pauvres  ouvriers  malades...  Je  l'ai  vu  faire 
des  aumônes  immenses  à  ce  nom  invoqué  près 
d'elle  :  la  misère  laborieuse  ,  disait-elle  ,  est  si  in- 
téressante!... c'est  une  noblesse  bien  autrement 
positive  devant  Dieu.,,    cl  dont    les    lettres    sont 


54  MEMOIRES 

véritablement  entérinées  au  pied  de  son  trône. 
—  Monsieur  le  préfet,  disait  un  jour  l'empe- 
reur au  comte  Dubois,  occupez-vous  d'abord 
des  marchés  et  des  hôpitaux...  puis  des  ponts, 
des  quais...  de  tout  ce  qui  facilite  les  communi- 
cations et  le  commerce...  mais  les  marchés  sur- 
tout... de  beaux  marchés...  il  faut  que  le  peuple 

AIT  SON  LOUVRE... 

J'avais  été  assez  heureuse  pour  faire  donner 
également  par  deux  hommes  bien  puissans ,  mais 
qui  ne  donnaient  guère  habituellement...  aussi 
me  demandèrent-ils  le  secret,  comme  si  l'action 
eût  été  mauvaise...  L'un  était  l'archichancelier, 
et  l'autre  était  Berthier...  néanmoins  malgré 
ces  secours  accordés  à  ma  sollicitude  agissante, 
Junot  et  moi  nous  étions  dans  une  grande  avance 
vis-à-vis  des  malheureux  de  Paris,  car  dans  les 
trois  années  1808,  1809,  et  1810,  il  y  a  eu  de 
distribué,  tant  par  mes  mains  que  par  celles 
de  M.  Cavagnari,  secrétaire  du  duc,  et  membre 
du  corps  législatif,  plus  de  quarante  mille  francs 
de  secours  aux  malheureux,  sans  compter  les 
bons  de  pain ,  de  viande  et  de  bois ,  le  linge  , 
les  couvertures,  et  cette  foule  de  secours  im- 
médiats accordés  à  la  première  nécessité...  On 
savait  cela  dans  Paris...  et  j'ai  une  telle  con- 
fiance dans   la  bonté   et   la  reconnaissance  du 


DE    LA.    DUCH£&S£    d'aBRANTÈS.  55 

peuple  parisien  ,  que  ,  s'il  y  avait  jamais  des 
troubles,  j'irais  me  mettre  à  l'abri  au  milieu  d'un 
groupe  de  ces  bons  et  dignes  ouvriers  de  Pa- 
ris ,  en  leur  disant  :  «  Mes  enfans ,  c'est  moi  qui 
lus  jadis  votre  gouvernante,  et  «yaiyamats  n  aire- 
poussé  la  demande  d'un  malheureux...  »oh!  je  suis 
bien  sûre  qu'ils  se  rappelleraient  tous  de  moi... 
Jesuis  certaine  de  retrouver  /à  au  moins  la  recon- 
naissance qui  m'a  été  déniée  par  ceux  qui  ve- 
naient rire  et  chanter  dans  mes  salons  dorés,  et 
qui  m'ont  méconnue  au  jour  du  revers...  C'est  une 
chose  particulière  que  l'impression  produite  par 
l'ingratitude  du  monde...  Ce  monde  est  toujours 
le  même...  et  jamais  on  ne  le  veut  voir  ce  qu'il 
est...  on  s'étonne  de  sa  méchanceté,  de  sa  bas- 
sesse, et  pourtant  il  fut  toujours  ainsi...  pour- 
quoi donc  exiger  pour  soi  ce  qu'il  ne  fut  pour 
personne...?  ne  donne-t-il  pas  du  pied  contre  la 
bière  d'un  roi !...  eh  bien!  nous  ne  sommes  rien, 
et  quand  une  fois  notre  bonheur  ei,t  enterré... 
c'est  fini  de  nous... 

La  ville  de  Paris  vint  donc,  le  lo  d'août, 
m'offrir  un  bouquet.  Cette  fois  il  était  contenu 
dans  une  corbeille  de  porcelaine,  d'une  immense 
dimension,  et  formé  des  plus  belles  fleurs  artifi- 
cielles. Ce  n'était  pas  le  présent  en  lui-même 
qui  me  touchait...  c'était  le  souvenir  de  Junot 


56  MÉMOIRES 

que  la  ville  de  Paris  reconnaissait  en  moi.  J'étais 
bien  fière  de  son  nom  dans  un  pareil  moment. 
Peut-être  y  étais-je  pour  quelque  chose  par  moi- 
même...  mais  j'en  rapportais  tout  le  mérite  à  lui... 
Je  fus  donc  à  la  ville.  Je  ne  sais  pourquoi  celte 
fête,  ordonnée  comme  les  autres,  ayant  les  mê- 
mes magnificences ,  me  parut  triste  et  sombre. 
L'empereur  n'y  vint  pas,  ou  n'y  vint  qu'un  mo- 
ment. J'étais  si  absorbée,  que  je  ne  me  rappelle 
plus  maintenant  s'il  vint  à  la  ville  ce  même  jour- 
Jà.  Comme  je  n'allais  pas  au-devant  de  lui  ordi- 
nairement ,  la   chose  est  moins  frappante  pour 
moi.  L'impératrice  n'y  parut  qu'un  moment,  et 
ne  voulut  pas  demeurer  à  souper...  Je  ne  com- 
prends pas  comment  l'empereur ,  qui  ordinaire- 
ment tenait  beaucoup  à  se  rendre  populaire  dans 
sa  ville  de  Paris ,  ne  fit  pas  ce  soir-là  un  effort  sur 
lui-même  pour  gagner  des  cœurs  dans  les  rangs 
bourgeois  de  i'Hôtel-de-Ville...  Le  sénatus-consuUe 
qui  autorisait  la  levée  de  quatre-vingt  mille  con- 
scrits, des  classes    1806,   7,    8,  et  9,  lesquels 
devaient  être  mis  de  suite  en  activité,  était  déjà 
rendu.. .  et  une  sorte  de  stupeur  frappait  le  peu- 
ple de  Paris...  et  pourtant  l'empereur  était  en- 
core bien-aimé  à  cette  époque...  De  plus,  on  par- 
lait de  quatre-vingt  mille  conscrits  sur  la  classe  de 
1 8 1 0 ,  et  ceux-là  avaient  à  peine  dix-huit  ans. . .  ils 


JDK    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÊS.  5/ 

étaient,  disait-on,  réservés  pour  garder  les  côtes... 
L'empereur  connaissait  tous  les  bruits  qui  cir- 
culaient, et  certes  il  n'ignorait  pas  ce  qui  se  disait 
dans  les  boutiques  de  Paris.  Je  crois  que  c'est  là 
le  motif  qui  lui  fit  m'ordonner  d'y  aller.  En  me 
voyant  absente ,  les  propos  absurdes  qui  se  débi- 
taient sur  le  sort  de  Junot  et  sur  celui  de  l'armée 
auraient  pris  une  consistance  qui  eût  été  dange- 
reuse. C'est  ainsi  que  les  hommes  comme  Na- 
poléon ne  considèrent  les  intérêts  privés  que 
comme  une  chose  parfaitement  nulle,  dans  la 
balance  politique  ,  car  depuis  j'ai  appris  que  la 
bataille  de  Vimeiro ,  qui  se  livrait  le  2 1  d'août , 
pouvait  détruire  et  Junot  et  son  armée!...  et 
l'empereur  ignorait-il  entièrement  la  bataille  de 
Vimeiro  le  4  septembre  ?...  je  ne  le  crois  pas...  il 
devait  en  avoir  une  nouvelle,  au  moins  confuse , 
par  l'Angleterre. 

Cette  fête  de  Paris  fut  donc  triste.  L'impéra- 
trice ne  voulut  pas  souper...  Quoique  j'eusse  un 
mal  de  tête  affreux,  je  ne  voulus  pas  m'en  aller 
aussi,  car  la  chose  eût  été  ridicule.  Je  demeurai 
à  souper,  et  quelques  étrangers  de  marque  vin- 
rent avec  moi  dans  une  salle  séparée  dans  laquelle 
était  une  table  de  cinquante  couverts,  autour 
de  laquelle  s'assirent  seulement  les  femmes  ;  les 
hommes  demeurèrent  debout  derrière  elles. 


5S  MÉMOIRES 

Frochot,  alors  préfet  de  la  Seine,  était  un  hommd 
non  seulement  spirituel,  mais  ce  qu'il  devait  être 
pour  être  à  la  tête  d'une  semblable  cérémonie.  Il 
était  homme  de  bonnes  manières,  poli  froide-?* 
ment  et  avec  une  dignité  parfaite...  faisant  les  hon- 
neurs de  THôtel-de-Ville  avec  la  même  aisance 
qu'il  eût  fait  ceux  de  sa  propre  maison  ;  mettant 
dans  ses  rapports  avec  moi  toute  la  grâce  imagi- 
nable, et  pour  dire  la  vérité,  en  l'absence  de  Ju- 
not,  je  n'avais  que  faire  à  l'Hôtel-de-Ville,  où 
d'ailleurs  se  seraient  très  bien  passées  les  choses 
sans  moi  ce  même  jour-là.  De  plus,  le  comte 
Frochot  était  aimable,  et  cette  condition,  si  né- 
cessaire dans  le  monde,  lui  était  bien  utile  dans 
ces  vastes  galeries  de  l'Hôtel-de-Ville,  où  circu- 
laient non  seulement  les  plus  grands  million- 
naires de  France,  mais  tout  ce  que  l'Europe  en- 
voyait alors  à  Paris  de  grand  ,  de  noble  ,  et  de 
remarquable  comme  naissance  et  comme  faveur. 
M.  deMetternich,  alors  ambassadeur  d'Autriche; 
l'ambassadeur  de  Russie,  qui  était  encore,  je 
crois,  M.  de  Tolstoy;  le  baron  de  Brochahausen, 
ministre  de  Prusse,  l'ambassadeur  d'Espagne, 
et  cette  foule  de  ministres  d'Allemagne,  parmi 
lesquels  la  Bavière,  la  Saxe  et  le  Wurtemberg 
tenaient  rang  de  royaumes!... 

Sur  ces  entrefaites ,  je  reçus  de  Madrid  une 


DE    LA    DUCHESSE    d'abRANTÈS.  5^ 

lettre  confidentielle  tout-à-fait  intéressante  ;  elle 
m'était  écrite  à  înoi ,  moi  seule  ^  et  j'avoue  qu'en, 
la  lisant  je  fus  émue  du  sentiment  qui  l'avait 
dictée;  elle  l'était  par  un  de  ces  Espagnols  au 
cœur  vraiment  grand  et  généreux.  Je  dois  taire 
son  nom,  et  je  suis  fâchée  que  des  considérations 
de  famille  me  fassent  garder  le  silence...  Cette 
lettre  m'était  adressée ,  parce  que  son  auteur  était 
de  mes  amis,  et  que,  connaissant  ma  position  à 
la  cour  impériale,  il  espérait  que  je  pourrais 
peut-être  faire  parvenir  quelques  paroles  de  vé- 
rité à  l'oreille  de  l'empereur.. .  Il  ne  savait  pas  que 
Napoléon  n'écoutait  jamais  une  voix  de  femme. 
Cependant  je  regrettai  de  n'avoir  pas  reçu  cette 
lettre  plus  tôt  !  si  elle  me  fût  parvenue  avant 
mon  audience,  je  lui  en  aurais  parlé,  mais  sans 
la  lui  montrer. 

•  L'Espagne  est  perdue,  me  disait-on...  et  vous 
■  ne  vous  douteriez  pas  de  la  cause  du  mal... 
«D'abord  les  désastres  de  Baylen  ;  Castanos  a 
»  surtout  tiré  grand  avantage  de  la  signature  d'un 
ode  vos  vingt-quatre  grands-officiers  d'empirCv. 
»I1  dit  que  les  capitaines  de  Napoléon  ne  tien-» 
snent  plus  à  lui,  puisque  Marescot,  qui  n'avait 
»nul  besoin  de  sanctionner  la  honte  de  Dupont 
«(vous  voyez  que  je  parle  comme  un  Français... 
«c'est  que  je  suis  homme  et  militaire!),  s'est 


60  MEMOIRES 

«empressé  de  signer...  Mais  ce  n'est  pas  tout... 
»  c'est  le  départ  du  roi  Joseph,  son  malheureux 
»  départ  de  Madrid  huit  jours  après  y  être  en- 
»tréî...  Chère  duchesse...  vous  savez  que  la  dé- 

•  fiance  n'inspire  que  la  défiance...  en   montrant 

•  aux  Espagnols  qu'il  n'avait  pas  confiance  en 
p  eux ,  Joseph  leur  indique  la  route  qu'ils  doivent 

•  suivre...  O  ma  pauvre  patrie!...  que  la  Vierge  et 

•  les  saints  la  protègent,  elle  en  a  grandement 

•  besoin... 

» Une  junte  suprême  s'est  établie  à  Aran- 

•  juez...  ces  beaux  ombrages  ont  vu  de  tristes 

•  scènes  et  de  sanglantes  tragédies...  Les  eaux  du 
»Tage  ont  été  rougies  du  sang  espagnol...  Sans 
»  doute  on  s'est  battu  pour  Philippe  V  et  pour 

•  l'archiduc...  mais  l'état  de  la  guerre  n'était  plus 
ï  le  même.  C'est  la  querelle  de  votre  empereur 

•  avec  le  pape  qui  fait  aussi  tout  le  mal...  Si  vous 

•  saviez  quel  catéchisme  on  apprend  aux  en- 
0  fans  !...  Eh  bien  !  tout  aurait  été  évité  si  l'empe- 
»  reur  Napoléon  avait  fait  faire  le  procès  à  Godoï... 

•  et  qu'il  eût  été  pendu...  Au  lieu  de  cela,  il  traite 
»  avec  lui  !...  '  c'est  pitoyable...  Je  vous  envoie  un 
B  exemplaire  du  catéchisme  qu'ils  ont  répandu 

»  Ce  fut  le  prince  de  la  Paix  qui  traita  comme  charge'  de 
pleins  pouvoii'S  du  roi  Charles  IV  avec  Duroc!...  Encore 
ime  action  de  ce  maudit  borgne  !... 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  6i 

»  en  Andalousie...  Combien   il  serait  important 
»que  l'empereur  le  vit!...  » 

Le  reste  de  la  lettre  ne  contenait  que  des  ré- 
pétitions de  ce  que  j'ai  déjà  dit  plus  haut.  Voici 
quelques  fragraens  de  ce  catéchisme  : 

—  Qui  es-tu ,  enfant? 

—  Espagnol  par  la  grâce  de  Dieu. 

—  Que  veux-tu  dire  par  là  ? 

—  Homme  de  bien  '. 

—  Quel  est  notre  ennemi  ? 

—  L'empereur  des  Français. 

—  Qu'est-ce  que  l'empereur  Napoléon? 

—  C'est  un  méchant ,  la  source  de  tous  les 
maux ,  le  foyer  de  tous  les  vices. 

—  Combien  a-t-il  de  natures? 

—  Deux:  la  nature  humaine  et  la  diabolique. 

—  Combien  y  a-t-il  d'empereurs  des  Français? 

—  Un  véritable  en  trois  personnes  trompeuses. 

—  Comment  les  nomme-t-on  ? 

—  Napoléon ,  Murât ,  et  Manuel  Godoï  (  prince 
de  la  Paix). 

—  Lequel  est  le  plus  méchant  ? 

—  Ils  le  sont  tous  trois  également. 

—  De  qui  dérive  Napoléon? 

*  Ifombre  de  bî^n  !  Cette  expression  est  intraduisible... 
comme  le  simple  mot  hombre  ! 


#3  MÉMOIRES 

—  Du  péché. 

—  Murât? 

—  De  Napoléon. 

—  Et  Godoï  ? 

—  De  la  fornication  de  tous  les  deux. 

—  Que  sont  les  Français  ? 

—  D'anciens  chrétiens  devenus  hérétiques. 

—  Quel  supplice  mérite  l'Espagnol  qui  man- 
que à  ses  devoirs  ? 

—  La  mort  et  l'infamie  des  traîtres. 

—  Est-ce  un  péché  de  mettre  un  Français  à 
mort  ? 

—  Non,  mon  père...  on  gagne  le  ciel  en  tuant 
un  de  ces  chiens  d'hérétiques. 

Voilà  les  principaux  articles  du  catéchisme 
que  les  prêtres  espagnols  enseignaient  aux  en- 
fans,  et  que  beaucoup  de  grandes  personnes  sa- 
vaient fort  bien. 


DE    LA.    DUCHESSE    d' AERANTES.  65 


«iM^i 


CHAPITRE  ni. 


Convention  de  Cintra.  —  Situation  du  Portugal  à  cette  épo- 
que. —  La  cour  d\x  gouverneur-général.  — M.  Galeppi  en 
triton,  etBerlhîer  en  uniforme  de  Ja  garde  royale.— Junot 
fait  forcer  les  Espagnols  à  l'obéissance.  —  Soulèvement 
d'Oporto.  —  Désarmement  des  Espagnols,  —  Il  s'opère  sans 
qu'un  seul  coup  de  fusil    soit  tiré.  —  Courriers  arrêtés  à 

Badajoz Le  général  Graindorge,  avec  quelques  dragons, 

se  bat  contre  i,4oo  hommes,  en  tue  trente,  etc.  — Le  roi 
don  Sébastien.  — Miracles.  —  On  veut  assassiner  Junol.  — 
Procession  à  Lisbonne.  —  Conspiration —  Projet  de  nou- 
velles Vêpres  siciliennes,  —  Le  saint  sacrement  ne  veut 
pas  sortir  du  tabernacle.  — II  en  sort  à  la  parole  de  Junot. 
—  Conseil  de  généraux.  —  Beja.  —  Un  moine  sollicite  le 
pardon  de  la  ville.  — Junot  le  lui  accorde,  et  le  récom- 
pense.   Une  poule  pond  un  œuf  miraculeux.  —  Les  An- 
glais débarquent  avec  uu  immense  matériel.  —  Loyauté 
de  M.  de  Bourmont.  —  Junot  accepte  ses  services.  —  Ba- 
taille de  Vimeiro.  —  Kellermann  au  camp  des  Anglais.  — 
L'amiral  Siniavin.  — Sa  trahison. —  Texte  de  la  conven- 
tion de  Cintra.  —  L'empereur  n'en  apprécie  pas  tout  le 
mérite  pour  Junot. 

Enfin  ,  des  nouvelles  de  Jtmot  parvinrent  en 
iFrance  ;  elles  étaient  fâcheuses  pour  Napoléoti; 
tnais  qu'elles  étaient  glorieuses   pour  Junot  et 


64  MÉMOIRES 

tous  ceux  qui  tenaient  à  lui  1...  Quelle  belle 
conduite!...  La  gloire  des  armes  françaises  n'a- 
vait pas  été  souillée,  et  c'était  à  /ai,  bien  à  lui 
seul  qu'on  le  devait.  Que  de  fois  depuis  sa  mort 
terrible  j'ai  pleuré  devant  ce  monument  de  sa 
victoire  sur  l'Angleterre,  la  convention  de  Cin- 
trai Hélas!  celui  à  qui  toute  sa  vie  était  dévouée 
a  seul  méconnu  cette  grande  oeuvre... 

Cette  campagne  de  Portugal,  qui  mérite  une 
place  toute  particulière  dans  nos  fastes  militai- 
res, cette  campagne  de  Portugal  qui  paraîtra 
toujours  plus  belle  à  mesure  qu'elle  sera  plus 
connue,  avait  déjà  reçu  son  complément  de 
gloire  par  tout  ce  que  l'armée  avait  eu  à  souffrir 
en  traversant  les  montagnes  du  Beira.  H  y  man- 
quait l'admirable  exemple  d'une  armée  inférieure 
en  nombre ,  opérant  par  la  seule  crainte  de  ce 
quelle  pouvait  faire  avec  un  chef  comme  Junot, 
ce  qu'un  autre  n'aurait  peut-être  pas  osé  deman- 
der avec  vingt  mille  hommes  de  plus. 

Déjà  depuis  long-temps  Junot  était  prévenu 
que  le  Portugal  était  fortement  travaillé  par 
l'Angleterre  et  par  les  juntes  provinciales  de 
l'Espagne.  Cependant  il  faisait  tout  ce  qu'on 
peut  faire  pour  conserver  cette  belle  portion  de 
la  Péninsule.  L'armée,  en  partie  licenciée,  avait 
rendu  aux  campagnes  une  multitude  de  bras 


DE    LA.    DUCHESSE    d' AERANTES.  65 

qui,  en  remuant  seulement  cette  terre  aimée  du 
ciel ,  doublaient  ses  récoltes.  Les  chanuDS  étaient 
couverts  de  la  plus  belle  moisson  que  de  mé- 
moire d'homme  le  Portugal  eut  vu  mûrir.  Le 
commerce,  profitant  d'un  change  lucratif,  dou- 
blait en  quatre  mois  ses  capitaux.  Les  fortunes 
particulières  avaient  été  respectées  ;  les  charges 
maintenues,  les  traitemens  de  l'ancien  gouver- 
nement en  grande  partie  payés;  les  ordres  de 
chevalerie  conservés  ;  enfin  ,  rien  ne  donnait  à 
ce  pays  la  physionomie  d'un  pays  conquis,  puis- 
que les  envoyés  des  puissances  alliées  de  la  France 
continuaient  à  y  résider,  si  ce  n'est  mon  ancien 
adorateur,  monseigneur  Gaîeppi,  le  nonce  du 
pape ,  qui ,  après  ime  résidence  de  plusieurs  mois, 
et  les  plus  profondes  assurances  d'un  dévoue- 
ment sans  bornes  ,  après  avoir  été  tous  les 
jours  au  gouvernement  faire  ce  quil  appelait, 
sa  cour  au  gouverneur  général ,  en  sortant  un 
soir  de  chez  lui,  après  un  entretien  confiden- 
tiel de  plusieurs  heures  ,  le  fourbe  se  déguisa, 
se  sauva  de  Lisbonne,  fut  s'embarquer  sur  une 
chaloupe  qui  l'attendait  à  la  côte ,  et  rejoignit 
ainsi  la  ilotte  anglaise.  Et  comment  croyez- 
vous  qu'il  était  déguisé?...  en  matelot...  En  vé- 
rité, l'empereur  disait  en  iSi5  qu'il  n'aurait 
infligé  d'autre  punition  à  Berthier  ,  pour  saper- 
XTI.  5 


66  MEMOIRES 

fidie ,  que  de  lui  ordonner  de  le  venir  trouver 
dans  son  uniforme  de  capitaine  des  gardes,  et 
moi,  je  n'aurais  pas  voulu  autre  chose  que  de 
voir  monseigneur  Galeppi  en  matelot...  Il  devait 
faire  un  singulier  triton. 

Le  Portugal  livré  à  lui-même,  et  malgré  l'éloi- 
gnement  de  la  famille  de  Bragance,  éloignement 
béni  d'ailleurs  par  les  trois  quarts  de  la  nation  , 
serait  donc  demeuré  tranquille;  mais  quatre 
causes^et  quatre  causes  majeures  amenèrent  le 
mal. 

La  première  fut  la  communication  avec  les 
Anglais,  chose  impossible  à  empêcher,  parce 
que  Junot  n'avait  pas  assez  de  troupes  pour 
garder  tout  le  littoral  du  Portugal. 

La  seconde  était  la  présence  d'une  armée  espa- 
gnole ,  presque  aussi  forte  que  la  nôtre. 

La  troisième,  et  peut-être  devrais-je  dire  la 
première,  était  la  capitulation  de  Dupont;  et  la 
dernière  enfin,  le  soulèvement  de  l'Espagne, 
qui,  comme  une  plaie  dévorante,  s'étendait  au- 
tour d'elle,  et  gagnait  jusqu'aux  parties  les  plus 
saines  de  la  Péninsule.  Jimot  avait  bien  fait  arrê- 
ter la  distribution  des  lettres  ;  mais  les  messa- 
gers passaient,  et  les  Anglais  tenaient  au  cou- 
rant de  tout.  Ce  fut  en  vainque  Junot  traita  les 
troupes  espagnoles  comme  ses  propres  troupes 


1)E    LA    DUCHESSE    CABRANTES.  6^ 

rien  ne  prévalut  contre  l'orage  qui  devait  éclater 
Le  courage  militaire  de  Junot  est  assez  connu 
Je  dois  maintenant  faire  connaître  son  courage 
moaljsa  présence  d'esprit  el  son  sang- froid, 
qualités  qu'il  déploya  grandement  dans  les  affai- 
res de  Portugal. 

La  première  marqrie  de  révolte  des  troupes 
espagnoles  fut  de  refuser  l'obéissance.  Les  chas* 
seurs  de  Valence  ne  voulurent  pas  aller  à  Sétu- 
bal  ,    ainsi  donnait.   Junot  ordonna  au  major 
Dulong  de  prendre  le  régiment  qu  d  comm\n- 
dait ,  et  de  forcer  les  Espagnols  à  l'obéissante.  Le 
régiment  de  Valence  formait  la  garnison  d'Alca- 
cer-do-Sol;  en  y  arrivant,   le  major  Dulong'  le. 
trouva  en  bataille,  et  disposé  à  la  défense;  le  sang 
allait  couler,  quanci  la  fermeté  du  major  Dulong 
fit  changer  la  cha  ace  en  notre  faveur.  Il  parvint 
non  seulement  à  faire  obéir  le  régiment  espa- 
gnol ,  mais  les  soldats  le   portèrent  dans  leurs 
bras  en  le  proclamant  à  grands  cris  un  homme 
brave  et  loyal. 

Le  plan  de  l'insurrection  s'exécutait  sur  toute 
la  surface  du  ]?ortugal.  Le  9  juin  au  matin,  Junot 

»  Ce  mnjor  Diilong  était  iin  homme  fort  dislingué.  II  s'est 
brûle  la  cervelle,  ne  pouvant  résister  à  la  violence  des 
douleurs  que  lui  causait  une  blessure  qu'il  avait  au  bras 
droit.  C'est  vjaa  lâcheté  courageuse  singulière. 


6S  MÉMOIRES 

reçut  la  nouvelle  que  la  ville  d'Oporto  était  en- 
tièrement soulevée.  Le  général  français  Quesnel 
et  tout  son  état-major  avaient  été  enlevés  par 
les  Espagnols,  ainsi  que  toutes  les  autorités  ci- 
viles et  militaires. 

Au  même  instant  Junot  résolut  le  désarme- 
ment de  toutes  les  troupes  espagnoles  qui  étaient 
en  Portugal. 

Mais  ce  projet,  tout  admirable  qu'il  était,  pré- 
sentait d'immenses  difficultés  ;  car  les  Espagnols 
étaient  en  grande  méfinnce   de  nous ,  et  Junot 
voulait  éviter  l'effusion  de  sang.  Toutefois  ce  dés- 
armement eut  lieu  sur  toute  la  rive  droite  du 
Tage  SANS  qu'un  coup  diî  fu;sil  eut  été  tiré.  Les 
grenadiers  de  la  Vieille -Casttille,  les  canonniers 
à  cheval,  les  artilleurs  ,  le  régiment  de  Santiago 
(cavalerie),  les  grenadiers  do  la  Nouvelle-Cas- 
tille,  le  régiment  de  Murcie,  t^elui  de  Valence, 
toute  la  garnison  de  Sinès,  toutes  ces  troupes, 
vraiment  troupes  d'élite,  furent  désarmées  par 
nos  soldats...  et  cependant  se  m^^fiant  de  ce  qui 
leur;  arrivait,  car  leurs  armes  étaient  chargées!... 
Ce  fut  la  force  et  l'habileté  des  mesures  qui 
assura  ce  résultat.  Il  fit  une  grande'  sensation  en 
Portugal;  mais  dès  lors  il  eût  fallu  des  miracles 
pour  sauver  ce  pays. 

Dans  ce  même  moment  Junot  apprenait  que 


DE    LA    DUCHKSSE    d'aBRANTÈS.  69 

tous  ses  courriers  étaient  arrêtés  à  Badajoz. ..  H 
en  envoya  jDar  Almeida...  ils  eurent  le  même  sort. 
A  partir  de  cette  époque  les  communications 
furent  aussi  bien  interceptées  que  si  l'armée  fran- 
çaise eût  sur  les  Codilières. 

Je  ne  puis  résister  à  raconter  ici  ce  que  fit  le 
général  Graindorge  :  il  avait  sous  ses  ordres  le 
régiment  do  Murcie...  ce  régiment  se  débanda 
sous  ses  yeux.  Le  général  Graindorge,  n'ayant 
avec  lui  que  quelques  dragons ,  se  jette  au  milieu 
du  régiment  (il  était  fort  de  quatorze  cents  hom- 
mes! ),  il  essuie  le  feu  de  tout  le  régiment...  tous 
ses  habits  sont  criblés  de  balles...  malgré  cette 
résistance  il  tue  trente  hommes^  deux  officiers , 
et  ramène  avec  lui  trois  cents  prisonniers,  dont 
vingt-six  soldats  et  un  officier  sont  entrés  à  l'hô- 
pital de  Setubal. 

Voici  maintenant  ce  que  fit  Junot.  Je  le  cite 
comme  preuve  de  courage  moral. 

J'ai  parlé  dans  les  volumes  précédens  de  la 
Fête-Dieu  à  Lisbonne  ;  je  m'exprime  ainsi,  parce 
que  en  effet  la  Fête-Dieu  à  Lisbonne,  ou  la  Fête- 
Dieu  autre  part,  c'était  bien  différent.  C'était  une 
solennité  attendue  par  tout  le  royaume  que  sa 
procession  ;  on  y  venait  du  fond  des  provinces 
les  plus  reculées,  et  en  vérité  c'était  un  beau  spec- 
tacle...  La  statue  de  saint  George  y  paraissait 


"O  MEMOIRES 

couverte  des  diamans  de  la  maison  de  Cadaval , 
et  le  roi  ou  le  prince  régent  suivait  toujours  la 
procession  chapeau  bas.  Junot  avait  ordonné  que 
la  solennité  aurait  lieu  comme  si  la  cour  eût  été 
à  Lisbonne;  seulement  il  prétexta  nue  légère  in- 
disposition pour  ne  pas  y  paraître,  ne  voulant 
pas  avoir  l'air  de  remplacer  le  prince  du  Brésil... 
Quelques  mois  avant,  les  moines  et  les  prêtres 
portugais  avaient  essayé  des  miracles  pour  s'em- 
parer de  l'esprit  du  peuple  :  on  avait  annoncé  que 
Je  roi  don  Sébastien ,  mort  depuis  trois  cents  ans 
■en  Afrique,  devait  revenir.  Ces  sottises,  répan- 
dues par  les  moines,   exaltèrent  l'esprit  de  la 
populace;  elle   se  porta  sur  les  lieux  les   plus 
élevés  de  Lisbonne  pour  mieux  voir  arriver  le 
Roi-Messie ,  et  la  foule  entoura  la  statue  de  Jo- 
soph  I",  qui  avait ,  disait-on ,  tourné  deux  fois  sur 
àa  base'.  Le  résultat  de  ces  pauvretés  fut  l'as- 
sassinat   de    plusieurs  Français ,    et    de  trou- 
bler la  tranquillité  de  la  ville.  Junot  ordonna 
qiie  les  spectacles  auraient  lieu  comme  à  l'ordi- 
Àaire.  Il  réunissait  chez  lui  ce  même  jour  toutes 
les  autorités  civiles  et  militaires  ,  il  voulut  que 


«  Ceci  avait  lieu  le  i5  décembre  ,  et  il  faut  remarquer  que 
le  2  décembre  seulement  le  général  de  Laborde  était  arrivé 
à  Lisbonne,  avec  les  fragmens  de  sa    b*lle    division. 


DE    LA    DUCHESSE    d'abRA.NTÈS.  'jl 

personne  ne  manquât  au  rendez-vous  ;  et  il  se 
rendit  à  l'Opéra  avec  tous  ses  convives,  quoi- 
qu'on l'eût  averti  qu'il  y  avait  des  Portugais  qui 
avaient  juré  de  l'yssassiner. 

—  Mon  sort  était  entre  les  mains  de  Dieu,  me 
dit-il  lorsque  je  lui  reprochai  de  s'être  ainsi  ex- 
posé... Le  fait  est  que  sa  fermeté  et  son  sang- 
froid  imposèrent  aux  Portugais. ..comme  plus  tard 
ils  imposèrent  aux  Anglais. 

C'est  sans  doute  cette  même  raison  qui  le  dé- 
termina à  ne  pas  écouter  les  conseils  qui  lui  fu- 
rent donnés  de  ne  pas  laisser  faire  la  procession; 
ce  parti  eiit  révélé  une  crainte  qu'il  eût  été  hon- 
teux d'avouer  autant  que  dangereux.  Junot  or- 
donna que  la  procession  aurait  lieu  comme  si  le 
roi  de  Portugal  avait  été  à  Maffra  ;  seulement  on 
prit  des  précautions  extraordinaires.  Douze  pièces 
de  canon  furent  placées  sur  la  place  du  Roscio 
devant  le  palais  de  l'inquisition,  et  la  garnison 
tout  entière  fut  sous  les  armes  pour  faire  hon- 
neur à  Cévêque  el  à  son  clergé.  Ces  précautions 
semblaient  assurer  le  repos  de  la  journée.  Quant 
à  Junot  ',  il  s'était  rendu  au  palais  de  l'Inquisi- 
tion ,  grand  ,  beau  et  lugubre  bâtiment ,  situé  sur 


•  Pour  avoir  une  excuse   valable  pour  ne  pas  suivre  la 
procession,  Junot  s'était  fait  saigner  le  matin. 


^2  MÉMOIRES 

# 

la  place  du  Roscio ,  à  côté  de  l'église  de  Santo- 
Domingo,  d'où  la  procession  devait  sortir  pour 
aller  à  l'église  San-Josc ,  parcourir  les  trois  rues 
Auguste,  des  Orfèvres  en  or,  des  Orfèvres  en 
argent,  et  où  elle  devait  rentrer. 

Ceux  qui  ont  été  à  Lisbonne,  et  se  sont  trou- 
vés à  cette  admirable  cérémonie,  savent  combien 
elle  est  solennelle;  et  ceux  qui  ne  la  connaissent 
pas  le  comprendront,  quand  ils  sauront  qu'il  se 
trouve  à  cette  procession  plus  de  cinquante  mille 
individus...  La  procession  était  partie  depuis  une 
heure,  et  marchait  dans  le  plus  profond  silence, 
que  troublaient  seulement  les  chants  sacrés,  lors- 
que, au  moment  où  le  Saint -Sacrement  allait 
sortir  de  l'église,  il  se  fit  un  mouvement  en  même 
temps  à  la  place  du  Commerce  et  à  celle  du 
Roscio  ;  la  file  s'arrêta  tout-à-coup ,  et  le  dés- 
ordre commença  à  se  mettre  dans  les  rangs. 

Le  matin  même  à  quatre  heures,  le  duc  d'A- 
brantès  avait  été  averti  qu'il  y  avait  une  conspi- 
ration contre  l'^s  Français  ;  c'étaient  les  Vêpres 
portugaises...  car  l'évêque  était  à  la  tête.  Il  devait 
pour  signal  lever  le  saint-sacrement;  alors  on 
crierait  qu'on  assassinait  les  Portugais;  et  comme 
la  plus  grande  partie  de  la  population  de  Lis- 
bonne se  trouvait  sur  le  passage  de  la  proces- 
sion ,  on  espérait  engager  une  lutte  où  les  Fran- 


DE    LA.    DUCHESSE    D  AERANTES.  ^5 

çais  devaient  succomber.  Aussitôt  que  ce  premier 
mouvement  eut  lieu  ,  le  duc  vit  qu'il  était  temps 
de  prendre  un  parti.  Il  descendit  promptement 
du  palais  de  l'Inquisition,  où  il  était,  et  traver- 
sant la  foule  immense  dont  les  flots  couvraient 
la  place  du  Roscio ,  il  se  rendit  à  l'église  de  Santo- 
Domingo,  où  l'évèqne  attendait  le  saint-sacre- 
ment, qui,  disait-on,  ne  voulait  pas  sortir  du 
tabernacle.  Junot  le  joignit  rapidement  à  l'autel  : 
—  «Monsieur  Tévèque,  lui  dit-il  tout  bas,  je 
»  connais  tous  vos  projets  ,  je  les  connais  depuis 

•  ce  matin  au  point  du  jour;  et  cependant  vous 
3 êtes  là,  et  j'y  suis  aussi...  c'est  vous  dire  que 
B  toutes  mes  précautions  sont  prises,  et  que  vos 
«projets  sont  entièrement  découverts...  Que  le 

•  saint-sacrement  sorte  donc...  et  sans  effort!.,. 
»  Monsieur  l'évéque,  je  suivrai  la  procession  avec 
»  tout  mon  état-major...  je  la  suivrai  respectueuse- 
nment,  tête  découverte...  Au  premier  bruit,  au 
«premier  tumulte...  vous  et  votre  clergé  vous 
»  serez  sacrifiés...  Songez-y  bien.  » 

L'évéque  voulut  répliquer. 

•  Monsieur  l'évéque,  lui  dit  Junot,  je  vous  ai 
»  déjà  dit  que  ie  savais  tout...  Marchons...  et  sur- 
»tout  faites  bonne  contenance...  Je  vous  suis...» 
En  effet,  malgré  la  chaleur  et  le  mal  qu'elle  pou- 
vait faire   à  ses  nombreuses   blessures,   Junot 


^4  MÉMOIRES 

suivit  la  procession  se  tenant  tête  nue  derrière 
l'évéque  portant  le  saint-sacrement;  car  aussitôt 
que  Junot  avait  parlé  d'une  voix  ferme,  le  taber- 
nacle ne  l'avait  plus  retenu. ..L'évéqne  était  pâle.... 
il  tremblait...  mais  il  allait  toujours.  Bientôt  la 
terreur  se  répandit  parmi  le  clergé  en  voyant  le 
gouverneur-général  suivre  la  procession;  cette  ter- 
reur fur  portéeà  un  point  extrême,  lorsque  la  pro- 
cession arrivant  sur  la  place  du  Boscio,  et  se  dis- 
posant à  entrerdans  l'église  de  Saint- Joseph  en  face 
du  palaisde  l'Inquisition,  lesgrenadiers  formant  la 
haie  tirèrent  pour  saluer  le  saint-sacrement  à  son 
passage.  A  ce  bruit  tout  ce  qui  portait  robes  et 
chappes  se  laissa  tomber  la  face  contre  terre,  en 
criant  au  secours...  les  grenadiers  les  relevèrent 
en  leur  montrant  qu'ils  n'avaient  rien  de  cassé, 
et  la  procession  continua. 

Il  est  à  remarquer  que  l'évéque  seul  demeura 
debout  ;  mais  la  peur  lui  donnait  du  courage»  Par 
intervalle  Junot  lui  disait  : 

—  Monsieur  l'évéque...  je  suis  là!... 

Ce  qui  est  également  remarquable  ,  c'est  que 
la  foule  qui  s'élait  pressée  sous  le  palais  de  l'In- 
quisition ,  soii  par  ha.sard,  soit  à  dessein,  en 
voyant  la  tournure  que  prenaient  les  choses,  se 
mit  en  joyeuse  gaieté,  et  les  rires  les  plus  fous 
accompagnèrent  les   moines,  dont    les   robes, 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  ^5 

tontes  souillées  de  poussière,  n'avaient  rien  que 
de  ridicule ,  et  ne  portaient  d'autre  signe  que 
celui  de  leur  maladresse  et  de  leur  poltronnerie. 
Mais  quelle  que  fût  l'issue  de  cette  impor- 
tante journée  ,  Junot  n'eu  fut  pas  moins  dans  la 
plus  vive  inquiétude  en  apprenant,  à  peu  de 
distance,  que  le  général  Loison  ne  donnait  au- 
cune nouvelle;  et  sa  division  formait  la  plus 
forte  partie  de  l'armée  de  Portugal';  que  les  Es- 
pagnols avaient  passé  la  Guadiana ,  et  que  les 
Anglais  se  présentaient  à  la  barre  de  Lisbonne 
au  nombre  de  dix  mille  hommes. 

En  apprenant  la  nouvelle  de  l'arrivée  des  An- 
glais,  Junot  voulut  avoir  l'avis  de  ses  généraux, 
c'est-à-dire  de  ceux  qui  étaient  près  de  lui.  Le 
plus  habile  n'y  était  pas,  c'était  le  duc  de'N  almy... 
en  conséquence,  le  26  juin  ,  le  général  de  La- 
borde',  le  général  Travot,  le  général  Margaron^, 
le  général  Thiébaulf*,  et  le  général  Taviel^,  fu- 
rent convoqués  chez  le  gouverneur-général  pour 
rai.sonner  sur  la  position  de  l'armée  française. 
Elle  était  affreuse...  Juiîot  e!i  comj)renait  toute 

'  On  lui  avait  donné  ce  litre  comme  lécompensf. 
'  Gouverneur  de  Lisbonuc. 
3  ConiniauJant  la  cavalarje. 
',  Chef  d'état -major  gêné;  al 
^  Commandant  l'artiHerie. 


^6  MÉMOIRES 

riîorreur.. .  Cette  première  conférence  fut  suivie 
d'une  seconde,  dans  laquelle  mon  mari  dit  à 
tous  ses  généraux  de  lui  donner  leur  opinion 
écrite  et  motivée,  mais  qu'il  les  prévenait  au 
surplus  qu'il  voulait  seulement  des  lumières^  et 
non  des  conseils,  et  qu'il  entendait  être  seul 
RESPONSABLE  de  tout  cc  ou'il  ferait. 

Le  résultat  de  cette  seconde  conférence  ,  qui 
eut  lieu  le  28,  fut  de  garder  Lisbonne  jusqu'à  la 
dernière  extrémité,  de  s'assurer  de  toutes  les 
armes,  de  rassembler  les  diverses  garnisons,  et 
de  tenter  une  trouée  sur  Madrid  ou  Valladolid. 

Le  sort  en  avait  ordonné  autrement. 

Le  convoi  anglais  quitta  la  barre...  mais  cet 
orage,  pour  être  éloigné,  n'en  troublait  pas 
moins  l'horizon...  Le  général  Rellermann  ,  avec 
le  général  Avril,  culbuta  l'insurrection  de  Villa- 
Viciosa'  avec  ce  courage  intelligent  qu'il  mon- 
tre toujours  dès  qu'il  tire  Tépée.  Mais  l'Alem- 
tejo  tout  entier  était  révolté.  Beja  fut  châtiée  par 
le  colonel  Maransin  avec  une  barbarie  que  Junot 
n'osa  blâmer  pour  ne  pas  encourager  la  révolte, 

»  Il  faut  citer  un  fait  bien  honorable  pour  le  duc  de  Vaîmy 
et  les  troupes  sous  ses  ordres.  Lorsque  nous  fûmes  maîtres 
de  Villa-Viciosa  ,  l'efTet  de  la  discipline  fut  si  admirable , 
qu'aucune  maison  ne  fut  pillée,  et  cependant  nos  soldats  et 
nos  officiers  étaient  furieux  de  la  conduite  des  Portugais. 


DE    LA.    DUCHESSE    D*ABRANTÈ9.  77 

mais  dont  il  fut  outré,  je  le  sais.  On  massacra, 
on  pilla  ,  on  brùIa,  on  commit  des  horreurs  î... 
Un  religieux  de  Beja  ,  attendri  par  ce  spectacle, 
prêcha  l'obéissance  aux  habitans,  ayant  encore 
les  pieds  dans  le  sang  et  s'appuyant  sur  des  ca- 
davres... Tout  le  peuple  fondit  en  larmes;  on 
prit  le  moine  vraiment  chrétien  dans  des  bras 
encore  fatigués  de  carnage,  on  le  promena  en 
triomphe,  et  il  fut  envoyé  auprès  de  Junot  pour 
demander  le  pardon  de  la  ville  rebelle. 

Junot  reçut  le  moine  avec  une  extrême  bonté... 
il  lenornma chanoine  de  la  coUégialede  Lisbonne. 
La  reconnaissance  fut  extrême...  en  apparence... 
Beja  reprit  les  armes  quelques  jours  après...  le 
mal  était  invétéré. 

Pendant  ce  temps  la  position  de  Junot  dans 
Lisbonne  devenait  chaquejour  plus  inquiétante... 
La  population  de  cette  ville  était  de  plt;s  de  qua- 
tre cent  mille  âmes...  et  dans  la  plus  dangereuse 
exaspération;  lt  nulle  nouvelle  de  France!... 
nulle  nouvelle  d'Angleterre!...  nidle  nouvelle 
d'Espagne!!...  partout  un  silence  de  mort...  au- 
quel peut  être  la  mort  allait  aussi  répondre. 

Quelques  bruits  sinistres  seulement  parve- 
naient aux  chefs  français...  Ainsi ,  par  exemple  , 
Junot  apprit  que  le  général  René ,  qui  venait  à 
l'armée   de  Portugal ,  voyageant  sans   escorte , 


^8  MÉMOIRES 

parce  qu'il  n'avait  fait  aucun  mal  à  ceux  qui 
pouvaient  !e  prendre,  ayant  été  fait  prisonnier 
devers  Badajoz,  les  EsjDagnols  lui  coupèrent  le 
nez,  les  oreilles...  lui  arrachèrent  la  langue  et 
les  yeux...  puis  l'ayant  placé  entre  deux  planches, 
ils  h  scièrent  en  de.ux  ! !... 

On  croit  lire,  n'est-ce  pas,  la  relation  d'un  de 
ces  voyages  parmi  les  Caraïbes?...  encore  sont- 
ils  moins  cruels...  quelquefois  ils  donnent  la 
mort  d'un  seul  coup. 

Le  général  Loison  rejoignit  alors  Junot  à  Lis- 
bonne ;  il  ne  le  fit  qu'après  avoir  tué  plus  de 
quatre  mille  Portugais  insurgés,  dans  les  com- 
bats d'Amarhante,  de  Guarda  et  d'Alpedrinham,.. 
Quant  à  lui,  il  perdit  à  peine  cent  hommes!...  Il 
fut  cruel  dans  cette  campagne  de  Portugal,  et 
il  le  ftit  malgré  les  ordres  de  Junot,  qui  lui  or- 
donnait la  sévérilé ,  mais  défendait  Cabas  de  l'é- 
pée...  J'ai  vu  Junot  verser  des  larmes  de  douleur 
et  de  colère  en  parlant  du  combat  d'Evora', 
c'est-à-dire  de  la  prise  de  la  ville;  car  le  com- 
bat qui  eut  lieu  avant  n'avait  rien  que  d'ho- 
norable pour  nos  troupes...  A  l'attaque  de  la 
ville,  au  moment  où  les  portes  tombèrent  sous 

»  Les  Portugais  voulurent  capituler  après  Je  combat  livré 
devant  la  ville.  Mais  les  Espagnols  fusillèrent  les  Portugais 
qui  en  émirent  le  premier  dessein. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBUANTÈS.  79 

la  démolition,  M.  le  comte  de  Forbin%  alors  at- 
taché à  letat-major  du  duc  d'Abrantès,  se  con- 
duisit vaillamment.  Il  passa  par  un  trou  à  peine 
assez  grand  pour  un  homme,  et  cela  sous  le  feu 
le  plus  vif...  il  était  avec  M.  Simraers,  de  lelat- 
major  du  prince  de  Neulchâtel... 

Ce  fut  à  cette  époque  qu'une  poule  miracu- 
leuse pondit  un  çeuf  tout  aussi  miraculeux.  Cet 
œuf,  trouvé  un  matin  sur  le  maître-autel  de  la 
patriarchale  ,  portait  en  caractères  en  relief  : 
Mort  aux  Français!... 

En  peu  d'instans  C œuf  anathéma lise iiri\x\.  porté 
chez  le  général  enchef,  et  reconnu  pour  ce  qu'il 
était...  un  instrument  mal  fait. 

Junot  n'en  fit  que  rire.  Il  fit  prendre  une  cer- 
taine quantité  d'œufs,  fit  écrire  dessus  que  le 
premier  œuf  ^n  avait  menti,  et  l'on  emplova  pour 
cela  un  corps  gras;  après  quoi  les  œufs  furent 
mis  dans  un  acide ,  et  le  lendemain  ces  mêmes 
œufs,  portant  leur  inscription  en  relief  comme 
le  modèle  ,  furent  déposés  sur  les  maître-autels 
de  toutes  les  églises  de  Lisbonne,  et  distribués 
dans  le  reste  de  la  ville.  Et  on  y  joignit  une  affi- 
che, avec  la  recette  nécessaire  pour  opérer. 
^,  Mais  le  moment  était  venu  où  tous  les  moyens 

•  Le  directeur  des  Musées  royaux. 


80  MEMOIRES 

humains  étaient  devenus  insuffisans  pour  sauver 
l'armée  et  son  chef. 

Un  soir,  Junot  donnait  une  fête  au  palais  du 
gouvernement;  un  officier  de  l'état-major  du 
général  Thomières  arrive  avec  des  dépêches 
pressées...  Ces  nouvelles  étaient  terribles...  Elles 
annonçaient  que  les  Anglais  avaient  enfin 
effectué  leur  débarquement  au  nombre  de 
douze  mille  hommes,  avec  un  immense  con- 
voi de  munitions  et  d'artillerie.  Le  général  Tho- 
mières commandait  le  fort  de  Péniches,  et  ces 
nouvelles  étaient  positives.  Junot  ordonna  à 
tous  les  officiers  de  son  état-major  de  redou- 
bler de  gaieté  auprès  des  danseuses ,  et  d'animer 
le  bal...  pendant  ce  temps  il  se  retira  dans  son 
cabinet,  et  donna  des  ordres  pour  que  le  général 
de  Ivaborde  allât  au-devant  de  l'ennemi ,  voulant 
cacher  en  partie  à  la  ville  de  Lisbonne  une 
nouvelle  qui  ne  lui  parviendrait  que  trop  tôt. 
L'effet  de  cette  sécurité  apparente  fut  grand 
pour  quelques  jours;  mais,  malgré  la  nouvelle  de 
la  victoire  de  Rorissa  remportée  par  le  général 
Laborde  sur  les  Anglais ,  celle  d'une  victoire 
également  remportée  en  Espagne  ,  l'annonce  de 
•vingt  mille  Français  venant  par  Bragance ,  l'en- 
trée deJosephàMadrid,  et  les  fêtes  données  à  ce 
sujet,  l'esprit  d'insurrection  fermentait  dans  Lis- 


DE   LA   DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  8i 

bonne ,  et  n'était  contenu  qne  par  la  présence  de 
Junot.  Cependant  il  fallait  marcher  à  l'ennemi... 
Et  le  i5  d'août,  après  la  solemnité  de  la  fête  de 
l'empereur,  un  grand  dîner,  un  spectacle  ma- 
gnifique, dans  la  grande  salle  de  l'Opéra  de  Lis- 
bonne, Junot  rentre  à  minuit  dans  l'intérieur 
de  ses  appartemens,  assemble,  dans  son  cabi- 
net, les  ministres  et  le  général  Travot,  leur  dit 
qu'il  va  partir  pour  aHer  au-devant  des  Anglais, 
charge  chacun  de  ce  qu'il  faut  qu'il  fasse',  les 
exhorte  tous  à  la  plus  grande  union...  serre  la 
main  avec  émotion  au  général  Travot,  dont  il 
estimait  profondément  le  beau  caractère,  en  lui 
recommandant  le  soin  de  la  ville  de  Lisbonne, 
et  sort  du  palais  du  gouvernement  pour  aller 
chercher  la  mort,  car  il  doutait  peu  alors  de 
revoir  jamais  sa  patrie ,  sa  femme  et  ses  enfans... 
C'est  ici  que  je  dois  parler  d'un  homme  bien 
souvent  attaqué,  et  que,  moi,  je  me  sens  tou- 
jours portée  à  justifier...  c'est  M.  le  comte  de 
Bourmont  :  il  était  du  nombre  des  Français  réfu- 
giés, il  pouvait  dès  lors  passer  aux  Anglais  ou 

«  C'est  dans  l'ouvrage  du  geuéral  Thiébault  qu'il  faut 
voir  tout  le  détail  des  mesures  prises  par  Junot  pour  la  sû- 
reté de  Lisbonne...  Il  eut  un  moment  l'ide'e  de  former  une 
garde  nationale  ;  mais  cette  pensée  si  utile  et  si  belle 
ailleurs  >  était  impossible  en  Portugal. 

XJI,  e 


Sa  MEMOIRES 

bien  aux  insurgés...  Il  ne  fit  l'un  ni  l'autre...  il 
vint  trouver  Junot,  et  comme  un  Français  par- 
lant à  un  Français,  il  lui  dit  : 

—  Monsieur  le  duc  ,  je  n'ai  pas  renié  ma  patrie, 
je  suis  Français...  vous  êtes  attaqué.  Un  cœur 
résolu  et  deux  bras  de  plus  peuvent  être  utiles , 
je  viens  vous  les  offrir...  voulez-vous  m'attacher 
à  votre  état-major  ? 

Junot,  de  tous  les  hommes  de  l'armée,  était 
peut-être  celui  sur  qui  une  semblable  conduite 
devait  faire  la  plus  profonde  impression...  il  s'ap- 
procha de  M.  de  Bourmont...  lui  prit  la  main ,  la 
lui  serra...  et  lui  dit ,  avec  une  voix  émue,  car  lui- 
même  l'était  beaucoup  : 

—  Monsieur  de  Bourmont,  non  seulement  j'ac- 
cepte vos  services ,  mais  je  vous  engage  ma  parole 
d'honneur  que  votre  rentrée  en  France  ne  souf- 
frira aucune  difficulté...  je  vous  en  donne  ma 
parole,  et  je  n'y  manque  jamais.  » 

m'a  effectivement  remplie  cette  parole... 

MM.  de  Saint-Mézard,  ancien  garde  du-corps , 
de  Viomesnil,  neveu  du  maréchal,  et  plu- 
sieurs autres  émigrés,  tinrent  la  même  conduite. 
Mais  ce  fut  M.  de  Bourmont  qui  donna  l'exem- 
ple... 

Junot  se  porta  donc  au-devant  de  l'ennemi 
qui  s'avançait  sur  Lisbonne ,  par  la  route  de  Tho- 


DE    LAl    duchesse    d'aBRANTÈS.  9^ 

mar,  ayant  en  effectif*  quatre  fois  plus  de  trou- 
pes de  ligne  que  nous  ,  et  une  armée  d'insurgés 
portugais  et  espagnols,  forte  de  plus  de  soixante 
mille  hommes,  tout  le  pays  pour  eux,  et  toutes 
les  chances  d'avenir,  tandis  que  Junot  n'avait 
avec  lui  qu'une  armée  à  peine  forte  de  neuf  mille 
deux  cents  hommes  ,  et  nulles  ressources... 

La  bataille  se  donna  le  21  d'août.  Junot  avait 
hâte  de  combattre,  et  surtout  ne  Yomait  pas  être 
prévenu.  Il  avait  résolu  d'attaquer  l'ennemi ,  par- 
tout où  il  le  trouverait. 

La  conduite  de  toute  l'armée  fut  admirable 
dans  cette  journée,  où  la  chaleur  donnait  des 
vertiges...  chacun  semblait  vouloir  contribuer 
pour  quelque  peu  à  maintenir  la  gloire  de  nos 
aigles,  la  pureté  de  notre  drapeau...  et  nos  aigles 
et  nos  drapeaux  rentrèrent  en  France,  libres,  et 
purs  de  toute  souillure,  grâce  au  courage  de 
tous  leurs  chefs... 

Le  général  Rellermann,à  la  tête  d'un  régiment, 
chargea  à  la  baïonnette  comme  s'il  eût  voulu  ga- 
gner une  étoile  pour  ses  épaulettes.. .  Le  général 
de  Laborde,  ayant  sa  blessure  encore  ouverte , 

•  L'armée  anglaise,  sans  compter  les  (ronpcs  porlugaises, 
ëlait  forte  de  i5,45o  hommes  api  ^,  le  combat  de  Rorïssa , 
puis  elle  eut  ua  renfort  à  Vimeiro. 


84  MÉMOIRES 

combattit  comme  s'il  eût  été  sain  et  bien  portant; 
lecolonel  Prost  et  le  colonel  d'Aboville ,  comman- 
dant, l'un  l'artillerie  delà  première  division  ,  l'au- 
tre celle  de  la  seconde,  firent  tous  deux  des  pro- 
diges de  valeur...  Et  le  général  en  chef,  voulant 
arrêter  la  retraite,  et  s'étant  jeté  au-devant  des 
troupes  avec  trop  d'impétuosité ,  avec  MM.  Carion 
deNisas  et  Deligrave,  faillit  être  pris  par  nn  es- 
cadron anglais,  dont  il  ne  fut  délivré  que  par 
M.  de  Grandsaigne,  son  premier  aide-de-camp, 
et  MM.  Prévost  et  Laval,  aussi  ses  aides-de  camp, 
accompagnés  du  vicomte  de  Novion  ,  fils  de  mon 
vieil  ami ,  qui  s'écria  en  voyant  les  trois  officiers 
s'élancer  pour  aller  au  secours  de  leur  général  : 

—  Ah!  et  moi  aussi  je  veux  le  sauver!... 

Malgré  tant  de  valeur  et  de  dévouement,  la 
bataille  fut  perdue...  Nous  demeurâmes  néan- 
moins maîtres  du  champ  de  bataille  après  la 
cessation  du  feu  ,  circonstance  heureuse ,  en  ce 
qu'elle  permit  de  couvrir  la  retraite  des  blessés... 
Du  reste,  sur  dix-huit  cents  hoirimes  perdus  dans 
cette  journée,  mille  étaient  tués,  et  dans  les  huit 
cents  prisonniers,  il  n'y  en  avait  pas  cent  cin- 
quante sans  blessure... 

Après  la  bataille  i>n  Vimeiro  ,  Junot  demanda 
aux  généraux  Loyson,  de  Laborde,  Rellermann 


DE    LA^    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  85 

et  Thiébault,  ce  qu'ils  jugeaient  convenable  de 
faire.  Une  retraite  même  à  marche  forcée  éaitt 
imjDossible  nu  travers  de  l'Espagne...  Les  cir- 
constances étaient  presque  désespérées  '. 

Une  chance  offrait  cependant  quelque  espé- 
rance. Je  n'ai  pas  encore  parlé  d'une  escadre 
russe  que  Junot  avait  trouvée  dansleTage,  et  qui, 
depuis  l'arrivée  de  l'armée  française,  avait  été 
traitée  par  elle  en  sœur,  et  comme  faisant  partie 
d'un  peuple  dont  le  chef  était  \e  frère  de  cœur  du 
nôtre.  Janot  devait  donc  espérer  que  l'amiral 
Siniavin,  ayant  sous  ses  ordres  les  équipages  de 
huit  vaisseaux,  pourrait  lui  être  d'un  grand  se- 
cours dans  un  cas  d'importance,  et  certes  il  le 
devait  croire  ;  il  lui  restait  à  apprendre  qu'il  ne 
fautcompter  sur  le  secoursd'un  allié  que  lorsqu'on 
est  heureux...  L'amiral  Siniavin  était  un  homme 
peu  sociable,  et  l'on  sait  que  lorsque  les  Russes 
sont  sauvages  ce  n'est  pas  à  demi.  Le  père  de 
l'annral  Siniavin  a  dû  avoir  la  tête  coupée  pour 
avoir  voulu  garder  sa  barbe.  C'est  de  cette  race 
qui  n'entend  à  rien. 

Le  résultat  de  la  conférence  provoquée  parle 
duc ,  fut  d'envoyer  le  général  Kellermann  chargé 

»  Tous  les  détails  donnés  ici  sont  pris  dans  les  papiers  du 
duc  d'Abrantès,  et  m'ont  été  communiqués  par  le  général 
Thiébault,  le  duc  de  Valmy  et  le  général  de  Laborde. 


ôè  MÉMOIRES 

de  pleins  pouvoirs^  au  camp  des  Anglais,  pour 
voir  ce  qu'on  pourrait  faire  avec  eux.  L'armée 
anglaise  avait  pour  chef  sir  Hew  Dalrymple,  et 
pour  second  sir  Arthur  Weilesley  depuis  lord 
Wellington... 

Le  22,  à  onze  heures  du  matin,  le  général 
Rellermann  se  dirigea  sur  Vimeiro ,  et  fut  étonné 
de  ne  trouver  aucun  poste;  il  crut  un  moment  que 
Tennemi  était  lui-même  en  retraite; il  poursuivit 

»  «  ToiTCS-Vedras,  le  2  2  août  i8uS. 

»  Nous,  duc  d'Abrantès,  grand-officier  de  l'empire,  colo- 
»)  nel-ge'néral  des  hussards,  gouverneur  de  Paris,  grand  -  ai- 
»  gle  delà  Légion-d'Honneur,  grand -croix  de  Tordre  du 
j)  Christ,  commandeur  de  l'crdre  royal  de  la  Couronne  de 
»  Fer*,  gouverneur-général  et  génércl  en  chef  de  l'armée  fran- 
»  çaise  en  Portugal...  donnons  par  la  présente,  pleins  pou- 
»  voirs  à  M.  de  Kellerniann,  comte  de  Vahny,  général  de  dî- 
»  vision,  grand  officier  de  Ja  Légion-d'Honneur,  grand-croix 
»  de  l'ordre  du  Lion  de  Bavière,  commandeur  de  la  Cou- 
V  renne  de  Fer  et  général  de  cavalerie  de  l'armée  de  Portu- 
))  gàl ,  de  conclure  et  signer  en  noire  nom,  avec  uionsieurle 
«général  en  chef  de  l'armée  de  Sa  Majesté  Britannique  en 
»  Portu^nl,  une  suspension  d'armes,  conformément  aux  in- 
«  struclions  qu'il  a  reçues  de  nous,  etc.,  etc.  » 

*  Ce  DC  fui  que  dans  la  campagne  de  1809  que  Junot  reçut  des  rois 
de  Saxe  et  de  Bavière,  le  grand  cordon  de  l'un  de  leurs  ordres,  après 
avoir  comniandé'leurs  troupes.  Je  possède  et  je  garde  précieusement  une 
grande  quantité  de  lettres.de  la^propre  main  du  roi  de  Bavière,  père  do, 
roi  actuel ,  dans  lesquelles  il  témoigna  à  Junot  une  amitié  dont  je  suis 
fière,  car  il  était  le  plus  digne  des  hommes. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRA.NTÈ».  87 

sa  route  et  m'a  dit  lui-même  une  circonstance 
qui  prouve  la  finesse  et  la  justesse  de  son  esprit  : 
«A  mesure  que  j'avançais,  me  disait-il,  sans 
rencontrer  une  cocarde  anglaise,  ma  confiance 
renaissait ,  et  je  reprenais  un  aplomb  qui  était 
tout  entier  lorsque  j'arrivai  au  quartier-général 
anglais,  et  qui  me  permit  de  traiter  sur  le  pied 
d'une  parfaite  égalité  ,  car  je  vis  que  les  Anglais 
n'étaient  pas  tranquilles  sur  leur  position.  • 

Ce  ne  fut  qu'à  trois  heures  que  le  général 
Kelleraiann  se  trouva  en  face  des  avant-postes 

ANGLAIS    QUI    ETAIENT    AUX    MEMES   LIEUX    QUE    LA 

VEILLE...  Du  reste  l'inquiétude  des  Anglais  était 
telle  ,"qu'à  la  vue  d'un  officier  général  et  de  son 
ordonnance ,  bien  qu'il  eût  mis  son  mouchoir 
blanc  au  bout  de  son  sabre,  il  eut  à  essuyer  une 
trentaine  de  coups  de  fusil  ;  enfin  il  fut  reconnu 
parlementaire,  et  conduit  à  sir  Hew  Dalrymple, 
arrivé  le  matin ,  et  qui  venait  remplacer  lord 
Wellington  pour  signer  la  convention  deCintra... 
En  vérité  ce  n'était  pas  la  peine. 

Le  général  Rellermann  sait  l'anglais  comme  il 
sait  le  français  ;  mais  il  ne  le  laissa  pas  voir.  Dans 
la  position  de  l'armée  française  tout  était  permis 
et  de  bonne  guerre.  Aussi  n'eut-il  aucun  scrupule 
à  ne  paraître  rien  comprendre.  Cette  ruse  lui 
fut  d'un  grand  secours ,  car  ,  après  avoir  exposé 


88  MÉMOIRKS 

les  premières  bases  d'un  arrangement,  il  vit  les 
deux  généraux  anglais  se  retirer  dans  une  em- 
brasure de  fenêtre  et  dire  à  demi-voix  :  «  We  are 
not  in  a  very  good  situation;  let-us  liear  him  *.  » 

On  annonça  dans  ce  moment  que  le  dîner  était 
servi ,  et  le  général  Kellermann  ayant  été  invité 
par  sir  Hew  Dalrymple,  se  mit  à  table  avec  eux. 
Le  dîner  fut  gai ,  mais  extrêmement  frugal  ;  cela 
fit  juger  au  général  Kellermann  que  ce  qu'on 
disait  de  la  pénurie  de  vivres  des  Anglais  était 
vrai.  Tandis  qu'on  était  à  table,  un  officier  qu'on 
avait  envoyé  à  Figuera  arriva  ;  comme  jus- 
que là  rien  n'avait  laissé  croire  que  le  comte  de 
Valmy  parlât  l'anglais,  sir  Arthur  Wellesley  et 
sir  Hew  lui  demandèrent  avec  empressement, 
mais  en  anglais,  ce  qu'il  y  avait  de  nouveau. 
L'officier  répondit  :  «  Sir  John  Moore  is  not  yet 
arrived  at  Figuera.  >• 

(  Sir  John  Moore  n'est  pas  encore  arrivé  à  Fi- 
guera.) 

Or,  ce  John  Moore  était  le  sir  John  Moore  qui 
fui  depuis  si  bien  culbuté  dans  la  mer  par  l'empe- 
reur, et  jecrois  par  le  maréchal  Soultà  laCorogne. 
Il  devait  amener  1/5,000  hommes  à  sir  Hew  Dal- 
rymple ,  et  leur   absence  ou  leur  présence  était 

•  Nous  ne  sommes  pas  en  très  bonne  position,..  Il  faut 
écouter  ce  f/u'ila  à  nous  dire. 


,  UE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  89 

fort  importante.  Le  général  Kellermann  se  tint 
toujours  dans  rattitudecrun  homme  qui  n'entend 
et  ne  comprend  rien  d'une  langue  étrangère. 
Cela  lui  fut  encore  grandement  utile  dans  cette 
même  conversation.  Lorsque  l'on  rédigea  les  ar- 
ticles du  préliminaire  ,  on  parla  des  intérêts  des 
alliés  : 

—  Comment  !  s'écria  sir  Arthur  Wellesley  ' , 
prétendriez-vous  comprendre  la  flotte  russe  dans 
votre  traité?... 

—  Elle  est  notre  alliée,  répondit  le  duc  de 
Valmy ,  et  nous  ne  pouvons  l'abandonner...  Au 
surpkis  je  suis  bien  aise  que  vous  la  rejetiez... 
car  vous  la  mettez  alors  dans  le  cas  de  se  pronon- 
cer; elle  débarquera  ses  équipages,  nous  aurons 
dix  raille  hommes  de  bonnes  et  de  fraîches  trou- 
pes ,  nous  rappellerons  nos  garnisons,  et  avant 
trois  semaines   nous  aurons  délivré  le  Portugal. 

Les  deux  généraux  anglais  se  retirèrent  de 
nouveau  dans  la  fenêtre,  et  le  général  Kellermann 
les  entendit  qui  se  disaient  entre  eux  \  «■  Ail  tfiat 
i$  very  well,  but  t/iose  tliere  thousand  Russians  !...» 
(Cela  esta  merveille;  maislesdix  mille  Russes!) 
Il  est  certain  que,  sansle  vouloir,  les  Russes  nous 
furent  alors  fort   utiles.  Enfin,  les  préliminai- 

.    '  Depuis  lord  WellÎDglon. 


QO  MÉMOIRES 

res  furent  conclus,  signés,  et  le  général  Reller- 
nfiann  revint  au  quartier-général  français  accom- 
pagné jusqu'aux  avant-postes  par  milord  Bur- 
ghess,  comblé  de  politesses  par  les  officiers  an- 
glais, sur  lesquels  sa  haute  réputation  militaire 
avait  dû  faire  d'avance  impression ,  et  qui 
venaient  d'avoir  de  ses  talens  comme  homme 
habilement  politique  une  nouvelle  et  forte 
preuve. 

Il  faut  que  je  place  ici  un  fait  qu'il  m'a  raconté 
et  qui  prouve  à  quel  point  les  Anglais  portent 
lessentimens  généreux,  quand  une  fois  ces  mêmes 
hommes  que  nous  voyons  si  peu  estimables  dans 
le  ministère,  rentrent  dans  la  vie  sociale  et  ha- 
bituelle. 

Le  colonel  Taylor,  officier  très  estimé  dans 
l'armée  anglaise,  avait  été  tué  à  Vimeiro  dans  le 
combat  spécial  qu'il  avait  eu  entre  les  troupes 
du  général  Kellermann  et  celles  qu'il  commandait. 
Son  cheval  fut  pris  et  amené  au  général  Keller- 
mann '.  Aussitôt  que  les  Anglais  l'apprirent,  ils 
prièrent  le  duc  de  Valmy  de  leur  remettre  le  che- 
val du  colonel  Taylor,  afin  qu'il  fût  rendu  à  son  ré- 

'  Ce  cheval 'était' beau...  la  robe  était  baie  fonce'e,  et  les 
membres  parfaitement  dessine's.j  Mais  il  était  encore  plus 
eicellent  qu'il  n'était  ^beau  ;  il  rapportait  à  la  parole  et  au  si- 
gne  et  faisait  tout  ce  que  fait^un  chien. 


Drî    LA    DUCHESSE    D  AERANTES.  Ql 

giment,  pour  qu'à  l'avenir  il  y  fût  soigné  et  entre- 
tenu en  mémoire  de  son  maître.  Le  général  Keller- 
mann  était  pvïé  (ïy  meUre  la  rançon  qiiil  voudrait. 
Il  s'y  refusa,  et  renvoya  courtoisement  le  cheval 
sans  vouloir  accepter  une  guinée;  mais  les  An- 
glais choisirent  un  cheval  de  première  race,  et 
chargèrent  sir  Arthur  Wellesley  de  l'offrir  au 
général  français  avec  cette  gracieuse  politesse  que 
les  Anglais  savent  si  bien  mettre  à  toutes  leurs 
actions  particulières. 

Lorsque  Jnnot  apprit  le  résultat  de  la  mission 
du  général  Keliern)aini,ilse  félicita  encore  davan- 
tage de  l'avoir  choisi  pour  cet  objet.  Il  y  avait  mis 
autant  d'habileté  que  de  force ,  et  sa  conduite 
avait  été  à  la  fois  noble  et  digue,  et  pourtant 
nous  venions  demander,  et  il  fallait  obtenir. 

Ah  !  s'écria  Junot,  si  cet  amiial  voulait  nous  se- 
conder!... avec  six  mille  baïonnettes  de  plus  et 
des  hommes  comme  vous ,  je  ne  quitterais  pas  le 
Portugal!  (Rieu  n'était  encore  signé.  ) 

Le  général  Kellermann  se  chargea  encore  de 
cette  mission;  il  fut  trouver  l'amiral  Siniavin, 
lui  demanda  cinq  mille  hommesde  ses  équipages... 
on  leur  donnerait  des  armes...  et  ils  seraient  mis 
dans  les  forts,  d'où  nous  tirerions  un  égal  nombre 
de  soldats  français...  Le  Russe  fut  ébranlé,  et  il 
promit...    Mais  quelques    heures   n'étaient  pas 


92  MÉMOIRES 

écoulées  que  cet  homme ,  que  son  empereur  au- 
rait dû  exiler  en  Sibérie  pour  son  indigne  con- 
duite, se  rétracta,  et  écrivit  à  Junot  qu'il  ne  pou- 
vait mettre  un  seul  homme  à  terre  ,  et  que  d'ail- 
leurs il  ferait  son  arrangement  avec  l'amiral  an- 
glais (sir  Charles  Cotton  ).  Cette  détermination 
était  également  funeste  aux  Russes  comme  aux 
Français ,  et  de  plus  elle  leur  était  honteuse. 

Junot  m'a  dit  depuis  qu'il  avait  plus  souffert 
en  recevant  cette  lettre  de  l'amiral  Siniavinque 
le  jour  de  la  perte  de  la  bataille  de  Vimeiro... 
Une  espérance  trompée  est  bien  plus  affreuse, 
en  effet,  que  la  confirmation  d'un  malheur. 

Et  puis  la  violation  d'une  parole  donnée...  un 
allié  perfide.. .  Il  entrevoyait  dans  cette  conduite 
de  Siniavin  une  sorte  de  présage  pour  l'empe- 
reur... peut-être  aurait-on  pu  y  lire  également 
quelque  avertissement  pour  le  czar  !...  En  ap- 
prenant la  résolution  déloyale  de  cet  homme  qui 
ruinait  ses  espérances,  Junot  lui  écrivit  une  let- 
tre dont  je  donne  ici  la  copie.  Comme  le  nom 
de  mon  mari  se  trouve  lié  aux  faits  les  plus  im- 
portans  de  celte  époque,  il  faut  bien  se  résoudre 
à  le  trouver  souvent  dans  ces  pages. 


DE   LA   DUCHESSE   d'aBRANTÈS.  93 

9  août 
•  Au  quartier- général  à  Lisbonne,  le  -„^ —  1808. 
^  *•  a8  juillet 

»  MoNSLEDR  l'Amiral  , 

»La  situation  dans  laquelle  je  me  trouve  de- 
»  venant  chaque  jour  plus  difficile,  il  est  de  mon 

•  devoir  comme  il  tient  à  mon  honneur,  de  sa- 
»  voir  positivement  si  je  ne  puis  espérer  de  vous 
»  quelques  secours  et  quelles  sont  vos  intentions. 

»  Il  est  de  mon  devoir,  puisque  l'empereur  mon 
»  maître  croit  qu'une  escadre  considérable  que 
»  l'empereur  de  Russie  a  mise  à  sa  disposition  doit 
«nécessairement ,  dans  une  circonstance  aussi 
«critique,  seconder  de  tous  les  moyens  son  ar- 
»mée  de  terre,  comme  celle-ci  devait  soutenir 
«l'escadre,  ainsi  qu'elle  l'a  fait  jusqu'à  présent. 

»ll  est  de  mon  honneur,  car  si  le  sort  des  ar- 
ômes ne  m'est  pas  favorable,  on  ajoutera  aux 
»  moyens  que  j'avais  personnellement ,  ceux  que 
»  devait  naturellement  m'offrir  une  escadre  alliée, 
»de  NEUF  VAISSEAUX  daus  un  port  inabordable 

•  par  les  moyens  de  défense  à  une  escadre  en- 

•  nemie. 

dII  faut  donc  que  mon  maître  et  le  vôtre  sa- 
»chent  que  l'escadre  russe  n'a  pas  voulu  me  don- 
»ner  le  moindre  secours...  Il  faut  que  les  mili- 


g4  MÉMOIRES 

•  taires  qui  jugeront  rua   position  sachent  que 

•  non  seulement  j'étais  entouré  d'ennemis  de 
»  toutes  parts,  mais  encore  qu'une  escadre  alliée 
"de  la  France,  en  i^uerre  avec  C Angleterre  ^  s'est 
«déclarée  neutre  dans  le  moment  le  plus  décisif 

•  en   face  d'une  escadre  ennemie,  et  à  l'instant 

•  d'un  débarquement  considérable  de  troupes 
»  anglaises...  et  que  par  cette  conduite  elle  m'est 
»  devenue  beaucoup  plus  nuisible  que  si  elle  eût 
»été  contre  moi  hors  de  la  barre,  à  cause  de  l'ef- 
nfetqu'a  produit  sur  l'opinion  publique  la  con- 

•  duitede  l'escadre...  Si  M.  l'amiral  Siniavin  est 
j>en  guerre  avec  les  Anglais,  comment  peut-il 
»  douter  un  seul  instant  que  sa  flotte  ne  tombe 
»en  leur  pouvoir  dès    qu'ils  seront  maîtres  de 

•  Lisbonne?  Si  M.  l'amiral  Siniavin  a  fait  cjuel- 
»ques  arrangemens  avec  sir  Charles  Cotton',  si 

•  de  quelque  manière  sa  flotte  est  garantie,  peut- 

•  11  honorablement  abandonner  son  allié  sans 
«l'en    prévenir?...     Entre  gens  d'honneur,  la 

•  guerre  n'est  qu'un  moyen  de  plus  pour  s'esti- 

'  L'amiral  anglais...  Cette  lettre  de  Junot  à  l'amiral  Sinia- 
vin est  d'un  haut  inle'rêt.  On  voit  que  si  l'amiral  avait  fait  ce 
que  Junot  voulait  avant  la  bataille,  Jonot  avait  un  tiers  de 
troupes  de  plus  et  rendait  ainsi  sa  position  belle  d'hor- 
rible qu'elle  e'tait...  C'était  la  vie  ou  la  mort... 


DE    LA    DDCHESSE    d'aBRANTÈS.  qS 

limer.  Mais  s'abandonner  au  moment  du  péril, 
«c'est  un  acte  dont  il  m'est  impossible  de  croire 
«M.  de  Siniavin  capable,  il  serait  indigne  des 
«•deux  empereurs,  Alexandre  et  Napoléon,  com- 
•  me  de  la  gloire  et  de  la  bravoure  des  deux  na- 
otions  russe  et  française. 

»  Voici  donc,  monsieur  l'amiral,  ce  que  j'ai, 
«pour  la  dernière  fois  ,  l'honneur  de  vous  pro- 
»  poser;  obligé  d'opposer  toute  mon  armée  à  une 
> armée    ennemie  beaucoup   plus    considérable 
B  que  la  mienne ,  je  serai  probablement  forcé  d'é- 
ivacuer  les  forts  qui  défendent  le  port.  En  con- 
»  séquence,  monsieur  l'amiral,  je  vous  propose  de 
»les  occuper   avec  vos  troupes.  L'escadre  russe 
»  n'ayant  point  à   manœuvrer  sous  voiles,  peut 
»  très  bien  se  passer  d'un  quart  de  ses  équipa- 
»ges,  et  même  avec  six  ou  sept  vaisseaux  aux- 
»  quels  je  joindrais  le  Vasco  deGama^,  embossés 

^  «  Le  yasco  de  Gama  était  l'un  des  vaisseaux  portugais 
que  Junot  avait  fait  réparer  et  qu'il  tenait  prêt  dans  Varse- 
nalde  la  marine ,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi  pour  re'pondre 
par  une  flotte  mise  en  mer,  quand  les  Anglais  croiraient 
encore  que  les  vaisseaux  laissés  par  le  prince  du  Brésil 
tombaient  par  planches  pourries  dans  les  eaux  du  Tage.  Le 
Vasco  de  Gama  axait  quatre-vingts  canons,  et  il  n'était  pas 
lescul,  comme  on  peut  le  voir  d'après  la  note  que  j'ai  donnée 
de  Tctat  de  Lisbonne  quelques  pages  plus  haut.  L'amiral 
Siniavin  a  tenu  la  plus  indigne  conduite,  non  seulement  à 


96  MÉMOIRES 

ssous  la  protection  des  batteries  de  Torre-Velha 
»  et  Belem  ,  aucune  escadre  ne  viendrait  l'atta- 
»  quer  avec  avantage  et  avec  les  équipages  des 

•  autres  vaisseaux  qui  pourraient  être  armés  et 
«mis  à  terre,  joints  aux  troupes  françaises  res- 
»  tant  à  Lisbonne.  Cette  ville  serait  maintenue, 
«l'escadre  assurée,  et  l'armée  française  puissam- 
»  ment  secourue. 

»  L'empressement  avec  lequel  j'ai  toujours 
«aidé  l'escadre  russe,  toutes  les  fois  qu'elle  a  eu 
«besoin  de  moi,  garantit  d'une  manière  irrécu- 
*»  sable  mes  intentions  à  son  égard.  Il  s'agit  au- 

*  jourd'bui  d'expliquer  celle  de  Votre  Excellence 
»  par  rapport  à  mon  armée.  11  n'est  dans  ces  cir- 
»  constances  çMg  les  faits  qui  puissent  prouver.  Ze 
»  prendrai  à  témoin  de  ma  conduite  tous  les  mi- 
slitaires  de  l'Europe!...  et  s'ils  me  reproclient 
«quelque  chose,  ce  sera  d'avoir  préféré  d'être 
«trompé,  à  la  seule  pensée  du  soupçon  que  je 
»  pouvais  l'être. 

»  J'ai  l'honneur  d'être,  etc.,  etc. 
oLe  duc  li'ABRANTiis.  » 


l'égard  de  Junot,  mais  comme  militaire...  il  est  inconceva- 
ble qu'il  n'ait  pas  été  à  Tobolsk  pour  le  moins...  Cette  bizar- 
rerie dans  la  conduite  d'Alexandre ,  surtout  à  l'époque 
d'Erfurt ,  est  pour  moi  inexplicable. 


DK    LA    DUCHESSE    d'aBRAi>TÈ:S.  97 

Junotse  trouvant  libre,  traita  donc  séparément 
pour  lui-même,  et  lescleux  généraux  en  chef  ayant 
choisi ,  pour  agir  en  leur  nom,  le  général  Keller- 
mann  et  sir  George  Murray ,  traitèrent  d'après  les 
bases  déjà  convenues ,  quoique  l'arrivée  de  sir 
John  Moore,  qui  venait  d'avoir  lieu,  changeât  la 
position  respective  des  deux  armées.  Mais  il  y  eut 
de  la  bonne  foi  dans  la  conduite  de  l'Angleterre... 
c'est  une  justice  à  lui  rendre. 

Malgré  l'habileté  du  général  Kellermann ,  il 
s'éleva  quelques  difficultés.  Junot  dit  alors: 

—  Ce  n'est  pas  une  grâce  que  je  demande. 
Si  l'on  me  refuse  les  conditions  réclamées  pour 
mon  armée,  je  me  retire  sur  Lisbonne;  je  fais 
sauter  les  forts. ..  je  brûle  les  arsenaux ,  la  flotte, 
et,  maître  des  deux  rives  du  Tage,  je  me  retire 
par  l'Espagne,  en  laissant  de  terribles  marques 
de  mon  passage. 

Je  l'ai  entendu  gémir  depuis  de  n'avoir  pas  pris 
ce  parti  : — Et  cependant ,  disait-il,  je  courais  la 
chance  de  mourir  de  faim  ,  et  de  faire  périr 
mon  armée  bien  plus  sûrement  alors  qu'à  mon 
arrivée...  Dans  une  semblable  position,  tout 
était  désastre. 

Le  général  Thiébault  regardait  la  chose  comme 
impossible ,  et  son  opinion  comme  chef  d'état- 
major  de  l'armée  est  d'une  grande  force  dans 


^8  MEMOIRES 

cette  circonstance.  Qnant  à  faire  sauter  les  forts 
et  la  flatte,  à  brûler  Lisbonne,  je  crois  que  Ju- 
not  ei^it  été  capable  de  le  faire. 

Enfin  ,  M.  de  La  Grave,  aide-de-camp  du  duc 
d'Abrantès,  partit  de  Lisbonne  le  5  septembre, 
et  arriva  à  Paris  dans  les  premiers  jours  d'oc- 
tobre', apportant  à  l'empereur  la  convention  dé* 
finitive  qui  avait  été  signée  le  3o  août  par  les 
deux  généraux  en  chef,  et  dont  je  possède  l'ori* 
ginal  ;  le  duc  l'a  gardé  et  n'a  donné  que  le  dupti-' 
cala...  Le  i"  septembre  le  traité  avait  été  ratifié... 
et  tout  aussitôt  le  colonel  Duncan  avait  été  en- 
voyé comme  otage  au  duc  d'Abrantès ,  qui  donna 
au  général  anglais  l'adjudant-commandant  Des- 
roches pour  remplir  le  même  office. 

Qu'on  juge  de  ma  joie  lorsque,  ayant  ouvert  la 
lettre  que  Junot m'écrivait,  j'y  trouvai  une  copie 
de  cette  glorieuse  convention,  la  plus  belle  action 
militaire  que  peut-être  puisse  présenter  notre 
révolution...  c'est  surtout  en  la  comparant  à  celle 
de  Baylen  1...  Je  n'en  citerai  que  quelques  arti- 
cles... mais  je  ne  puis  m'y  refuser...  c'est  un 
orgueil  si  permis!...  et  mes  fils  le  réclamentdô 
moi: 


*  Il  fut  long-temps  dans  sa  traversée...  il  eut  un  temps  af- 
£p«ux. 


DE    LA    DDCHESSF.    d'aBRA.NTÈS. 


m 


ART.    H.  ART.    II. 

The  french  troops  shall  L'armëo  française  se  reti 
evacuale  Poiliigal  wilh  iheir  rera  avec  armes  et  bagages., 
arms  and  baggage  ,  lliey 
shall  not  he  considered  as 
prisoners  of  war  and  on  iheir 
arrivai  in  France  ihey  shall 
bealliberty  to  serve. 


elle  ne  sera  pas  prisonnière 
de  guerre ,  et ,  rendue  en 
France,  elle  sera  libre  de 
combattre. 


ART.   IV. 


ART.    IT. 


...The  french  army  shall  L armée  française  empor- 
carry  wilh  il  a!l  its  artillery  î^"**  '?"'«  larlillene  de  cah- 
of  french  calibre.  With  the  ^''?  français  alleée,  et  les 
horsesbelonging  toit  and  Ihe  ca'ssons  garnis  de  soixante 
tumhily  suppud  with  sixty  coups  par  pièce,  loule  autre 
bounds  for  gurn.  art. Mené  sera  remise  a  I  armée 

anglaise  dans  1  elat  ou  elle 
était  aumoment  delà  ratifica- 
tion. 


iV»T.   V. 

The  frenci)  army  shall  car- 
rywilh  itall  its  équipements 
and  ail  that  is  compihended 
under  the  name  of  properly 
cl  the  army  ,  ihal  is  to  say 
its  mititary  ciiest  and  tiie 
cariages  altached  to  the  field 
commissariat  and  licld  hos- 
pilals  ,  or  shall  beallow  to 
dispose  of  such  part  of  the 
same  on  its... 


L'arme'e  française  empor- 
tera tout  son  matériel  et  ce 
qui  s'appelle  propriété  d'ar- 
mée,  c'est-à-dire,  son  trésor, 
ses  caissons  d'équipage  et 
d'ambulance.  On  vendra  à 
son  profit  tout  ce  que  le  gé- 
néral en  chef  ne  jugera  pas  à 
propos  d'embarquer.  Il  en 
sera  de  même  des  particu- 
liers, qui  auront  toute  liberté 
de  disposer  de  leurs  proprié* 
tés  quelconques,  comme  boa 
leur  semblera  ,  avec  toute  ga« 
rantie  dans  la  suite  pour  les 
acquéreurs. 


ART. IX. 


AU  the  siçlt  and  wounde  d 
Vrlio  canuol  beembarked  with 


Tous  les  malades  ou  blessés 
qui  ne  pourraient  pas   être 


loo 


MÉiM01R£S 


ihe    troops     are     untrusted     embarques  avec  l'armée  fran- 
to  ,  etc.,  etc.  çaise,  serout  confiés  à  l'arme'e 

anglaise...  etc.,  etc. 

Je  trouve  celte  mesure  aussi  honorable  pour 
eux ,  à  qui  elle  est  proposée,  que  pour  ceux  qui 
la  demandent. 


AH  subjets,  of France  or  of 
in    friendschip  or  al- 
liance with  France,  etc.,  etc. 


Tous  les  sujets  franç.Tis  ou 
des  puissances  alliées  et  amies 
de  la  France  ,  domiciliés 
dans  le  royaume  du  Portugal 
ou  s'y  trouvant  occasionel- 
lemeut  ,  seront  prote'gés  , 
leurs  propriétés  de  toute  na- 
ture respectées  ,  qu'elle  soit 
de  nature  moliilière  ou  im- 
mobdière.  Il  leur  sera  libre 
de  suivre  l'armée  i'rançaise 
ou  de  continuer  à  demeurer 
en  Portugal,  et,  dans  l'un  et 
l'autre  cas  ,  leursdites  pro- 
priétés leur  seront  garanties 
avec  la  faculté  de  les  garder 
ou  de  les  vendre,  et  d'en  faire 
passer  le  produit  en  France 
ou  dans  tel  lieu  qui  leur  con- 
viendra... etc.,  etc. 


ARt.  xvii. 


No  naturel  of  Portugal  ]Nul  Portugais  ne  pourra 
shalt  be  rcndrwd  accomen-  être  recliercbé  pour  la  con- 
tal)le  for  is  poliiical  conduct     duite    politique     qu'il    aura 


during  the  poriod  of  llie  oc- 
cup^ition  ot  lins  counlry  by 
the  Irench  army,  cic,  etc. 


tenue  pendant  l'occupation 
du  Portugal  par  l'armée  fran- 
çaise ,  et  tous  ceux  qui 
ont  continué  à  exercer  des 
emplois  ou  qui  eu  ont  reçu 
du  gouvernement  français  , 
sont  mis  sous  la  sauvegarda 


DE    LA    DUCHESSE    D  AERANTES, 


101 


spéciale  de  l'armée  anglaise , 
qui  s'engage  à  ce  qu'il  ne 
Jenr  soit  porté  aucun  préju- 
dice par  qui  que  ce  soit  ^  dans 
leurs  personnes  ou  dans  leurs 
biens  ;  ces  individus  n'ayant 
pu  se  dispenser  d'obéir  aux 
ordres  du  gouvernement  fran- 
çais. 


ART.     XVIIl. 


ART.    XVIIJ. 


Tbe  spanish  prisonners  di-  Les    troupes     espagnoles 

tained  on  board  ship  in   the     détenues  à  bord  des  vaisseaux 
port  of  Lisbon  ,  sliall  bii^urn     dans   la    rade   de    Lisbonne, 
np  to  tlie  gênerai  m  chicf  of    seront  emmenées  en  France  , 
Uïc  brilich  army,  etc.,  etc.         ou  bien  remises  à  M.  le  gé- 
néral en  cbef  de  l'armée  an- 
glaise,  à  son  choix,  lequel  , 
dans  ce  dernier  cas,  s'engage 
à  ohlenir  des    Espagnols   la 
remise    eu     liberté    de    tous 
*'*  Français,  civils  ou  militaires, 

détenusen  Espagne  sans  avoir 
été  pris  dans  les  combats  ,  ou 
par  suite  des  combats,  mais 
en  conséquence  des  évène- 
mens  du  29  mai  dernier  et 
jours  suivans. 


ARR.    XIV. 


ART.    XIV. 


Should     there     arise    any  S'il  y  avait  quelque  article 

doubls  asto  the  mean  inx  of     douteux  ,  il  serait  expliqué  en 
any  article  y  Avill,  be  expiai-      faveur  de  l'armée   française, 
ned  favorably  to  the  liench 
army. 

Telle  est  cette  admirable  convention...  qui 
produisit  un  tel  effet  en  Angleterre,  que  lord 
Byron  composa  les  deux  belles  strophes  de  Child 
Harold,  et  que  Ton  accusa  sir  Arthur  Wellesley 
et  sir  Hew  Dalrimple...   et  ils  passèrent  à  une 


103  MEMOIRES 

coiird'enqnéte...  ils  répondirent  :  que  le  carac- 
tère connu  (le  Junot  avait  été  la  principale  cause 
de  leur  détermination,  parce  qu'ils  avaient  jugé  à 
propos  de  conquérir  le  Portugal  à  tout  prix,  et 
qu'il  y  avait  à  craindre  une  détermination  fu- 
neste au  pays...  Junot  fut  grandement  placé  par 
ce  fait  de  la  convention  de  Cintra,  mais  il  le  fut 
plus  haut  dans  les  pays  étrangers  que  dans  sa 
patrie;  Tempereur  voulait  des  victoires,  et  ne 
voulait  que  des  victoires...  tout  ce  qui  n'était 
pas  un  triomphe,  était  pour  lui  une  défaite;  et 
comme  Auguste  il  redemandait  ses  légions  à  tous 
ceux  qui  n'avaient  eu  à  conduire  que  des  jeu- 
nes hommes  à  peine  sortis  de  l'enfance. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  1  o5 


CHAPITRE  IV. 


Départ  pour  La  Rochelle.  —  Sérail  de  JunoK  —  Rôle  comi- 
que joué  par  un  mari. — Roule  de  Dloisà  Tours. — Postillon 
mort-ivre.  —  Mes  inquiétudes.  —  Elles  sont  heureusement 
dissipe'es.  —  Madame  Cliégaray.  —  J'embrasse  mon  mari. 

—  Opinion  de  Montgaillard  sur  la  convention  de  Cintra. 

—  Un  dernier  mot  sur  l'affaire  de  Bajlen.  —  Le  ge'néral 
Marescot. — M.  Villoutrec  va  proposer  la  capitulation  à 
Gastanos.  —  MM.  Billyvanberchem  ,  Carrion  de  Nisas, 
Novion.  —  Arrestation  de  M.  de  Boui  mont.  —  Il  est  pres- 
que aussitôt  relâché.  —  Junot  le  fait  admettre  dans  l'état- 
major  avec  le  titre  d'adjudant  commandant.  MM.  de  Vio- 

mesnil  et  de  Saint-Mezart Junot  se  dispose  à  rentrer  en 

Espagne^  après  avoir  vu  son  fils. —  L'atiilié  d'un  grand 
homme  est  un  bienfait  des  dieux.  —  Projets  de  vengeance 
de  la  Prusse  et  de  l'Autriche. —  Une  fête  chez  l'archichan- 
celier,  —  M.  de  Cadore.  —  La  femme  et  les  enfans  de 
M.  deMellcrnich  sont  retenus  à  Paris. —  M.  d'AigrefeuilIe 
çt  son  habit  bleu -de -ciel  fait  avec  une  robe  de  ma 
grand'mëre.  — Moore  et  ses  soldats.  —  L'empereur  juge 
mal  les  Espagnols.  — Capitulation  de  Madrid.  — Leduc 
de  Conegliano.  —  Le  sac  de  diamans  etSavary.  — •  Petit 
verre  taillé  dans  un  diamant.  —  Eclaiicissemeus  donné* 
sur  les  diamans  que  j'ai  reçus  de  Portugal.  —  La  pluie 
d'or.  —  Souper  chez  l'impératrice. 

Je  partis  aussitôt  pour  la  Rochelle  ,  parce  que 
tétait  dans  ce  port,  ou  du  moins  sur  toute  cette 


I  q4  mémoires 

côte,  que  Jiinot  devait  débarquer.  Je  partis  le 
lendemain  du  jour  où  M.  de  I.a  Grave  était  ar- 
rivé, emmenant  avec  moi  madame  de  Grand- 
saigne,  femme  du  premier  aide-de-camp  du  duc 
d'Abrantès...  Je  ne  voulus  pas  déplacer  mes  en- 
fans  dans  une  saison  pluvieuse  et  déjà  froide... 
Je  comptais  d'ailleurs  ramener  mon  mari  avec 
moi.  Je  ne  savais  pas  que  l'empereur  avait  une 
façon  de  juger  les  choses  toute  différente  de  la 
mienne. 

Je  me  mis  donc  en  route  le  4  octobre  à  une 
heure  du  matin ,  n'étant  accompagnée  que  de 
deux  de  mes  femmes,  et  de  deux  valets  bien 
armés,  qui  étaient  sur  le  siège  de  ma  voiture. 
Les  deux  femmes  me  précédaient  dans  une  ca- 
lèche avec  mon  valet  de  chambre  en  courrier.  Je 
n'étais  pas  sans  crainte,  parce  que  du  côté  de 
Niort  il  y  avait  une  troupe  de  voleurs  qui  par- 
courait les  landes  du  Poitou  ,  et  faisait  du  ravage. 
La  guerre  emportait  tant  d'hommes,  que  l'inté- 
rieur des  terres  demeurait  presque  désert. 

Nous  allions  nuit  et  jour.  J'avais  hâte  de  voir 
Junot  :  quelque  glorieuse  qu'eût  été  cette  con- 
vention ,  je  le  connaissais  assez  pour  deviner 
toute  l'amertume  de  son  âme  en  se  retrouvant  pri- 
sonnier des  Anglais....  Et  le  moment  où  les  jour- 
naux anglais  mirent  une  phrase  bien  hirmiliante 


â 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  1  o5 

pour  une  femme'  dont  le  nom  a  été  fameux  de- 
puis ,  fut,  j'en  suis  sûre,  pénible  pour  lui...  J'é- 
tais donc  impatiente  de  recevoir  ses  confidences, 
d'entendre  ses  plaintes...  je  connaissais  la  manière 
de  répondre  à  sa  parole  souffrante  ,  et  je  savais 
des  mots  pour  endormir  ses  chagrins.  J'étais 
plus  savante  à  cet  égard  qu'une  personne  qui 
fut  une  fois  méchante  pour  moi,  oubliant  que 
le  rôle  de  la  maîtresse  d'un  homme  marié  est 
bien  plus  facilement  odieux   qii'iui  autre. 

Pour  le  dire  en  passant,  c'était  son  mari  qui 
en  jouait  un  comique,  un  rôle...  Junot  allait  sou- 
vent voir  sa  femme  à  Lisbonne,  et  il  y  allait  à 
cheval  avec  une  partie  de  son  état-major.  Comme 
l'appartement  était  trop  petit  pour  contenir 
toute  cette  brillante  troupe,  le  mari,  dont  le 
grade  le  rapprochait  des  officiers  supérieurs  d'é- 
tat-major ,  promenait  dans  son  jardin  tous  les 
officiers  du  duc,  tandis  qu'il  causait  avec  ma- 
dame sa  femme,  petite  personne  aux  mains  hu- 
mides,  au  cœur  sec,  et  à  la  tête  passablement 

'  Nous  sommes  destinés,  dit  en  plaisantaut  un  journal  an- 
glais, à  toujours  ramener  le  sérail  du  général  Junot,  quand 
nous  avons  le  bonheur  d".  le  prendre...  Ce  fui  l'empereur 
qui  me  demanda  si  j'avais  lu  cet  article,  et  en  même  temps 
si  l'avais  rencontré  l'objet  de  la  remarqu  e. 


|06  MÉMOIRl!â^(V 

chaude.  Ce  mari  a  eu  depuis  un  grand  renom... 
C'est  à  ceux  qui ,  connaissant  le  monde ,  savent 
comment  on  appelle  ce  genre  de  personnage 
commode,  à  prononcer. 

La  seconde  nuit  de  ma  route,  je  roulais  silen- 
cieusement sur  la  route  de  Blois  à  Tours,  regar- 
dant la  Loire  dont  une  belle  lune  argentait  les 
eaux,  et  peu  disposée  à  causer,  ce  que  compre- 
nait parfaitement  madame  de  Grandsaigne,  qui 
était  ma  compagne  de  voyage.  Nous  nous  com- 
muniquions par  intervalles  quelques  pensées, 
puis  nous  retombions  dans  notre  silence  ;  et  c'est 
ainsi  que  nous  avions  déjà  fait  cinquante  lieues. 

Tout-à-coup  la  voiture  s'arrête.  Je  mets  la  tête 
à  la  portière,  et  l'un  de  mes  domestiques  me 
montre  le  postillon  de  la  calèche  couché,  en  tra- 
vers du  chemJ!) ,  et  ivre-mort. 

— Mon  Dieu!  m'écriai-je,  et  la  calèche,  qu'est- 
elle  devenue?... 

J'ai  déjà  dit  que  Joséphine,  ma  première  femme 
de  chambre,  était  celle  de  ma  mère,  et  qu'elle 
m'avait  vue  naître...  je  lui  étais  donc  extrêmement 
attachée. ..En  cet  endroit  de  la  route,  peu  après 
Amboise,  la  chaussée  n'a  de  parapet  ni  du  côté 
de  la  rivière,  ni  du  côté  de  la  route  basse,  et  je  fris- 
sonnai en  interrogeant  ce  misérable  postillon; 
il  n'était  pas  plus  en  état  de  me  répondre  qu'une 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  1 O7 

bûche  ;  il  était  ivre-mort.  On  le  coucha  contre 
un  tas  de  pierres  sur  le  bord  du  chemin  ,  et  tout- 
à-fait  inquiète  j'errais  sur  la  berge  en  appelant 
Joséphine  et  Mariette,  mais  ne  recevant  aucime 
réponse...  Au-dessous  de  moi  coulait  la  Loire, 
belle,  tranquille,  comme  une  écharpe  d'ar- 
gerit...  Mais  ces  mêmes  eaux,  si  limpides  et  si 
paisibles,  pouvaient  avoir  englouti  la  calèche  et 
les  deux  pauvres  femmes...  Ce  qui  contribuait 
à  m'effrayer,  c'est  que  mon  courrier  n'était  pas 
revenu  sur  ses  pas,  ce  qu'il  eût  fait  sans  doute, 
s'il  eût  trouvé  la  calèche  versée,  ou  dans  quelque 
embarras  que  ce  fût...  Le  silence  le  plus  solennel 
enveloppait  toute  la  contrée...  Je  m'assis  au  pied 
d'un  arbre,  et  je  fondis  en  larmes...  La  mort  de 
cesmalheureuses  femmes  me  paraissait  certaine... 

—  Prenez  un  cheval,  dis-je  à  l'un  des  postil- 
lons, au  lieu  de  dire  des  injures  à  votre  cama- 
rade qui  ne  vous  entend  pas  i  prenez  un  cheval, 
et  poussez  devant  vous,  afin  de  voir  si  vous  ren- 
contrerez, soit  sur  la  route,  soit  sur  les  bas-côtés, 
les  femmes  ou  la  calèche. 

Le  postillon  partit...  Nous  entendîmes  quel- 
que temps  le  lourd  galop  de  son  cheval  sur  le 
pavé  de  la  chaussée ,  puis  tout  rentra  dans  un 
complet  silence. 

-*  Je  ne  pourrai  jamais  attendre  le  retour  de 


loS  MEMOIRES 

cet  homme,  dis-je;  il  me  faut  partir  aussi...  Ja 
vais  remonter  en  voiture,  et  nous  allons  gagner 
la  poste. 

— Et  le  camarade?  me  dit  le  second  postillon. 

—  Eh!  que  veux-tu  en  faire?...  lui  répondis-je. 
Irai-je  me  constituer  sa  gardienne,  quand  il  a 
peut-être  fait  périr  mes  deux  pauvres  femmes?... 
Qu'on  le  mette  dans  un  endroit  de  la  route  où  il 
ne  soit  pas  exposé,  et  partons. 

—  Mais,  mon  Dieu,  cela  n'est  pas  possible,  me 
dis-je  à  moi-même  au  moment  où  je  mettais  le 
pied  sur  le  marche  -  pied  de  ma  voiture  ;  cet 
homme  n'a  qu'une  veste,  mais  on  peut  le  tuer 
pour  la  lui  prendre...  Arrange  ton  camarade 
comme  tu  pourras  sur  l'un  de  tes  chevaux,  dis-je 
au  postillon,  et  allons  vite  pour  réparer  le  temps 
perdu... 

Nous  partîmes ,  et  nous  allâmes  comme  le  vent. 
A  mesure  que  nous  avancions,  mes  craintes  se 
dissipaient,  parce  que  nous  ne  rencontrions  pas 
une  âme  vivante,  et  que  cette  route,  solitaire  et 
paisible,  ne  retraçait  aucune  scène  terrible...  En 
effet,  en  arrivant  à  la  poste,  nous  trouvâmes  la 
calèche  arrêtée  devant  la  porte  de  l'écurie ,  et  les 
deux  femmes  tellement  endormies  comme  deux 
marmottes,  que  le  bruit  qu'on  faisait  autour 
d'elles  ne  les  réveillait  pas...  Joseph,  mon  valet  de 


DE    LA    DUCHESSE    DABRAJSTts,  IO9 

chambre ,  avait  voulu  me  donner  le  plaisir  de  leur 
apprendre  le  danger  qu'elles  avaient  couru.  A 
peine  l'eurent-elles  su  ,  qu'elles  se  mirent  à  crier 
comme  des  pies...  c'était  à  rendre  sourd. 

Voilà  ce  qui  les  aurait  perdues,  dis-je  à  ma- 
dame de  Grandsaigne...  si  par  malheur  elles  eus- 
sent été  éveillées  lois  delà  chute  du  postillor; 
elles  auraient  crié...  les  chevaux  se  seraient  ef- 
frayés, et  les  auraient  jetées  dans  la  Loire,  ou  de 
l'autre  côlé  du  chemin.  Nous  arrivâmes  à  Niort 
à  minuit,  et  nous  eûmes  une  peine  extrême  à 
nous  procurer  des  chevaux.  Les  routes  n'é- 
taient pas  sûres,  et  le  maître  de  poste  me  con- 
seillait fort  de  demeurer  chez  lui  ;  mais  je  vou- 
lais arriver...  Madame  de  Gransaigne  était  brave, 
je  ne  suis  pas  bien  poltronne,  et  nous  partîmes 
à  minuit  et  demi  par  une  nuit  d'automne  bien 
obscure,  bien  pluvieuse,  et  pour  traverser  ces 
landes  immenses,  et  presque  désertes...  Le  lende- 
main à  huit  heures  j'avais  embrassé  Junot,  et 
à  onze  heures,  j'étais  bien  établie  dans  le  char- 
mant appartement  d'une  maison  appartenant  à 
madame  Chégaray,  femmed'ini  riche  négociant  de 
La  Kochelle,  et  qui  elle-même,  étant  jeune  fille, 
était  connue  en  beauté  et  en  bonne  grâce,sous  le 
nom  de  Sophie  Sermet ,  nièce ,  je  crois ,  de  M .  Ba- 
rillon...  homme  très  renommé  parmi  ce  qu'on 


I  I  0  MEMOIRES 

aurait  nommé  les  Traitans  sous  Louis  XV...  Je 
trouvai  un  bain  tout  prêt ,  et  mon  appartement 
arrangé  avec  cette  recherche  de  femme  pari- 
sienne, et  avec  tout  cela,  une  cordiale  et  amicale 
réception. 

Junot  me  raconta  tout  ce  qu'il  avait  souffert, 
et  tout  ce  qu'il  souffrait!...  L'empereur  lui  avait 
écrit  quelques  lettres  excessivement  courtes,  à 
son  ordinaire,  et  dans  la  dernière  il  lui  disait 
qu'il  ne  devait  rentrer  à  Paris  que  victorieux , 
pour  faire  oublier  Lisbonne...  Junot  avait  Toeil 
humide  en  répétant  ce  mot. 

— Je  crois,  me  disait-il  amèrement,  que  l'Eu- 
rope entière  méjugera  autrement... Que  pouvais- 
je  faire?... il  ne  fallait  pasalors  abandonner lePor- 
tugal  à  ses  seules  forces,  qui  sont  devenues  contre 
nous  du  moment  où  elles  n'ont  plus  été  pour 

NOUS... 

'  Ce  fut  alors  que  Junot  me  parla  de  cœur  à  cœu7% 
et  me  dévoila  une  portion  des  intrigues  nouées 
pour  lui  nuire  dans  l'esprit  de  l'empereur...  Il 
était  clair  que  déjà,  à  cette  époque,  ceux  qui 
plus  tard  ont  aidé  à  sa  perte  ,  y  préludaient  alors 
en  le  détachant  de  ses  vrais  amis.  Bessière  avait 
aussi  éprouvé  une  multitude  de  dégoûts  qui  lui 
donnaient  parfois  la  tentation  de  se  retirer  dans 
ses  terres...  Le  maréchal  Lannes  était  de  même... 


DE  LA  DUCHESSE  d' AERANTES.       lll 

Dnroc  commençait  à  sentir  sa  dépendance,  et 
Berthier  la  sentait  tout-à-fait...  Au  surplus,  ceci 
est  un  sujet  à  part ,  bien  qu'il  tienne  immédiate- 
ment à  Napoléon.. .nous  y  reviendrons  plus  tard... 
Mais  qu'on  soit  tranquille. ,  celte  fois  je  payerai 
ma  dette... 

Soit  prévention  f/^  femme,  soit  peut-être  que 
cette  prévention  m'eût  été  inculquée  par  les 
voix  amies  que  j'avais  entendues  avant  mon  dé- 
part de  Paris,  il  me  semblait  que  cette  conven- 
tion de  Cintra,  obtenue  par  la  force  morale  de 
l'opinion  qu'on  a  donnée  de  soi ,  était  la  sœur 
du  combat  de  Nazareth...  Voyez  Montgaillard... 
certes,  il  ne  nous  aime  pas...  et  tout  ce  qui  tient 
à  l'empire  est  pour  lui  sous  l'analhème...  eh  bien! 
en  parlant  de  la  convention  de  Cintra,  il  dit: 

0 On  voit  avec  surprise  vingt  mille 

»  hommes ,  dont  le  corps  principal  a  été  maltraité 
»  le  21,  le  22  transiger  aussi  favorablement  avec 
1  une  armée  renforcée  tout  à  l'heure  de  troupes 
»  fraîches,  qui  la  porte  au  moins  à  quatre-vingt 
»  mille  hommes,  armée  appuyée  sur  une  insur- 
■  rection  générale,  et  très  bien  combinée.  Les 
»  avantages  de  cette  convention  sont  dus  pres- 
ï  que  entièrement  à  la  terreur  inspirée  par  lesar- 
»  mes  françaises ,  et  à  la  fermeté  du  commandant 


I  l  2  MEMOIRES 

*  en  chef  Junot,  aussi  brave  ici  qu'il  le  fut  à  Na- 
>  zareth',  ainsi  qu'à  l'habileté  du  général  Reller- 
»  man  ,  que  Junot  avait  chargé  des  négociations 

•  premières.  Très  fortement  improuvée  en  Angle- 
»  terre,  cette  convention  donna  lieu  à  des  en- 
»  quêtes  spéciales  et  à  d'orageuses  discussions 
"  parlementaires.  Le  commandant  en  second  de 
»  cette  immense,  quoique  insuffisante  armée,  sir 
»  Arthur  Wellesley  (Wellington)  est  l'objet  de 
«)  censures  motivées.  Les  généraux  ennemis  ont 
»  prétendu,  en  répondant  à  la  cour  d'enquête 
»  faite  contre  eux,  qu'en  l'accordant  ils  ont  pré- 
»  serve  Lisbonne  des  désastres  auxqiiels  l'eût  dé- 
»  vouée  une  suite  d'opérations  offensives,  pour 
»  amener  la  reddition  d'un  commandant  aussi 
»  résolu  que  Junot...» 

Qu'on  observe  combien  la  conduite  de 
Junot  fut  honorable  en  cette  occasion.  . .  Il 
s'occupait  des  malheureux  absens,  et  n'allait 
pas,  au   contraire,  songera  rendre  sa  position 

•  Combat  de  Nazareth  dans  l'ancienne  Palestine.  . .  le 
8  avril  i^QQ.-  Ce  fut  Jà  qu'avec  trois  cents  Français  Junot 
battit  i'avanl-garde  du  grand-visir,  tua  Ayoub  bey,  sur- 
nomme Abou-Scff  (  père  du  sabre),  de  sa  propre  main,  et 
produisit  un  effet  moral  immense  sur  les  deux  armées 
d'Orient... 


* 


DE    LA    DUCHESSE    D  AERANTES,  I  1  3 

meilleure  en  faisant  signer  un  camarade  d'en- 
fance ',  un  frère  d'armes,  étranger  au  désastre  de 
Baylen,  et  dont  le  nom  se  présente  à  Toeil  étonné 
pour  faire  voir  à  l'Europe  que  les  capitaines  de 
Napoléon  étaient  non  seulement  vulnérables  par 
leur  épée,  mais  bien  aussi  par  le  cœur...  Néan- 
moins quelque  respectable  que  soit  la  bonté 
d'âme  ,  elle  doit  trouver  un  mur  d'airain  là  où 
l'honneur  s'oppose  à  elle... 

A  propos  de  cette  affaire  de  Baylen,  je  dois 
dire  une  dernière  chose  pour  n'en  plus  parler... 

Vers  le  soir  de  cette  désastreuse  journée  de 
Baylen,  les  Espagnols  avaient  souffert  cruelle- 
ment, et  ils  se  trouvaient  eux-mêmes  dans  un 
fort  triste  état..  Castanos,  qui  commandait  en 
chef,  demanda  au  général  Joncal ,  commandant 
l'artillerie,  combien  ils  avaient  encore  de  coups  à 
tirer,  et  le  général  Joncal  lui  répondit: 

—  Un  seul! 

Il  fut  alors  résolu  que  le  général  Joncal  irait 
trouver  le  général  Dupont  pour  en  obtenir  les 
meilleures  conditions  possibles;  on  y  était  d'au- 

«  Le  général  Marescot ,  grand-oflicier  de  l'empire,  comme 
inspecteur-général  du  génie,  n'élait  ^our  rien  dans  le  traité 
de  Baylen, 11  donna  son  intervention,  parce  que  Dupont  ayant 
appris  que  Castanos  avait  été  élevé  à  Sorrèze  avec  lui,  en  es- 
péra un  meilleur  traitement,  si  Marescot  se  mêlait  du  traité. 
XII.  8 


Il4  MEMOIRES 

tant  plus  excité,  que  le  général  Videl  •  était  bien 
près  d'eux!...  Joncal  partit  donc,  et  s'achemina 
vers  le  lieu  où  il  savait  trouver  Dupont...  A  peine 
eut- il  fait  deux  cents  pas  qu'il  aperçut  un  jeune 
homme  d'une  tournure  et  d'une  figure  élégante, 
portant  l'uniforme  des  écuyers  de  l'empereur... 
et  suivi  d'un  trompette  ayant  le  mouchoir  blanc... 
C'était  M.  de  Villoutrec  qui  allait  proposer  la 
capitulation  à  Castanos!  !... 

Ainsi  quelques  minutes  d'attente...  un  peu  de 
persévérance,  ou  plutôt  une  connaissance  plus 
intime  de  l'état  des  choses,  et  tout  se  terminait  à 
notre  gloire...  Ah!...  cette  journée  est  brûlante 
dans  les  souvenirs... 

L'armée  française  débarqua  à  La  Rochelle , 
intiais  aussi  sur  plusieurs  points  de  la  côte.  La 
plus  forte  partie  arriva  avec  Junot,  qui  avait  fait 
la  traversée  sur  la  frégate  la  Nymphe,  capitaine 
Percy,  lequel  eut  pour  lui  de  grandes  attentions. 
J'ai  eu  plus  tard  occasion  de  m'acquitter,  au  nom 
démon  mari,  envers  l'un  des  parens  du  capitaine 
Percy,  que  nous  fîmes  prisonnier  en  Espagne 2. 

'  Le  général  Videl  est  italien  d'origine  et  même,  je  crois, 
(|«  Daissance  ;  non  que  j'attaque  par  là  la  nation  italienne 
aue  i'airae  et  que  j'estime  du  profond  de  mon  âme...  mais  je 
dis  seulement  qu'il  n'est  pas  Français. 

•  Il  était,  je  crois,  aide-de-camp  du  duc  de  Wellington. 


^ 


DE    LA.    DUCHESSE    D  AERANTES.  11^ 

Je  retrouvai  à  La  Rochelle  tie  mes  anciens 
amis:  Billyvanbercliem...  M.  Carrion  de  Nisas... 
M.  le  comte  de  Novion...  Nous  nous  retrouvions 
tousavec  joie;  mais  j'ignore  pour  quel  motif  cette 
joie  était  troublée...  on  était  comme  en  garde 
avec  soi-même...  L'avenir  était  sombre,  on  ne 
parlait  pas  de  sa  maison...  Lorsque  j'entretenais 
Junot  des  changemens  faits  dans  notre  hôtel,  il 
me  répondait  avec  amertume  : 

—  Que  m'importe!  je  ne  le  verrai  pas... 

Et  si  j'avais  le  malheur  de  lui  parler  de  ma 
maison  de  campagne  de  Neuilly  : 

—  Vraiment,  disait-il,  tu  as  bien  fait  de  la 
louer...  si  du  moins  elle  fait  ombrage  à  quel- 
qu'un... on  ne  me  fera  plus  casser  le  contrat  de 
vente!... 

Je  m'aperçus  que  Junot  était  blessé  au  cœur, 
et  cela  me  fit  mal...  car  pour  lui  souffrir  de  telle 
sorte  c'était  la  mort,...  dans  un  temps  plus  ou 
moins  éloigné...  mais  c'était  la  mort...  Un  jour, 
tandis  que  nous  étions  à  table,  il  reçut  une  lettre 
de  Nantes...  à  peine  l'eut-il  lue,  que  son  visage 
s'enflamma,  et  il  laissa  échapper  un  terrible 
jurement...  H  apprenait  l'arrestation  de  M.  de 
Bourmont... 

—  Et  moi  qui  lui  ai  donné  ma  parole  d'Iion" 
neur...  qu'il  pourrait  aborder  en  toute  sûreté!  s'é- 


It6  MEMOIRES 

cria-t-il  en  se  levant  avec  fureur.  C'est  un  tour  de 
M.Fouché!...Maisnous  verrons  qui  l'emportera. 

Junot  écrivit:  M.  de  Bourmont  fut  relâché; 
mais  quelques  jours  après  il  fut  arrêté  de  nou- 
veau... En  l'apprenant  j'eus  besoin  de  tout  mon 
ascendant  sur  Junot  pour  l'apaiser.  Mais  il  ap- 
prit que  l'empereur  passait  par  Angouléme  en 
revenant  d'Eifurth  pour  aller  à  Bayonne,  et  rien 
ne  put  l'arrêter.  Il  partit  à  franc-étrier  pour  An- 
gouléme ,  me  laissant  toute  tremblante,  car  je 
redoutais  sa  violence ,  et  je  redoutais  l'empereur. 
Je  savais  que  Savary  était  là...  Duroc  ,  Rapp  , 
Berthier  y  étaient  bien  aussi ,  mais  Junot  était 
pour  lui-même  celui  que  je  craignais  le  plus... 
Il  partit,  et  me  laissa  fort  inquiète.  Je  savais 
également  qu'il  tenait  beaucoup  à  revenir  à 
Paris,  ne  fut-ce  que  pour  démentir  le  bruit  d'une 
nouvelle  digrâce;  ce  n'était  pas  le  favori  humilié 
qu'il  voulait  défendre  en  lui ,  c'était  je  ne  sais 
quoi  qui  lui  paraissait  terrible  à  affronter,  parce 
qu'il  craignait  la  réalité...  Ah!  ISapoléon  n'a 
pas  bien  connu  cette  âme  si  forte  et  si  tendre! 
cette  âme  énergique  et  pourtant  aussi  aimante 
que  celle  d'une  femme  aimante...  Mais  il  a  prouvé, 
et  tragiquement  encore,  la  vérité  de  mes  pa- 
roles!... 

Lorsqu'il  revint  à  La  Rochelle,  son  front  était 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRAJS'TÈS.  l  l  ^ 

encore  plus  soucieux...  Il  avait  cependant  obtenu 
ce  qu'il  voulait  pour  M.  de  Bourmont;  il  était 
admis  dans  l'état-major  de  l'armée  avec  le  litre 
d adjudant-commandant,  et  devait  aller  à  l'armée 
de  Naples.  L'empereur  avait  accordé  ensuite  tout 
ce  qu'il  avait  demandé  à  peu  de  chose  près.  Ainsi 
M.  le  comte  de  Novion  eut  une  pension  de  re- 
traite de  six  mille  francs;  M.  de  Viomesnil,M.  de 
Saint-Mezart,  une  foule  de  vieux  officiers'  qui, 
se  rappelant  leur  titre  de  Français,  avaient  bien 
fui  la  France  lorsqu'elle  était  couverte  d'écha- 
fauds ,  mais  qui  ne  voulurent  pas  combattre  con* 
tre  elle;  tous  ces  vieux  militaires  revoyant  leur 
patrie  au  bout  de  quinze  ans  d'exil,  et  la  re- 
voyant par  les  soins  de  Junot,  ont  eu,  grâce  à 
lui,  un  asile  et  du  pain  dans  leurs  vieux  jours... 
Je  connais  la  conduite  de  Junot  dans  ce  temps- 
là,  et  je  sais  comme  elle  fut  belle... 

—  Mais,  lui  dis-je,  pourquoi  donc  es-tu  triste? 
l'empereur  a-t-il  été  mal  pour  toi? 

—  Non,  me  dit-il  avec  un  sourire  contraint... 
Mais  il  n'a  pas  été  bien... 

il  ne  revenait  pas  à  Paris...  L'empereur  le  lui 
avait  dit,  et  en  même  temps  qu'il  devait  retour- 

>  Beaucoup  ont  été  reconnaissans. . .   mais  il  y  en  eu  qui 
ont  été  ingrats  et  indignement  ingrats. 


Il5  MÉMOIRES 

ner  à  Lisbonne  avant  de  rentrer  dans  Paris!... 

Alors  il  me  fallut  songer  à  faire  venir  mes  en- 
fans...  mon  fils,  que  son  père  n'avait  encore  vu 
que  dans  une  miniature  faite  à  six  semaines... 
Ils  vinrent  tous  trois  ,  conduits  par  M.  Cava- 
gnari,  et  demeurèrent  avec  nous  pendant  un 
mois.  Puis  leur  père  se  disposa  à  rentrer  en  Es- 
pagne ,  et  moi  avec  mes  enfans  et  passablement 
ttiste,  je  revins  à  Paris. 

L'impératrice  était  aussi  fort  abattue.  Les  af- 
faires d'Espagne  ne  lui  plaisaient  pas. Sa  bien- 
veillante hospitalité,  si  je  puis  me  servir  de  ce 
mot,  avait  adouci  tout  ce  que  le  malheur  des 
vieux  souverains  avait  d'âpreté,  maisiis  étaient 
bien  à  plaindre;  on  commençait  à  le  sentir  en 
France.  Ils  étaient  même  malheureux  sous  le 
rapport  pécuniaire,  et  le  plus  curieux  de  la 
chose,  c'est  que  l'empereur  prétendait  qu'il 
avait  raison  d'en  agir  ainsi. 

C'est  en  ce  moment  que  l'étoile  de  Napoléon 
Bonaparte,  de  cet  homme  providentiel  presque 
unique  dans  le  cours  des  âges  ,  car  ses  prédéces- 
seurs avaient  une  roule  populaire  ou  glorieuse 
toute  tracée...  Charlemagne  s'appuyait  sur  son 
père...  Alexandre,  sur  sa  royauté...  César,  sur 
tous  les  Jules...  Napoléon  ne  s'appuyait  que  sur 


DE    LA    DDCHESSE    d'aBRANTÈS.  |  |^ 

sa  gloire  personnelle...  lui  seul  était  sa  desti* 
née...  lui  seul  était  tout  lui'  !...  eh  bien!  c'est 
alors  son  étoile  jetait  des  rayons  lumineux  plus 
éblouissans  que  jamais  ils  ne  l'avaient  encore 
fait...  hélas!  ils  l'aveuglèrent...  Cette  entrevue 
d'Erfurth,  où  l'empereur  de  Russie  lui  donns 
tant  de  preuves  d'une  amitié^fraternelle,  fut  un 
leurre  que  le  destin  lui  donna  pour  le  perdre..* 
Il  existe  des  détails  d'une  intime  confiance» 
pour  les  jours  qu'ils  passèrent  ensemble  alors» 
impossibles  à  rapporter,  et  qui  sont  étourdis* 
sans...  On  sait  cette  preuve  plus  connue  dé 
l'amitié  de  l'empereur  Alexandre,  lorsque  Talraa, 
jouant  dans  le  rôle  de  Philoctète,  je  crois,  dit  : 

L'amitié  d'un  grand  homme  est  un  bienfait  des  dieiii?.,. 

l'empereur  Alexandre  se  leva  du  fauteuil  dans 
lequel  il  était  assis ,  et  se  jeta  dans  les  bras  de 
l'empereur  avec  une  émotion  si  vraie  et  si  bien 
sentie,  que  chacun  ne  put  en  douter.  L'empe^ 
reur  de  Russie  ne  donna  pas  seulement  de  cette 
manière  des  preuves  de  son  amitié  à  Napoléon; 
en  voici  une  autre  que  je  garantis  comme  pdsi- 

»  Noire  héros  littéraire,  Victor  Hugo,  celui-là  qui  jamais 
ne  faillit  à  mettre  le  mot  juste  à  la  chose,  eu  disatat  lui,  â 
parlé  justement. 


I20  3IEMOIRES 

tive:  il  est  des  Mémoires  qui  peut-être  paraîtront 
quelque  jour,  et  qui  certifieront  de  la  vérité  de 
ce  que  j'avance. 

tfLa  Prusse  malheureuse  et  humiliée  ,  l'Autri- 
che  tout  aussi  malheureuse  quoique  moins  op- 
primée, et  surtout  moins  abaissée,  avaient  toutes 
deux  dès  lors  la  volonté,  sinon  de  se  venger,  au 
moins  de  reprendre  une  altitude  de  gouverne^ 
ment  et  de  royaume ,  que  toutes  deux  avaient 
perdue  depuis  Austerlitz  et  léna...  Lorsque  le 
comte  Nicolas  Romanzoff  vint  à  Paris  vers  cette 
époque  (avant  la  campagne  de  Wagram  ) ,  on  lui 
fit  des  ouvertures  pour  former  dès  lors  la  fa- 
meuse alliance  à  laquelle  devait  déjà  s'unir  la 
Suède...  L'Autriche  disait  : 

—  Lorsque  l'affaire  d'Espagne  sera  terminée , 
Napoléon  se  tournera  vers  nous,  si  déjà  il  n'en  a 
l'intention;  aussi  devrions-nous  avoir  déjà  passé 
rinn...  Nous  serons  battus;  et  la  seule  barrière 
qui  existe  entre  vous  et  la  France  étant  renver- 
sée, la  Pologne  n'étant  plus  une  de  vos  provin- 
ces, que  pouvez-vous  espérer?...  Soyez  au  con- 
traire notre  alliée...  unissez-vous  à  nous,  et 
nous  formons  une  ligue  défensive  si  nous  n'avons 
pas  le  pouvoir  de  la  faire  offensive. 

La  Prusse  parlait  de  même  avec  plus  de  motifs 
encore  pour  appuyer  ses  paroles... 


DE    l'a.     DUCHKSSF    D  ABRAJNïÈS.  121 

Mais  jamais  M.  de  Romanzoff,  et  avant  lui, 
M.  de  ïolstoy,  ne  voulurent  écouter  ni  l'Autriche 
ni  la  Prusse.  Les  réponses  de  M.  de  Romanzoff 
furent  admirables  même  de  loyauté.  C'est  une 
justice  que  je  dois  rendre  à  la  Russie...  je  sais  ce 
fait  avec  justesse,  et  je  le  garantis...  NajDoléon , 
qui  savait  deviner  et  surprendre  le  mensonge , 
comme  il  savait  aussi  reconnaître  la  vérité,  re- 
çut, dans  cette  entrevue  d'Erfurth ,  une  si  entière 
conviction,  qu'il  ne  faut  pas  autant  le  blâmer 
de  s'élre  appuyé  sur  la  R^ussie  pour  se  délivrer 
de  toute  inquiétude  relative  au  reste  de  l'Europe, 
tandis  qu'il  achevait  ses  affaires  d'Espagne. 

Maintenant  voici  un  autre  fait,  en  apparence 
assez  indifférent,  et  qui,  pour  la  suite,  a  peut- 
être  décidé  du  destin  de  Napoléon. 

Etant  un  jour  avec  l'empereur  Alexandre  à 
Erfurth,  et  causant  avec  lui  comme  avec  un  frère, 
Napoléon  lui  parlait  de  Ferdinand  VII...  de  l'en- 
nui qu'il  lui  causait...  de  celte  captivité  de  Valen- 
çay, car  enfin  il  fallait  bien  l'y  maintenir...  tout 
cela  lui  était  importun...  et  puis,  ce  roi  si  nul 
d'ailleurs,  conspirant  dans  l'ombre  avec  des  filles 
de  basse  cour,  toutes  ces  intrigues  étaient  odieu- 
ses à  Napoléon, .et  il  en  parlait  avec  dégoût... 
L'em  pereur  de  Russie  le  regarda  quelques  instans, 
puis  il  sourit,  et  tourna  la  tête  en  gardant  le  si- 


122  MÉMOIRES 

lence...  mais  ce  silence  était  bien   éloquent... 

—  Avez-voiis  donc  un  mofcn  magique  pour 
inaitriser  ce  mauvais  génie?  dit  en  riant  Napoléon 
en  voyant  l'empereur  Alexandre  lever  les  épau- 
les en  signe  d'une  impatience  méprisante. 

—  ^la  foi ,  répondit  l'autre, quand  un  ennemi 
est  caplif,  et  qu'il  est  aussi  gênant  pour  le  vain- 
quenr  que  sa  captivité  lui  est  ennuyeuse  à  lui- 
même  à  supporter,  ce  qu'il  y  a  de  mieux  à  faire 
pour  tous  deux,  c'est...  ma  foi ,  d'en  finir... 

Napoléon  demeura  un  moment  immobile... 
mais  il  ne  répondit  pas...  Ce  qui  est  certain, 
c'est  qu'il  ne  suivit  pas  le  conseil...  et  que,  plus 
tard,  lorsque  en  i8i5  il  fallut  choisir  un  asile, 
cette  phrase  d'Alexandre  lui  revint  en  mémoire... 
probablement  quelle  lui  revint  également  à 
l'esprit,  lorsqu'en  1814  je  lui  fis  parvenir  un 
message  par  le  duc  de  Rovigo  à  la  suite  d'une 
longue  conversation  qne  j  eus  avec  l'empereur 
de  Russie  dans  mon  hôtel  de  la  rue  des  Champs- 
Elysées  que  j'occupais  encore  à  celte  époque. 

Ce  qui  est  malheureusement  vrai  à  cet  égard, 
c'est  que  Napoléon  fut  trop  abusé  par  l'amitié 
d'Alexandre  en  180S  et  1809  ,  et  que,  plus  tard, 
il  n'y  crut  pas  assez.  Son  esprit  était  taillé  sur 
une  telle  forme,  qu'il  était  difficile  qu'il  se  trou- 
vât en  harmonie  de  pensées  et  d'actions  avec  le 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  123 

reste  des  hommes...  J'ai  eu  bien  souvent  l'occa- 
sion de  faire  cetlc  remarque... 

Après  plusieurs  semaines  passées  à  Erfurth  au 
milieu  des  intérêts  les  plus  graves,  des  fêtes  les 
plus  gaies  et  les  plus  vives  sous  tous  lea  rapports 
possibles,  comraesi  les  destinées  de  l'Europe  ne  se 
fussent  pas  discutées  au*milieu  d'elles ,  Napoléon 
ne  fit  que  traverser  la  France  pour  filer  aussitôt 
surl'Espagne,  et  l'impératrice  revint  àParispour 
les  fêtes  du  premier  de  l'an.  L'arxhichancelier  lui 
donna  un  bal  dans  sa  triste  maison  du  Carrousel, 
l'ancien  hôtel  d'Elbeuf. ..  Je  n'ai  jamais  vu  une 
fête  gaie  chez  l'archichancelier  ,  même  un  bal 
masqué...  Je  ne  sais  quel  sérieux,  quelle  solen- 
nité se  mêlaient  au  bruit  des  violons ,  et  glaçait 
tout  ce  qui  devait  être  chaleureux  et  animé;  mais 
il  est  de  fait  que  jamais  enfin  je  n'ai  vu  une  fête 
joyeuse  chez  Cambacérès.  Ce  jour-là  c'était  en- 
core plus  fort...  la  pièce  était  sombre;  il  n'y 
avait  que  peu  de  femmes  ;  l'impératrice  était  sé- 
rieuse; on  parlait  de  guerre  avec  l'Autriche;  et 
le  comte  de  Melternich,  revenu  de  Vienne  de- 
puis peu  de  jours,  avait,  malgré  sou  aisance  ha- 
bituelle ,  une  attitude  contrainte  que  son  parfait 
usage  du  monde  ne  pouvait  maîtriser. 

M.  de  Metternich  était  allé  à  Vienne  vers  la 
fin   de  novembre  pour  des  affaires  de  haute  im- 


124  MÉMOlRliS 

portance,  iTiais  il  avait  donné  à  ce  voyage  la  cou- 
leur d'un  voyage  entrepris  pour  ses  affaires  per- 
sonnelles, annonçant,  avant  de  quitter  Paris, 
qu'il  ne  serait  absent  que  deux  ou  trois  semaines. 
Le  duc  de  Cadore,  oubliant  que  le  comte  de 
Metterniclî  ne  lui  devait  aucun  compte  de  sa 
conduite ,  et  qu'il  pouvait  bien  aller  chez  lui , 
et  même  pour  les  affaires  de  sonambassiide,  sans 
que  M.  le  duc  de  Cadore  y  trouvât  à  redire  ,  se 
mit  à  le  railler  avec  une  sorte  d'humeur  aigre- 
douce  du  retard  très  prolongé  qu'il  avait  mis  à 
son  retour... 

— Savez-vous  bien  ,  monsieur  l'ambassadeur, 
que  nous  pourrions  à  bon  droit  nous  formaliser 
de  ce  retard,  et  en  vérité  quoique  vous  protestiez 
de  vos  intentions  pacifiques  ,  nous  pourrions 
y  voir  une  sorte  de  confirmation  aux  bruits  que 
proclament  les  journaux  anglais. 

—  Je  ne  puis  que  répéter  à  Votre  Excellence, 
répondit  M.  Metterniclî,  ce  que  je  lui  ai  sou- 
vent dit  à  cet  égard  :  c'est  que  l'empereur  mon 
maître  désire  demeurer  en  paix  avec  la  France... 
Quant  au  retard  qui  a  eu  lieu  dans  mon  retour, 
il  n'a  eu  d'autre  cause,  je  vous  assure,  que  l'em- 
pécheraent  apporté  à  la  libre  circulation  sur  les 
routes  de  Bavière  par  le  corps  du  général  Oudi- 
not  qui  entre  en  Allemagne. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  125 

Lorsqu'on  me  répéta  ce  mot,  que  je  trouvai 
charmant,  et  qui  est  au  fait  d'une  extrême  fi- 
nesse et  surtout  de  ce  bon  goût  de  bonne  com- 
pagnie, puisé  à  l'école  du  prince  de  Ligne,  je 
demandai  à  M.  Metternich  s'il  était  vrai  qu'il 
l'eût  dit...  Je  le  trouvais  aussi  joli  qu'un  mot 
peut  être  joli...  Il  se  mit  à  rire...  mais  ne  me  ré- 
pondit pas... 

—  L'avez-vous  dit?  lui  demandai-je  encore. 

—  Aurais^je  donc  mal  fait?  me  dit-il  en  riant 
toujours... 

—  Non  certainement... 

—  Alors  je  l'aurai  dit...  mais  je  ne  m'en  sou- 
viens pas. 

Le  fait  est  qu'il  l'avait  dit,  et  il  est  vrai- 
ment bien...  11  y  a  de  ces  mots  qui  font  l'effet 
d'une  lame  à  deux  tranchans,  et  qui  sont  com- 
pris aussitôt  de  manière  à  couper  une  idée  même 
judicieuse  et  forte.  Que  répondre  à  un  homme 
qui  se  moque  de  vous  avec  politesse?...  et  puis 
M.  le  duc  de  Cadore  n'était  pas  de  force  à  lutter 
avec  M.  de  Metternich ,  le  type  à  cette  époque 
de  ce  que  la  haute  aristocratie  offrait  de  bonnes 
manières  élégantes,  d'exquise  politesse,  et  d'ex* 
tréme  impertinence  '. 

*  Il  ne  faut  pas  comprendre  le  mot  autreraent  que  je  le 


ï  26  MÉMOIRES 

Il  fallait  que  M.  de  Metternich  lût  un  homme 
très  distingué  dans  l'opinion  de  M.  le  comte  de 
Stadion  ,  alors  à  la  tête  des  affaires  en  Autriche , 
pour  qu'il  Teiit  envoyé  auprès  de  Napoléon  dans 
les  circonstances  où  se  trouvait  l'Autriche.  La 
tête  blonde  du  jeune  ambassadeur  renfermait  en 
effet  déjà  les  germes  de  cette  habileté  qui  le  met 
aujourd'hui  à  la  tètej  de  ceux  qui  dirigent  le 
vaisseau  de  l'Europe.  L'empereur  Napoléon  l'a 
jugé  bien  et  mal...  mal  d'abord...  bien  ensuite... 
mais  il  était  trop  taid  ;  le  mal  était  fait,  et  d'une 
manière  irréparable...  M.  de  Metternich,  blessé 
dans  ses  affections  les  plus  chères  lorsqu'on  re- 
tint à  Paris  ses  enfans  et  sa  femme,  déçu  dans 
tout  ce  qu'il  avait  droit  d'attendre  de  la  justice 
d'un  souverain  chez  lequel  il  était  sous  le  litre 
le  plus  sacré  parmi  les  hommes,  même  chez  les 
plus  sauvages,  où  le  calumet  de  paix  est  un  signe 
respecté,  M.  de  I\îetternich  devint  l'ennemi  de  la 
France;  tandis  qu'ébloui  par  le  génie  étonnant 
de  l'empereur,  il  eût  subi  le  charme  sous  lequel 
l'empereur  Alexandre  se  lai^ssait  doucement  aller. 
Mais  en  laissant  seiilement  percer  aux  yeux  de 
M.  de  Metternich  la  plus  simple  apparence  de  la 
volonté  de  le  vouloir  séduire ,  la  iioblesse  et  la 

comprends  moi-même...  Il  est  pris  ici  dans  l'acceplion  lllle- 
rale  de  parfaile  assurance. 


DE    LA    nUCHESSE    d'aBRANTÈS.  1  2^ 

fierté  de  son  caractère  s'en  irritèrent  aussitôt,  et  le 
placèrent  tout  naturellement  dès  lors  dans  une  at- 
titude hostile. C'était  une  conséquence  inévitable. 
L'impératrice  était  donc  elle-même  fort  triste  à 
ce  bal  de  l'archichancelier.  A  deux  heures  du  ma- 
tin il  n'y  avait  plus  personne  ;  jamais  il  ne  s'est  vu 
de  fêle  aussi  mélancolique.  D'AigrefeuilIe,  qui  fai- 
sait le  grand-chambellan ,  le  grand-maître  des  cé- 
rémonies, aurait  pourtant  été  à  lui  seul  un  motif 
d'hilarité  pour  qui  l'aurait  vu  avec  sa  petite, 
ronde  et  courte  taille,  sa  figure  rougeaude,  ses 
yeux  ronds  et  petillans,  sentant  la  bisque  et  le 
vin  de  Champagne,  et  tout  cela  enfermé  dans  un 
habit  de  velours  bleu-de-ciel ,  de  ce  velours  qu'on 
appelait  jadis  velours  à  la  reine ,  et  qui  lui  avait 
été  donné  par  ma  bonne  et  chère  maman  la 
comtesse  de  la  Marlière.  C'était  ime  ancienne 
robe  de  cour  à  elle...  Lors  du  couronnement, 
.l'archichancelier  avait  fait  faire  son  manteau  avec 
une  queue  beaucoup  plus  longue  que  l'empe- 
reur ne  le  voulait  permettre  ;  en  conséquence  on 
la  coupa.  L'archichancelier,  qui  était  un  homme 
d'ordre  comme  chacun  sait,  fut  bien,  aise  de  pou- 
voir faire  les  munificences  de  son  avènement 
au  titre  de  grand  dignitaire  sans  qu'il  lui  en  coû- 
tât trop  cher;  il  fit  donc  cadeau  à  d'Aigrefeuille 
des  rognures  d'hermine  du  manteau  archickan- 


128  MÉMOIRES 

celiérisque...  D'Aigrefeuille  fut  ravi;  mais  comme 
les  rognures  de  velours  bleu  ou  violet,  je  ne  sais 
plus  lequel,  ne  pouvaient  se  coudre  pour  en 
faire  un  habit ,  il  fit  le  câlin  auprès  de  ma  bonne- 
maman  pour  avoii"  sa  robe  l)ieu-deciel.  Elle  la 
lui  donna  donc;  et  d'Aigrefeuille,  enchanté  com- 
plètement pour  cette  fois,  fit  poser  en  petites 
bandes  la  fourrure  d'hermine  sur  le  bord  de  son 
habit  bleu-de-ciel;  mais  comme,  dans  l'extrême 
queue  du  manteau  de  l'archichancelier ,  il  n'y 
avait  pas  de  queue  d'hermine,  la  fourrure  d'un 
blanc  tout  uni  ressemblait  fort  bien  à  celle  d'un 
chat  ou  d  un  lapin...  Et  puis  cette  boule  toute 
rouge  et  toute  réjouie  du  gros-petit  homme  au- 
dessus  de  tout  cela,  c'était  bien  comique... 

Junot  était  rentré  en  Espagne,  et  l'empereur 
était  également  reparti  pour  joindre  les  Anglais  ; 
il  brûlait  de  les  combattre  ;  au  Corps  législatif 
il  avait  dit:  Fn/ln  Us  sont  venus  sur  lecontinenll... 

Et  dans  le  fait  ses  prévisions  de  victoires  n'é- 
taient pas  incertaines...  Il  les  vit  fuir  devant  lui 
aussitôt  qu'il  parut!...  JMoore  et  ses  soldats  furent 
détruits  comme  la  paille  sèche  l'est  par  le  feu... 
Pourquoi  donc  n'est-il  pas  demeuré  pour  ac- 
complir l'œuvre  de  la  conquête  de  l'Espagne?  .. 
Quand  de  pareilles  réflexions  se  présentent  à 
l'esprit,  alors  d'étranges  doutes  s'élèvent...  On 


DE  LA  DUCHESSE  D  ABRANTKS.       1 29 

croit  enfin  que  Napoléon  dit  la  vérité,  quand  il 
affirme  qu'il  ne  voulait  pas  faire  la  guerre  dans 
le  nord  lors  de  la  campagne  de  Wagram;  et  si 
l'on  fait  en  même  temps  coïncider  cette  tentative 
faite  auprès  de  la  Russie  par  l'Autriche,  lors- 
qu'elle demanda  à  M.  de  Romanzoff  d'entrer 
dans  la  ligue  rf^yà  formée  par  la  Prusse,  l'Autriche 
et  la  Suède ,  on  acquiert  une  demi-conviction 
bien  justificative  pour  Napoléon.  Il  est  bien  aisé 
de jeterdes  pierres  surune  tombe...  elle  résonne... 
mais  elle  ne  répond  pas... 

L'empereur  joignit  les  Anglais  assez  à  temps 
pour  montrer  que  son  étoile  guerrière  était  en-, 
core  dans  sa  plus  grande  force  de  bonheur...  Ce 
dernier  sourire  de  la  fortune  lui  fut  peut-être 
plus  funeste  qu'aucune  flatterie  n'aurait  pu  l'être 
avec  son  poison  décevant.  L'Espagne  n'était, 
après  tout,  disait-il,  que  ce  qu'il  en  avait  tou- 
jours présumé,  c'est-à-dire  un  peuple  abâtardi, 
et  même  sans  courage. 

—  Tu  les  as  mal  jugés,  dit-il  à  Junot  à  quelque 
temps  de  là. 

Junot  s'inclina  sans  répondre...  Il  avait  raison. 
Napoléon  était  à  cet  égard  frappé  d'une  sorte 
de  vertige,  et  nulle  parole  n'eût  été  comprise. 

Il  arriva  devant  Madrid.  On  sait  qu'il  y  entra 
après  une  assez   médiocre   résistance.  Voici  la 
XII.  9 


|50  MÉMOIRES 

capitulation  teile  qu'elle  fut  envoyée  aux  chefs 
de  corps  qui  étaient  en  Espagne.  Je  la  copie  d'a- 
près l'exemplaire  original  x^ue  j'ai  sous  les  yeux  ; 
seulement  je  ne  la  rapporterai  pas  en  entier,  mais 
comme  elle  fut  altérée  dans  !e /l/(7?u7car,  où  je  ne 
crois  même  pas  qu'elle  fat  mise,  j'en  rapporte  ici 
les  principaux  articles  qui  me  paiaissent  les  plus 
intéressans...  La  formule  qui  est  en  tête  est  sur- 
tout à  remarquer...  soit  qu'on  l'ait  fait  mettre  aux 
Espagnols,  soit  qu'ils  l'aient  mise  d'euxmémes. 
Quelques  expressions  surtout  sont  singulières: 
«  La  junte  mililaire  de  Madrid,  adhérant  à  la 

•  proposition  qui  lui  a  été  faite  par  Son  Altesse 

•  Sérénissime  Alexandre,  prince  de  î^eufcliâtel, 
■  vice-connétable  de  France,  m;ijor-général  de 

•  l'armée,  de  faire  ccascr  les  malheurs  (fui  mena"- 
» cenl  la  ville  de  Madrid,  et  qui   compromettent 

•  la  sûreté  d'un  si  grand  nombre  de  ses  citoyens, 

•  a  nommé  Son  Excellence  don  Thomas  Morla, 
»  capitaine  -  général   de  l'Anilalonsie  ,   conseiller 

•  d'Etat,  direcieur-général  de  larlillerie,  etc.,  etc., 
»et  don  Fernando  de  la  Verra,  maréchal-de-camp 
odes  armées  royales,  et  gouverneur  de  la  place 

•  de  Madrid  ',  etc. ,  etc.,  pour  conclure  et  signer 

•  avec  Son  Altesse  Sérénissime  le  prince  INeuf- 

»  châtei  les  conditions  de  la  ville  de  Madrid.  » 

»  L'empereur  fut  très  mécontent  de  ce  mol  place...  Ils  sç 
croient  vraiment  dans  une  ville  de  guerre  ,  dit-il... 


DE    LA    DOCHESSE    D  AERANTES.  l3l 

CAPITULATION 

QQB    LA.   JUNTE    POLITIQUE    ET    MILITAIRE    DE    MiORIB    VltOPOSB   A 

S.    M.    I.    ET    R.   l'empereur   DES    FRANÇAIS. 


La  conservalion  de  la  reli- 
gion catholique  apostolique  et 
l'ornnine,  sans  qu'on  puisse 
en  tolérer  d'aulres,  selon  les 
lois... 

ART.    II. 

La  liberté'  et  sûreté  des  vies 
et  proprie'le's  de  tous  les  bouiv 
geois  et  habiians  de  Madrid 
et  des  fonrtionnaires  publics. 

Égnleniinl  les  vies , 

droits  el  propriétés  des  ecclé- 
siastiques,  séculiers  et  régu- 
liers des  deux  sexes,  concer- 
nant le  respect  dû  aux  teni' 
pies,  le  tout  conformément  à 
nos  lois  et  pratiques. 
ART.   iir. 

Ob  assure  aussi  les  vies  et 
propriétés  des  militaires  de 
tous  grades. 

•  ART.    IV. 

On  ne  poursuivra  aucune 
personne  pour  opinion  poli- 
tique... etc. 


Accordé 


Accordé. 


Accordé. 


AçcQrif. 


On  n'exigera  aucune  con- 
tribution, si  ce  n'est  celles 
ordinaires  payées  jusqu'à  ce 
jour. 

ART.    VI. 


!f  On  conservera  nos  lois  ,  nos 
coutumes,  et  tribunaux  dans 
leur  constitution  actuelle. 


Accordé,  jusqu'à  l'organi- 
sation définiù^e  du  royaume. 


\.ccor Aé ,  jusqu'à  l'organi' 
sation  définitive  du  reyaumti 


\J2 


MjÉMOIKES 


Les  troupes  françaises,  et 
Jeurs  oflGciers,  ne  seront  pas 
ioj;e's  dans  les  maisons  prirti- 
ciiliéres,  mais  dans  des  caser- 
nes ,  pavillons  ,  et  non  pas 
dans  des  couvens  et  monas- 
tères conservant  les  priviJéyes 
accordés  par  les  lois  aux  clas- 
ses respectives. 


Accordé...  bien  entendu 
qu'il  y  aura,  pour  1rs  soldats 
elles  officiers,  des  casernes, 
des  pavillons  meublés  confor- 
mément aux  règlemens  mili- 
taires ,  mais  dans  le  cas  d'in- 
suffisance desdils  bà  imens  , 
on  aurait  recours  à  d'autres 
moyens  de  logemens  '.. . 


Les  troupes  sortiront  de  la 
ville  avec  les  honneurs  de  la 
guerre,  et  se  retireront  où  il 
leur  conviendra. 


ART.    IX. 

On  payera  fidèlfhnent  et 
constamment  les  dettes  et 
obligations  publiques  et  de 
l'État. 


Les  troupes  sortiront  avec 
les  hotitieurs  de  la  guerre, 
défiltront  aujourd'hui  /^  dé- 
ceniiire  à  deux  heures  après 
midij  et  déposeront  leurs  ar- 
mes et  leurs  canons.  Les  bour- 
t;eois  armés  déposeront  éga- 
lement leurs  armes  et  leur 
artillerie,  après  quoi  les  liabi- 
tans  rentreront  chez  eux  et 
les  paysausdîinsleurs  villages. 
Tous  les  individus  enrôlés 
depuis  quatre  mois,  sont  de'- 
gagés  de  leur  cnrôleuient  et 
rentreront  dans  leurs  loyers. 
Tous  les  autres  sont  prison- 
niers de  guerre  jusqu'à  leur 
échange  ,  qui  peut  se  faire 
immédiatement  à  grade  et  à 
nombre  égal. 

Cet  objet  est  un  objet  de 
politique  qui  concerne  l'en- 
semble du  royaume,  et  dé- 
pend de  son  administration 
générale. 


•  J'ai  mis  cet  article  parce  que  j'ai  entendu  dire  mille 
fois  par  des  Espagnols,  qu'après  avoir /?row/.y  qu'il  n'en  serait 
rien,  fempereur  avait  fait  loger  dans  des  couvens.  On  voit 
qu'il  a  stipule'  que  c'était  condilio nue Ih  nient  qu'il  exemplait 
|«S  couT«ns. 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  i35 


On  conservera  les  emplois 
aux    géinîraux   qvii    voudront        Accordé...  sinon  l'emploi, 

demeurer  d;ins  i^ladrid  ,  el  on  bien  le  paiement  de  leur  trai- 

laissera     sortir    ceux  qui    le  tentent,  jusqu'à  T organisation 

voudront.  djinilive  du  royaume. 

ABT.    XI    ADDITIONNEL. 

Un  détachement  de  la  garde  impériale  prendra  ,  aujour- 
dMiuiàmidij  possession  des  portes  du  palais...  Egalement 
à  midi,  les  postes  de  la  ville  seront  remis  à  l'armée  fran- 
çaise... A  midi,  la  c;iserne  dite  des  gardes-du-cnrps  el  l'Hopi- 
tal-Général  seront  remis  à  l'armée  française  ;  à  la  même  heure, 
les  parcs  et  magasins  de  l'artillerie  et  du  génie  seront  remis 
au  génie  et  à  l'artillerie   française. 

Les  barricades  seront  détruites,  et  les  rues  repavées  «. 

L'officier  français  qui  doit  prendre  le  commandement  de 
la  ville  de  Madrid  se  rendra  à  midi  à  l'Hotel-de-Ville  ac- 
compagne' d'une  garde  pour  concerter  les  mesures  avec  les 
autorités,  etc. 

Nous,  soussignés,  munis  des  pleins  pou- 
voirs... etc. 

Fait  au  camp  Impérial  devant  Madrid ,  le  4 
décembre  1808.  Signé,  Alexandre. 

Thoma-s,  Morla,  Don  Fernand  de  la  Verra. 

Pour  ampliation.  Alexandre. 

»  Il  paraît  qu'ils  savaient  avant  nous  qu'on  fait  au  besoin 
des  boulets  avec  des  pavés  ..  en  elfet,  un  cinquième  étage 
porte  loin...  et  le  pavé  est  une  espèce  dé  projectile  qui  ne 
manque  pas. 


J  54  MÉMOIRES 

Vûil;^  une  pièce  curieuse.  Croirait-on  que  cette 
capitulation  est  celle  d'une  ville,  capitale  d'un 
royaume  dont  le  roi  est  captif  de  l'homme  qui 
est  devant  ses  mnrsl...  pas  un  mot  pour  lui  !... 
pas  une  parole  d'intérêt!...  pas  une  clause  en  sa 
faveur  ou  bien  pour  ce  vieux  roi  qui  les  gou- 
verna loug-temps  ,  si  ce  n'est  avec  honneur,  du 
nioin"s  avec  bonté.  Et  les  réponses  faites  par  Ber- 
ihier ,  mais  dictées  par  une  autre  pensée  que  la 
sienne!...  en  tout,  cette  capitulation  m'a  fourni 
bien  des  sujets  de  réflexion. 

Elle  fut  envoyée  à  tous  les  coraraandans  de 
corps  d'armée.  —  Le  maréchal  Moncey  en  reçut 
une  copie,  étant  devant Sarragosse,  qu'on  l'avait 
chargé  de  prendre  comme  on  lui  aurait  dit  d'al- 
ler prendre  la  Courtiile;  après  son  affaire  de 
Madrid  ,  l'empereur  croyait  toujours  de  plus  en 
plus  que  l'Espagne  ne  tiendrait  pas  six  mois ,  et 
j'en  vais  donner  la  preuve  par  la  copie  d'une 
lettre  écrite  au  duc  de  Conegliano,  maréchal 
3Ioncey,  sous  la  date  du  8  décembre,  et  que 
celui-ci  envoya  à  Junot  quand  il  le  remplaça 
dans  le  commandement  du  siège  de  Sarragosse. 
Ty  joins  la  copie  de  la  lettre  du  maréchal 
Moncey  '  : 

«  Tous  ces  papiers  foal  partie  de  ceux  du  duc  d'Abrantés- . 

Us  seront  déposés,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  chez  mon  éditeur. 


r 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBEvAXTÈS.  1 55 

«Monsieur  le  maréchal, 

»La  prise  de  Madrid  ,  la  def-iite  des  différentes 
»  armées  des  insiirsiés ,  doivent  enfin  décider  Sarra* 

•  gosse  ;  aussitôt  quevoiisaurez  f«r65f(  la  place,  et 

•  que  vous  v  aurez  f.iit  rentrer  rennemi ,  vous  en-^ 

•  verrez  des  pas  leœentaires  et  vou«^  entrerez  en 

•  négociations;  offrez  !a  raérae  capituiation  qu'à 

•  Madrid.  Vous  en  trouverez  ci-joiut  la  copie. 

o  Alexaxdhe. 
■  Pour  copie  conforme. 

fLe  maréchal  duc  de  Conegliano, 

»  MOSCEY.  » 

▲lagOD,  le  a  janvier,  1S09. 

«J'ai  pensé,  monsieur  le  duc,  que  vous  seriez 

•  bien  aise  de  connaître  les  instructions  que  Son 
»  Altesse  Séréuissime  le  major-général  m'a  adres- 
»  sées  relativement  à  ma  conduite  envers  la  ville 

•  de  Sarragosse;  je  vous  envoie  l'extrait  de  sa  dé- 

•  pèche  du  S  du  passé,  ainsi  que  la  copie  de  la 

•  capitulation  de  Madrid,  que  peut-être  Son  Al- 
■  tesse  Sérénissirae  ne  vous  a  pas  envoyée. 

»  L'attaque  des  ouvrages  extérieurs  de  la  place 
»  a  eu  lieu  du  2 1  au  22  ,  à  neuf  heures  du  matin. 


|36  MÉMOIRES 

»J'ai  envoyé  un  parlementaire:  la  réponse  du 
«général  Palafox  a  été  négative. 

»  Je  profite  avec  plaisir  de  cette  circonstance, 
»  monsieur  le  duc,  pour  vous  renouveler  l'assu- 
•  rance  de  ma  haute  considération.  » 

Puis  à  la  dernière  ligne,  delà  main  du  maré- 
chal : 

*Je  vous  embrasse  de  tout  mon  cœur,  mon  bien 
»  cher  duc. 

»  Le  maréchut,  duc  de  ConegUano  , 

->  MONCEY.  » 

C'est  le  plus  brave ,  le  plus  digne  des  hommes 
que  le  duc  de  ConegUano.  Il  était  à  cette  époque 
le  plus  ancien  général  de  l'armée.  Chacun  l'aimait 
et  l'estimait  profondément  pour  sa  probité,  sa 
belle  conduite  militaire,  enfin  ses  nobles  vertus 
à  la  Phocion...  J'avais  appris  de  Junot  à  l'aimer 
et  le  respecter. .. 

Il  est  bien  extraordinaire  que  l'empereur  pût 
ignorer  le  genre  de  défense  de  Sarragosse  î... 
Comment  Berthier  peut- il  écrire  au  maréchal 
Moncey  : 

«Proposez- leur  la  même  capitulation  que  celle 
qu'on  vient  d'accorder  à  Madrid.  » 

Comment  peut-on  parler  d'une  même  chose 


Dr    LA    DCCHESSK    d'aBRAIVTÈS.  1 37 

poiir  rapjjliqueràdeux  circonstances,  deux  fliits 
si  diamétralemeni  différens?...  Sarragosse,  dont 
chaque  maison  était  une  forteresse...  dont  cha- 
que habitant  devenait  un  héros  ,  fùt-il  un  enfant, 
une  femme...  un  vieillard...  Sarragosse,  remplie 
des  moines  les  plus  fanatiques  de  l'Espagne... 
commandée  par  un  homme  stimulé  par  l'ordre 
immédiat  de  son  roi...  Sarragosse  enfin  dont  la 
résolution  généreuse  rappelle  tout  ce  que  l'anti- 
quité raconte  de  merveilleux  pour  la  défense  des 
villes,  mais  pour  l'effacer  avec  les  flots  de  son  sang 
pur  et  fidèle.,  oh!  Sarragosse  est  une  noble  et 
grande  cité... 

Junot  reçut  à  Bordeaux  ces  lettres...  je  ne 
sais  où  était  envoyé  le  duc  de  Rovigo  ,  ou  bien 
où  il  allait,  mais  ils  se  rencontrèrent. 

— Bonjour,  Savary,  lui  dit  Junot  en  allant  à  lui 
et  lui  donnant  la  main  avec  une  loyale  et  fran- 
che cordialité. 

—  Comment  se  porte  Votre  Excellence?  répon- 
dit le  duc  de  Rovigo  en  faisant  un  salut  jusqu'à 
terre,  mais  évidemment  satirique  dans  son  ex- 
pression. 

—  Fort  bien, mon  cher  général.. .dit  alors  Junot 
en  changeant  aussitôt  de  ton  et  de  manière  , 
et  surtout  fort  heureux  de  revoir  enfin  la  France. 

— Ma  foi!  il  me  semble  que  tu  serais  ingrat  en-' 


1 38  MÉMOIRES 

vers  la  providence,  si  tu  ne  regrettais  pas  le  pays 
ù' Eldorado  dont  tu  viens...  On  dit  que  c'est  tout- 
à-fait  comme  dans  le  conte  de  Voltaire...  les  en- 
fans  y  jouent  au  petit  palet  avec  des  émeraudes 
et  des  rubis. 

Et  son  œil  étincelait  comme  les  diamans  dont 
il  parlait.  Junot  connaissait  bien  son  humeur, 
mais  il  ne  l'avait  pas  jugé  de  cette  force- là. 

—  Quant  à  toi,  poursuivit  le  duc  de  Rovigo, 
on  dit  que  tu  as  rapporté  des  diamans  bruts 
d'une  taille  tout-à-fait  inconnue  à  Paris  :  est-ce 
vrai  7 

—  Je  suis  vraiment  fâché,  dit  Junot,  de  ne 
pouvoir  te  montrer  quelques  unes  des  pierres 
que  j'ai  choisies  moi-même  dans  un  grand  sac  de 
toile  verte  (c'est  ainsi  qu'on  les  apporte  du  Bré- 
sil' ),un  sac  de  cette  hauteur,  ma  foi... 

Et  Junot  mettait  sa  main  à  la  hauteur  de  trois 
pieds  de  terre  à  peu  près...  et  le  général  Savary, 
et  ime  autre  personne  qui  peut  aussi  s'en  rap- 
peler, écoutaient  avec  une  avidité  sans  pareille. 
—  Dans  un  grand  sac  de  toile  verte,  où  il  y  en 
avait  peut-être  dix  ou  douze  mille. 

—  Elles  sont  donc  bien  belles  ces  pierres? 

'  Je  n'ai  pas  besoia  de  faire  remarquer  que  Junot  raillait 
en  parlant  ainsi. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  1 3^ 

—  Mais  elles  sont  d'une  assez  belle  taille,  dit 
Jiinot,  pour  que  j'en  aie  fait  creuser  une,  par 
exemple,  potu- faire  un  petit  verre  pour  mon  fils. 

—  Ah!  mon  Dieu  ! 

—  Oui,  oui,  dit  à  demi-voix  l'un  des  auditeurs 
en  se  retournant  vers  l'autre;  c'est  très  vrai... 
Imaginez- vous  que  madame  Jimot  a  reçu  un  col- 
lier de  pierres  tellement  grosses  quelle  ne  peut 
pas  les  porter. 

Ces  paroles  ont  été  dites  aussi  positivement 
que  je  les  rapporte...  Croirait-on  qu'un  homme 
d'esprit  comme  le  duc  de  Rovigo,  car  on  ne  peut 
lui  en  refuser,  et  il  en  avait  même  beaucoup... 
qu'un  homme  d'autant  d'esprit  que  lui  ait  pu 
réf)éter  une  absurdité  de  cette  nature?  Ces  pau- 
vretés prirent  une  consistance  tellement  posi- 
tive, qu'à  peine  fus-je  de  retour  à  Paris  qu'il  ne 
fut  bruit  que  de  ma  magnificence;  cette  magni- 
ficence était,  disait-on,  si  orientale^  que  l'impéra- 
trice devait  pâlir  auprès  de  moi...  On  peut  juger 
quelle  belle  et  bonne  pâture  cela  faisait  pour  les 
âmes  charitables  de  ces  femmes,  dont  l'envie  n'a- 
vait déjà  pu  me  pardonner  la  position  élevée  où 
l'empereur  avait  placé  Junot,  et  que  je  recevais 
de  lui.  A  partir  de  ce  moment  tous  les  pas  que  je 
faisais  étaient  observés;  ce  que  je  touchais  àe 
changeait  en  or,  comme  faisait  ce  rôi  de  Lydie  ; 


l4o  MèMOIRE» 

tout  ce  que  je  portais  était  bien  plus  beau  que  ce 
que  portaient  les  autres,  et  l'envie  opéra  un  sin- 
gulier effet:  ce  fut  de  me  placer  dans  un  jour 
qui  faisait  valoir  même  ce  qui  était  défectueux. 
Cela  n'est  pas  l'ordinaire  de  cette  honteuse  pas- 
sion; je  ne  l'ai  guère  vu  que  pour  moi...  C'était 
à  un  tel  point  que  j'aurais  porté  des  diaraans  faux 
impimément,  et  que  jamais  on  n'aurait  voulu  le 
croire.  En  voici  ime  preuve. 

J'avais  envoyé  mes  diamans  bruts  en  Hollande 
pour  les  faire  tailler.  Il  y  en  avait  cinq  cents  ka- 
rats;  cela  me  coûta  un  louis  le  karat  :  voilà  donc 
cinq  cents  louis  de  la  taille  seulement.  Les  sa- 
phirs, au  nombre  de  vingt,  en  furent  entourés, 
et  de  ce  qui  resta,  avec  mes  épis  de  diamans,  je 
fis  monter  une  guirlande  avec  une  rose  jaune 
dans  le  milieu,  formée  par  des  diamans  jaunes 
qui  s'étaient  trouvés  par  hasard  dans  les  pierres 
brutes.  Cette  rose  était  plate,  et  même  montée 
en  or  pour  bien  faire  voir  qu'elle  était  faite  avec 
des  diamans  jaunes,  et  non  pas  colorés  ;  on  pré- 
tendit que  célah  un  seul  diamant...  Du  reste  cette 
guirlande  n'avait  rien  d'extraordinaire,  et  je 
pourrais  citer  plus  de  six  de  ces  dames  qui  en 
avaient  de  plus  belles  que  la  mienne. 

Mais  je  l'aurais  cent  fois  répété,  que  j'aurais 
mieux  fait  de  m'en  aller  parler  aux  sables  du  dé- 


DE    LA    DUCHLSSE    DABR/VJVTÈS.  l4l 

sert.. .Ma  guirlande  valait,  selon  l'estimalion  du 
public,  au  moins  trois  cent  mille  francs;  et  com- 
ment cela  ne  serait-il  pas?  Junot  avait  rapporte 
des  tonnes  d'or,  et  le  jour  de  mon  arrivée  les 
caisses  de  quadruples  roulaient  dans  la  cour  de 
mon  hôtel.. .  Enfin ,  je  vous  dis  que  c'était  comme 
au  pays  d'Eldorado. 

Le  fait  est,  car  il  faut  dire  à  la  louange  du  pu- 
blic que  quelquefois  il  n'invente  pas  entièrement, 
et  qu'il  existe  une  sorte  de  fonds  à  ses  sots  pro- 
pos; le  fait  est  que  lorsque  la  nouvelle  de  mon 
accouchement  parvint  à  Lisbonne,  et  en  re- 
connaissance du  service  rendu  par  Junot  pour 
les  cotons ,  le  commerce  de  Lisbonne  me  fit  pré- 
sent d'un  collier  de  diamans  composé  de  vingtet- 
une  pierres  très  belles'.  Mais  il  est  à  remarquer 
que  Jamais  il  ne  fui  monté.  Junot  me  dit  que  j'é- 
veillerais trop  la  jalousie  des  autres  femmes,  et 
il  avait  bien  raison...  mais  quel  résultat  eut  sa 
prudence  et  ma  retenue?... 

Une  seconde  circonstance  atténuante  pour  les 
mauvaises  langues,  c'est  que  Junot  avait  six  cent 
mille  francs  comme  gouverneur  général  du  Por- 
tugal ;  étant  défrayé  d'une  grande  partie  de  sa 
dépense,  il  rapporta  en  France  une  portion  de 

'  L'estimation  faite  par    /'aj^aZ/Wor  Soiiza  était,  je  crois, 
de  ô5o,ooo  fr. 


l4a  MEMOIRES 

ses'^appointemens.  Lorsque  je  revins  à  Paris,  il 
me  dit  d'emporter  avec  moi  une  somme  en  or 
qu'il  avait  avec  lui ,  et  qui,  ainsi  que  je  viens  de 
le  dire,  venait  de  ses  émolumens. 

J'eus  d'abord  peur  de  voyager  avec  un  appât 
pour  les  voleurs,  mais  Junot ,  qui  n'était  pas  fort 
inlimidable,  se  moqua  de  moi ,  et  me  fit  emporter 
cette  caisse  dont  le  poids  faillit  d'abord  être  un 
obstacle ,  car  elle  pesait  beaucoiq)  :  il  y  avait  de- 
dans quatre  cent  trente  mille  francs  en  or.  Aussi , 
lorsque  nous  fûmes  en  route,  la  maudite  caisse 
me  fit-elle  damner,  et  sans  M.  Cavagnari  j'aurais 
perdu  et  patience  et  courage  ;  mais  il  était  homme 
de  tête,  et  comme  il  tenait  essentiellement  à  ce 
que  les  quatre  cent  trente  mille  francs  arrivassent 
sains  et  saufs,  il  fît  si  bien,  que  nous  touchâmes 
sans  accidens  les  murs  de  Paris;  mais  ils  nous 
attendaient  au  port.  En  descendant  cette  caisse 
de  malheur,  elle  reçut,  soit  un  choc,  soit  une 
fausse  direction  ;  toujours  est -il  que  la  caisse 
s'ouvrit,  et  qu'il  tomba  une  quantité  de  pièces 
de  quarante  francs ,  appelées  dans  le  pays  pièces 
de  deux  mille  quatre  cents'.  Je  laisse  à  penser  ce 
que  produisit  sur  une  multitude  badaude  et  cu- 
rieuse la  \iie  d'une  pluie  d'or  !...  quel  effet  cela 

'C'est    2,4oo     reits...    monnaie    fictive   par  laquelle  on 
comte      en  Portugal. 


OF.    LA    DUCHESSE    d' AERANTES.  l/^^ 

fit  sur  les  femmes  de  chambre...  les  mies...  les 
gouvernantes...  et  sur  les  hommes,  bon  Dieu  î 
car  il  n'était  pas  besoin  de  regards  et  d'oreilles 
féminins  pour  que  la  chose  fût  à  l'instant  même 
colportée,  augmenlée ,  et  surtout  commentée  !...  Les 
pièces  d'or  jouèrent  le  rôle  de  /'ffw/"  pondu  par 
le  mari...  il  en  était  tombé  peut-être  cent.  .  avant 
la  fin  dujour  ilyen  avait  un  million  !...On  oubliait 
que  je  n'aurais  jamais  pu  apporter  une  pareille 
somme  dans  ma  voiture,  parce  quelepoidss'y  se- 
rait opposé.. .Mais l'exagération  raisonne-  t-elle?.. . 
L'impératrice  reçut  aussitôt  après  son  re- 
tour de  Bayonne.  Les  cercles  étaient  alors  bien 
brillans,  si  l'on  se  rapj'eile  nos  belles  toilettes 
de  cour:  nos  manteaux  brodés  en  plain  en  lames 
d'argent  et  lames  de  couleur...  nos  pierreries 
bien  mises  en  œuvre,  nos  bijoux  en  profusion, 
et  rien  de  ces  horreurs  de  bijoux  faux  dont  les 
femmes  se  chargent  aujourd'hui,  et  qui  révèlent 
tout  à  la  fois  une  sotte  vanité  et  le  manque  de 
fortune.  Cette  dernière  chose  n'est  pas  un  mal  ; 
niais  il  faut  alors  avoir  le  bon  esprit  de  ne  pas 
regarder  comme  une  obligation  d'avoir  des  pierres 
luisantes  aux  oreilles...  On  peut  être  fort  élé- 
gante sans  diamans,  et  surtout  sans  diamans 
faux,  d'autant  mieux  que  cela  se  voit,  et  ne  peut 
jamais  se  cacher... 


l44  MÉMOIRKS 

Une  femme  avec  laquelle  j'étais  liée  de  ra|3- 
poiîsbieiiveilians  sans  que  nous  allassions  l'une 
chez  l'autre,  me  dit  un  jour: 

—  Irez-vous  au  cercle  demain  ? 

—  Oui,  sans  doute...  Pourquoi  cette  ques- 
tion ?...Avez-vous  besoin  de  moi  pour  vous  mener 
ou  vous  ramener? 

—  Non...  Mais  je  vous  préviens  que  vous  serez 
invitée  à  la  table  de  l'impératrice  si  vous  avez  vos 
diamans.  Les  mettrez-voiis? 

La  demande  me  parut  si  étrange  que  je  de- 
meurai stupéfaite. 

—  Je  les  mettrai...  peut-être...  Mais  je  voudrais 
bien  savoir  à  quel  propos  l'impératrice  fera  l'hon- 
neur à  mes  diamans  de  les  inviter  à  souper? 

—  Oh!  si  vous  mettez  vos  perles,  ce  sera  la 
même  chose...  Après  tout,  poursuivit -elle  en 
riant,  peut-être  serezvous  invitée  sans  avoir  une 
chaîne  d'or  même  au  cou...  Ecoulez  donc,  vous 
êtes  assez  grande  dame  pour  cela,  ce  dont  toutes 
celles-là  enragent. 

—  Ah  çà ,  dis-je  à  la  personne  qui  me  parlait, 
vous  me  direz  peut-être  pourquoi  tout  cet  appa- 
reil. Car  enfin  vous  me  paraissez  si  extraordi- 
naire, tout  aimable  et  spirituelle  que  vous  êtes, 
qu'il  faut  que  j'aie  de  vous  unç  explication. 

Elle  se  ttiit  à  rire. 


Dlî    LA    nDCHKSSK     d'aBRANT^S.  1 45 

—  Vous  êtes  aimable,  et  je  vous  crois  bonne, 
me  dit-elle...  Aussi  j'ai  en  grande  pitié  tous  les 
sots  caqtiets  que  j'entends;  je  hais  les  stupides... 
et  certes  on  l'est  terriblement  dans  ce  pays  de 
cour.  Adieu,  je  suis  de  service,  et  il  faut  que  je 
me  sauve.  Faites-vous  belle  demain,  je  vous  le 
demande  en  grâce. 

Elle  partit  en  emportant  une  foule  de  paquets, 
car  nous  nous  étions  rencontrées  au  Père  de  fa- 
miUe%  et  notre  conversation  avait  eu  lieu  en 
partie  dans  le  magasin,  et  en  partie  dans  la  rue. 

Cette  femme  spirituelle,  que  j'aimais  d'attrait, 
bien  qu'elle  imposât  à  beaucoup  de  gens,  et  que 
j'aimais,  parce  que  je  crois  qu'elle  aussi  m'aimait 
un  peu  ,  était  madame  la  comtesse  de  Remusat  ; 
elle  et  sa  sœur  étaient  deux  charmantes  femmes 
que  je  cherchais  tout  aussitôt  que  je  les  aperce- 
vais... Madame  de  Remusat  avait  un  peu  de  froid 
dans  son  accueil,  mais  ensuite  on  en  appréciait 
d'autant  mieux  sa  bonne  grâce  lorsqu'elle  était 
disposée  à  la  témoigner ,  et  madame  de  Nansouty, 
bonne,  spirituelle,  plus  liante  dans  ses  rapports 
que  sa  sœur,  avait  ce  qu'elle  a  toujours,  un 
charme  tout  particulier.  Junot  lui  était  bien  dé- 
voué, et  moi  j'ai  toujours  été  heureuse  de  la  ren- 
contrer, car  les  femmes  comme  elle  sont  rares. 

»  Le  plus  bel  établissement  en  ce   genre    qu'il    y    eût 
XII.  lo 


l46  MÉMOIRES 


CHAPITRE  V 


Cercle  aux  Tuileries. — Les  diam^ns  et  les  boutons  de  roses. 

—  La  beauté  aux  yeux  louches.  — Madame  de  Yauderaont. 

—  Souper  avec  rimperalrice.  —  La  robe  de  cour  brodée 
en  dianians.  —  Le  déjeuner  aux  Tuileries.  —  La  calom- 
nie.  —  Le  diamant  de  Portugal.  —  Le  Mémorial  de  Sainte- 
Hélène.  —  Le  roi  et  la  reine  d'Espagne  sans  argent.  — 
L'Escurial  et  Sunte-Hélène.  — La  Providence.  — Madame 
da  E^a.  —  Le  marquis  de  Marialva.  — Le   comte  Sabugal. 

—  Le  marquis  d'Alorna.  — Sociélé  portugaise. — Le  sérail 
de  Junot.  — Plaisanterie  du  ministère  anglais.  —  L'amour 
en  trois  personnes.  — Le  méchant  quatrain.  — Si ,  sur  ma, 
foi  !  —  Prise  de  Madrid.  —  M.  de  Flahaut  et  mademoiselle 
de  Saint-Simon  • —  La  grâce  du  père  et  la  vertu  de  la 
fille.  — L'injustice  réparée.  —  Les  aigles  à  Lisbonne.  — 
Promesse  de  l'empereur. —  Lettre  de  Berlhier.  —  Le  ma- 
re'cLalSouIt.  —  Seconde  lettre  de  Berthier.  — Junot  va 
commander  en  Aragon  et  en  Navarre. 

Je  fis  ce  que  j'avais  dit  à  madame  de  Rémusat  : 
je  mis  mes  diaraans.  J'avais  un  manteau  de  tulle 

alors  en  France  et  peut-être   en  Europe.  H  était  dirigé  par 
M.  Beaujc. 


DE    LA    DUCHESSE    DABRANTÈS.  1-47 

blanc  brodé  en  lames  d'argent,  tout  en  plain  ,  et 
toute  la  queue  et  le  tour  de  la  jupe  avaient  une 
guirlande  de  boutons  de  roses,  non  épanouis. 
Quelques  boutons  étaient  placés  entre  la  guir- 
lande de  dianians,  et  le  peigne.  Acausede  la  rose 
dediamans  jaunes,  j'avais  été  au  moment  de  met- 
tre  des  boutons  de  roses  jaunes,  mais  Leroy, 
dont  le  goût  était  si  exquis,  me  fit  remarquer 
qu'autant  les  diamans  allaient  bien  avec  une  robe 
de  velours  ou  de  satin  gros-jaune ,  autant  une 
simple  guirlande  dont  la  faible   nuance  serait 
écrasée  d'ailleurs  par  Téclat  des  brillans  et  de  la 
broderie  en  lames ,  irait  mal ,  même  à  mon  vi- 
sage espagnol.  J'ai  mis   cette   observation  d'un 
homme  fameux,  pour    L'inslruciion  des  jeunes 
femmes. 

Il  y  avait  grand  cercle  aux  Tuileries  ce  même 
jour,  non  pas  dans  les  appartemens  d'en  bas, 
mais  bien  dans  la  salle  des  maréchaux ,  et  sou- 
per dans  la  galerie  de  Diane.  J'arrivai  presque 
l'une  des  dernières  dans  la  salle  du  Trône ,  et  fus 
fort  mal  placée  ;  mais  en  revanche ,  et  par 
la  même  raison ,  je  fus  très  bien  dans  la  salle  du 
concert  et  au  premier  rang.  Madame  de  Rémnsat, 
qui  était  de  service,  sourit  en  me  regardant,  et 
je  vis  en  même  temps  par  la  direction  que  prit 
son  regard,  que  l'impératrice  donnait  ses  ordres 


\:\8  "NfjéMOIRF.S 

à  M.  de  Beaumont.  En  effet ,  quelques  momens 
avant  la  fin  du  concert,  je  le  vis  s'approcher  de 
moi ,  car  il  avait  fait  sa  tournée  comme  une  pe- 
tite couleuvre  en  avançant  sans  mouvement 
et  sans  bruit. 

—  Sa  Majesté  l'impératrice  vous  invite  à  sou- 
per, madame  la  duchesse. 

Je  m'inclinai. 

—  Je  vais  déposer  la  même  faveur  aux  pieds  de 
cette  beauté  altière... 

Et  il  me  montrait  une  grande,  grosse,  blanche 
et  presque  louche  personne  qui  regardait  en 
grand  mépris  tout  ce  qui  l'entourait;  ce  qui  fai- 
sait dire  : 

—  Mais  pourquoi  donc  y  vient-elle  ? 

C'était  madame  de  Vaudemont? 

Lorsque  je  fus  près  de  l'impératrice,  à  peine 
eus-je  fait  ma  révérence,  que  Sa  Majesté  m'indi- 
qua de  la  main  le  siège  à  côté  d'elle,  et  tout  aus- 
sitôt ses  yeux  se  portèrent  sur  la  fameuse  rose 
en  diamans  jaunes  qui  se  trouvait  au  milieu  de 
ma  guirlande.  A  peine  l'eut-elle  regardée  deux 
fois,  qu'elle  vit  sur-le-champ  la  vérité  ,  et  sourit 
de  manière  à  montrer  qu'elle  reconnaissait  tout 
à  la  fois  la  bêtise  et  la  méchanceté  des  rapports 
qui  avaient  été  faits  à  l'empereur.  J'ai  su  depuis 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  i^g 

que  l'empereur  l'avait  chargée  d'u7ie  sorte  d'ert' 
quête  re\M\vement  à  cette  merveilleuse  rose /ht/^ 
d'une  seule  pierre. 

L'impératrice  était  sans  doute  légère,  mais 
elle  avait  de  la  bonté,  et  elle  me  le  protiva  dans 
cette  circonstance.  Elle  se  pencha  vers  moi,  et 
me  dit  : 

—  Savez-vous  qu'on  vous  a  fait  de  ridicules 
affaires  avec  l'empereur!  et  p»iis  Junot  qiii  va 
encore  aigrir  les  rapports  en  disant  des  folies! 
Il  sait  très  bien  que  l'on  ne  peut  pas  creuser  un 
ûVamawf...  Pourquoi  donc  dire  une  pareille  chose  ? 
Aussi  a-t-on  répandu  partout  que  votre  cour  est 
pavée  en  or,  et  que  vos  diamans  sont  si  gros  que 
vous  ne  pouvez  pas  les  porter.  On  parle  aussi 
d'une  robe  de  cour  que  vous  devez  faire  broder 
en  brillans!... 

Je  ne  pus  retenir  une  exclamation...  L'im- 
pératrice me  fit  signe,  puis  elle  me  dit  plus  bas  : 

—  Venez  déjeûner  demain  avec  moi ,  vous 
m'expliquerez  tout  cela.  . 

Le  lendemain  je  fus  déjeûner  aux  Tuileries. 
L'impératrice  me  raconta  tout  ce  qui  lui  avait 
été  dit...  Bonté  du  ciel!...  quelles  absurdi- 
tés!... quelles  sottises!  On  avait  cherché  à  lui 
faire  accroire  que  j'avais  de  plus  beaux  dia- 
mans qu'elle  !...  Et  en  effet,  si  cette  fameuse  ro&e 


I  5o  MÉMOIRES 

en  brillaijs  jaunes  était  d'un  seul  morceau ,  le 
Régent ,  le  diamant  de  la  czarine  ,  celui  du  Portu- 
gal,  le  Sancy,  le  Grand-Mogol,  tout  cela  n'eût 
été  que  de  la  grenaille. 

Il  me  faut  dire  ici  ce  qui  fut  inventé  pour  le 
diamant  du  Portugal.  Comme  il  existe  encore  à 
Paris  *  quelques  uns  des  misérables  qui  ont 
cherché  à  noircir  la  plus  belle  et  la  plus  pure 
existence  en  attaquant  Junot  dans  son  honneur, 
relativement  à  toutes  ces  indignités  de  diamans 
de  Portugal ,  je  veux  parler  à  voix  haute,  pour 
que  cette  voix  prononçant  des  paroles  de  vérité 
et  répondant  aux  mensonges  de  l'infamie,  de- 
vienne un  monument  justificatif. 

Ou  pense  bien  que  le  prince  du  Brésil  ne  s'en 
était  pas  allé  de  Lisbonne  sans  emporter  avec 
lui  TOUT  ce  qu'il  pouvait  emporter.  Les  diamans 
ne  tiennent  pas  assez  de  place  pour  être  aban- 
donnés en  pareille  occurrence.  Aussi  ce  fut  eux 
qui  firent  le  fond  des  choses  emballées.  Le  prince 


•  Je  voyais  Pautre  jour  un  homme  dont  la  bassesse  fut 
grande  pendant  dix  ans,  car  pendant  tout  ce  temps  il  fut 
perfide  envers  ses  souverains...  ses  bienfaiteurs...  II  e'tait 
là...  devant  moi  ,  me  parlant  d'honneur,  de  loyauté^ 
(.Vami'tié  !  et  le  mise'rable  a  dit  des  choses  aussi  fausses  qu'ab- 
surdes sur  mon  mari  !...  mais  patience,  le  jour  de  la  justice 
viendra. 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRAJVTÈS.  i5i 

voulait  emporter  l'argenterie  et  les  bijoux  sacrés. 
Ce  fut  M.  d'x\raiijo,  quoiqu'il  n'eût  plus  guère 
de  crédit,  qui  s'opposa  à  cette  mesure.  Mais  tout 
ce  qui  put  être  enlevé  le  fut ,  et  les  gros  morceaux 
d'or  natif  retournèrent  au  Brésil.  Or  il  y  avait  au 
cabinet  d'histoire  naturelle  de  Lisbonne  un  si- 
mulacre du  fameux  diamantduPortugal,  taillé  en 
demi-cône  comme  lui  ,  et  présentant  la  même 
forme  sphérique  et  conique  que  le  diamant.  Des- 
sus était  une  petite  inscription  portant  le  nombre 
de  karals  qu'il  pèse,  et  une  autre  placée  à  l'en- 
droit du  crapaud.  Ce  simulacre  est,  je  crois,  en 
bois  de  sapin  ou  tel  autre  bois  blanc.  Je  l'avais 
encore  il  y  a  quelques  années.  Je  l'ai  perdu  dans 
mon  retour  de  Versailles  à  Paris  ;  il  était  gros 
comme  un  abricot.  Comme  ce  diamant  du  Por- 
tugal avait  une  renommée  universelle,  je  crus 
qu'il  serait  amusant  pour  quelques  personnes 
savantes  d'examiner  son  portrait^  ou  plutôt  sa 
statue,  je  le  montrai  d'abord  à  Millin ,  puis  à 
Devois  mon  bijoutier,  et  enfin  un  soir,  dans  mon 
salon  ,  je  le  fis  voir  à  tout  le  monde  ;  non  pas  que 
jusque  là  j'y  eusse  attaché  le  moindre  mystère  , 
mais  parce  que  je  ne  pensais  pas  que  cela  fût  amu- 
sant, si  ce  n'est  pour  les  personnes  de  science; 
quant  à  moi  j'aurais  dû  avoir  celle  du  monde  un 
peu  mieux  que  je  ne  l'avais  alors.  Quinze  jours  ne 


1 D2  MEMOIRJES 

s'étaient  pas  écoulés  que  dans  tout  Paris,  et  une 
partie  des  provinces  où  j'avais  des  amis  et  même 
des  parens,  on  disait  que  je  possédais  le  diamant 
de  Portugal,  et  la  chose  était  positive,  puisque 
moi-même  je  le  montrais.  C'est  pour  le  coup  que 
le  duc  de  Rovigo  eut  beau  jeu  à  dire  que  mes  en- 
fans  jouaient  au  petit  palet  avec  des  diamans  et 
des  rubis...  Oh  pitié  !...  pitié  que  de  semblables 
sottises. 

J'expliquai  plusieurs  de  ces  faits  à  l'impéra- 
trice, et,  il  faut  que  je  lui  rende  justice,  elle  revint 
aussitôt  que  je  lui  mis  sous  les  yeux  les  preu- 
ves de  ce  que  je  lui  disais,  et  que  surtout  je  lui 
prouvais  combien  de  semblables  misères  étaient 
absurdes  et  ridicules.  Mais  j'atn-ai  bientôt  à  re- 
venir sur  ce  sujet,  et  c'est  Tempereur  lui-même, 
qui,  dans  le  Mémorial  de  Sainte -Hélène^  m'a 
donné  lui  certificat  de  véracité  pour  ce  que  j'ai 
à  raconter  de  notre  étrange  entrevue. 

Nous  étions  à  Paris  dans  une  singulière  attente 
des  évènemens.  L'Espagne  attirait  tous  les  re- 
gards. L'Italie  les  réclamait  aussi ,  car  les  af- 
faires de  la  cour  de  Rome  étaient  dans  un  état 
plus  qu'alarmant ,  pour  ceux  qui  s'intéressaient 
à  la  religion.  Mon  frère,  qui  depuis  dix  ans  était 
toujours  à  Marseille,  venait  de  recevoir  d'illus- 
tres  hôtes.  La   famille    royale  d'Espagne  était  à 


DL    LA    DLCHtSSE    d'aBRANTÈS.  1 55 

Marseille ,  et  déjà  une  grande  gène  se  faisait  sen- 
tir dans  son   intérieur.  Mon  frère  in^écrivit  pour 
me  dire  combien  cela  faisait  mauvais  effet ,  et 
puis  le  digne  et  loyal  garron  ne  comprenait  pas 
beaucoup  qu'un  semblable  traité  ne  fut  pas  exé- 
cuté dans  tous  ses  points.  Le  prince  de  la  Paix 
l'avait  captivé  ,  et  il  m'écrivit  à  cet  égard  des  let- 
tres que  j'ai  encore ,  et  qui  prouvent  seulement 
qu'un  homme  très  supérieur  peut  s'abuser.  Albert 
vint  lui-même  à  Paris  pour  suivre  les  affaires  qu'il 
aurait  voulu  n'avoir  nullement  à  diriger.  Le  comte 
et  la  comtesse  Thibeaudeau  étaient  à  Marseille  à 
cette  époque,  et  faisaient  dignement  les  honneurs 
de  la  ville  aux  exilés..   Mais  hélas!  ce  n'était  plus 
même  le  morne  Escurial...  Piusdechasse...  plus 
decemouvement  qui  était  la  vie  pour  un  homme 
comme  Charles  IV...  Quand  je   pense  à  la  souf- 
france morale  et  physique  que   devait  éprouver 
ce   malheureux  prince,  et  que  je  la  compare  à 
celle  de  cet  autre  infortuné  dont  la  douleur  ron- 
geait l'âme  comme  le  vautour  de  Prométhée,  je 
ne  puis  repousser  un   sentiment  de  crainte  pro- 
fonde envers   une  Providence  dispensatrice   de 
tous  les  biens,  mais  aussi  de  tous  les  maux. 

J'avais  trouvé,  en  rentrant  à  Paris,  à  mon  re- 
tour de  La  Piochelle,  une  grande  partie  de  l'an- 
cien ne  société  de  Lisbonne  :  la  comtesse  da  Ega 


I  54  MÉMOIRES 

ses  deux  belles-filles',  le  marquis  d'Alorna,  le 
comte  de  Sabugal ,  le  marquis  de  IMarialva,  le 
marquis  Ponte  de  Lima,  le  marquis  de  Valença, 
et  quelques  autres  Portugais. 

—  Sois  bonne  pour  tous  ces  exilés,  m'avait 
dit  Junot,  et  je  t'en  saurai  ^ré.  Necrois  pas  sur- 
tout aux  bruits  ridicules  qu'on  a  fait  courir  sur 
toute  ma  société  de  Lisbonne. 

—  O  mon  Dieu!  lui  dis-je  en  riant,  je  m'en 
tiendrai  à  l'article  des  journaux  anglais. 

Il  se  mit  à  rire  aussi. 

—  Ils  ont  menti ,  comme  tout  ce  qu'on  a  dit 
là-dessus. 

Et  il  riait  toujours  plus  fort. 

—  Ah  çà,  voyons,  je  ne  suis  pas  jalouse,  car 
nous  sommes  de  trop  vieux  mariés  pour  cela , 
mais  n'y  a-t-il  donc  rien  de  vrai  dans  le  quatrain 
qu'on  attribue  à  31-  de  Nisas? 

—  Le  quatrain  n'est  pas  de  lui. 

—  Ah  !  tu  conviens  donc  qu'il  y  en  a  un  ? 

—  Comment  s'il  yen  a  un  !...  je  le  crois,  par- 
dieu,  bien '...Qui  l'a  fait,  Dieu  le  sait,  ou  plutôt 
le  diable...  Je  voudrais  tenir  l'auteur'  1 

•  La  comtesse  da  Ega  élait,  je  crois,  plus  jeune  que  dona 
Violante  l'aînée  de  ses  belies-fiiles,  aujourd'hui  madftae  de 
Cboiseui. 

*  L'auteur  était  M.   de  Soucy,  aide-de-camp  du  général 
Relier  m  an. 


DE    LA    DUCHESSE    d'abRANTÈS.  1 55 

— Comment!  la  passion  va  jusque  là?  mais  c'est 
une  merveille...  On  prétend  (ce  sont  toujours  lès 
journaux  anglais  qui  parlent)'  que  tu  faisais  l'a- 
mour en  Portugal  comme  on  explique  le  Verbe, 
un  Dieu  en  trois  personnes'...  Étais-tu  donc 
amoureux  de  toutes  les  trois?... 

—  Pas  d'une  seule  seulement. 

—  Oh!  pour  celui-là  je  n'en  crois  rien. 

—  Si,  sur  ma  foi! 

Je  me  mis  à  rire ,  car  le  mot  était  drôlement 
choisi...  Mais  Junot  ne  le  remarqua  pas  d'abord... 
puis,  me  voyant  toujours  rire,  il  s'aperçut  du 
motif,  et  me  répondit  par  un  éclat  si  prolongé, 
qu'il  lui  en  vint  les  larmes  aux  yeux. 

>  Les  Anglais  .avaient  mis  dans  un  de  leurs  journaux,  et 
tous  l'ont  répète'  :  «  Lorsque  nous  prenons  le  général  Junot, 
nous  sommes  assez  heureux  pour  ramener  son  sérail.  » 

Ce  fut  l'empereur  qui  me  parla  de  cet  article,  et  m'apprit 
qu'il  avait  paru  en  Angleterre. 

'  L'article  est  élonuament  spirituel  et  de  bon  goût.  Je  ne 
me  rappelle  plus  dans  quel  journal  précisément.  Je  sais  bien 
que  Miilin  me  l'apporta  tout  traduit  ,  et  que  je  n'ai  rien  lu 
de  plus  plaisamment  comique,  et  surtout  sur  une  belle  dame 
qui  depuis  a  fait  l'Artémise  au  point  d'en  avoir,  non  pas  mal 
aux  yeux,  mais  de  belles ctbonnes  rentes...  Parle?  .uoi  d'une 
douleur  comme  cela,  et  non  pas  de  ces  chagrins  bien  con- 
centrés qui  nous  fouillent  au  cœur  ,  et  silencieux  comme  la 
tombe  vers  laquelle  ils  nous  mènent,  y  descendent  avec  no  us 
sans  avoir  été  connus. 


1 56  MÉMOIRES 

—  Eh  bien  !  poursuivit-il,  je  te  jure,  par  toi- 
méme,que  je  te  dis  la  vérité...  Quand  f  ai  été  dis- 
trait de  ma  droite  route  ^  ma  chère  Laure ^J'en  ai 
défloré  la  cause  bien  plus  que  f  en  ai  chéri  f  objet  \ 

—  Toujours  est-il  que  les  deux  tiers  du  Verbe 
d  anjour  n'avaient  nul  besoin  de  moi.  Il  n'en 
restait  qu'une  qui  avait  à  faire  de  mon  assis- 
tance; aussi  fus-je  pour  elle,  je  crois,  tout  ce 
qu'une  femme  peut  être  pour  une  autre  femme 
dans  un  pays  où  elle  vient  en  étrangère.  Madame 
da  Ega  était  unejeunefemme  fort  jolie,  fort  spi- 
rituelle, remarquablement  instruite,  gracieuse 
dans  ses  façons,  et  toutà  fait  avenante.  Je  l'ac- 
cueillis à  double  titre  d'exilée  et  d'aimable  femme. 
Je  mis  à  sa  disposition  mes  chevaux,  mes  loges, 
je  la  présentai  à  mes  amis...  Je  voulais  lui  prou- 
ver que  les  propos  et  les  caquets  du  monde  étaient 
pour  moi  de  nulle  valeur. 

L'empereur  était  en  Espagne,  où  il  avait  fait 
ce  qu'il  faisait  partout.  A  peine  avait-il  paru,  que 
son  nom  seul  avait  répandu  l'épouvante ,  et  que  les 
Espagnols ,  comme  les  Anglais ,  avaient  cédé  à  son 
génie.  Madrid  était  sous  l'effet  du  charme ,  l'Es- 
pagne était  soumise  en  apparence,  et  rien  dans 

'  Cette  phrase  fut  répétée  depuis  dans  plusieurs  de  ses  let- 
tres, et  le  fut  avec  intenliou  pour  rappeler  cette  première 
conversation  entre  nous. 


DE    LA.    DUCHESSF.    D  ABRANTKS.  I  D7 

le  fait  ne  faisait  soupçonner  que  l'incendie  allait 
éclater  avec  plus  de  violence,  quand  le  maître 
de  tous  allait  s'éloigner  du  foyer  du  danger,  que 
lui-même  accroissait  sans  se  douter  du  mal  qu'il 
pouvait  faire.  Il  avait  quelquefois  des  idées  er- 
ronées dans  leur  application ,  ce  qui  est  néces- 
sairement forcé  quand  le  principe  est  faux  ;  je 
mets  du  nombre  ce  qui  arriva  à  Madrid. 

Cette  entrée  à  Madrid  me  rappelle  une  histoire 
de  peu  d'intérêt  pour  le  fond ,  mais  qui  est  bien 
attachante  dans  ses  détails. 

Il  y  avait  trois  jours  que  l'armée  française  était 
entrée  dans  la  capitale  de  l'Espagne,  lorsqu'un 
jour  M.  Charles  de  Flahaut,  alors  aide-de-camp 
du  prince  de  Neufchâlel,  et  l'un  des  plus  agréa- 
bles jeunes  gens  de  Paris ,  s'il  n'était  même  à 
bien  dire  celui  qui  l'était  le  plus  dans  l'acception 
agréable  surtout,  tournant  le  coin  d'une  rue  assez 
déserte,  vit  près  de  lui  une  femme  d'une  taille 
élégante,  qui  paraissait  marcher  avec  peine,  et 
5'appuyait  par  intervalle  contre  la  muraille; 
cette  femme  avait  une  taille  élancée ,  et  tout  en 
«lie  annonçait  de  l'élégance  et  de  la  distinction. 
M.  de  Flahaut  n'était  pas  homme  à  se  tromper 
à  cet  égard-là ,  et  pourtant  ce  fut  ce  qui  lui 
arriva. 

D'abord  il  suivit  la  belle  marcheuse,  parce  que 


|58  MÉMOIRES 

elle  avait  un  petit  pied ,  qu'elle  était  bien  chaus- 
sée; deux  choses  au  reste  bien  communes  en  Es- 
pagne, mais  qui  devaient  séduire  un  Français 
arrivant  à  Madrid.  Puis,  comme  la  rue  était  soli- 
taire, il  s'approcha  d'elle...  comme  il  vit  <{u'elle 
ne  s'en  effarouchait  pas,  il  continua  sa  pour- 
suite... Tout-à-coup  il  entendit  gémir...  des  san- 
glots étouffés...  il  doubla  le  pas...  il  ne  vit  qu'une 
tête  de  femme  enveloppée  d'une  mantille  noire, 
d'où  s'échappaient  quelques  boucles  de  cheveux 
d'un  blond  cendré  ravissant...  M.  de  Flahaut,  à 
cette  époque,  n'était  pas  du  tout  effrayant  pour 
une  femme  comme  celle  qu'il  pourchassait ,  et 
qui  pouvait  l'apprécier;  il  le  savait  à  merveille. 
11    doubla   donc  le  pas,  et  adressa  la  parole  à  la 
jeune  femme  en  y  mêlant  quelques  mots  peut- 
être  un  peu  lestes;  car  la  solitude  dans  laquelle 
était  cette  femme,  cette  affliction,  ces  larmes, 
ces  soupirs,  tout  cela  lui  parut  destiné  à  l'attirer, 
et  poursuivant  son  dessein  de  terminer  l'aven- 
ture, il  prit  le  bras  de  la  jeune  femme  pour  le 
passer  sous  le  sien.  L'inconnue  poussa  un  cri,  et 
dans  le  mouvement  qu'elle  fit  pour  dégager  sa 
mantille,  le  voile  tomba,  et  laissa  voir  à  M.  de 
Flahaut  un  visage  charmant  couvert  de  larmes, 
et  pâle  de  l'effroi  qu'il  venait  de  lui  causer.  A 
peine  l'eut-il  fixée  que  son  erreur  se  dissipa  ;  il 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRATVTÈS.  l  Sq 

$e  confondit  en  excuses,  qu'il  croyait  n'être  pas 
comprises,  et  continuait  à  offrir  son  bras,  mais  ce 
n'était  plus  dans  le  même  motif.  L'inconnue,  sans 
écouter  ses  excuses,  se  dégagea  de  nouveau ,  et 
sans  répondre,  sans  dire  un  mot, elle  s'échappa, 
et  laissa  M.  de  Flahaut  seul,  et  tout  en  liberté  de 
rêver  à  son  aventure.  Celte  femme  si  agréable  et 
si  affligée,  il  voulait  la  retrouver  ;  cette  pensée 
l'occupa  toute  la  nuit  et  la  matinée  du  lende- 
main. Cependant  il  ne  pouvait  se  livrer  à  aucune 
recherche,  car  il  était  de  service  auprès  du  vice- 
connétable,  et  l'empereur  passait  une  revue  le 
matin  même...  Il  se  rendit  à  son  devoir,  mais 
avec  l'ennui  qu'on  apporte  à  faire  une  chose  qui 
empêche  votre  volonté  d'agir  comme  l'âme  l'in- 
spire... il  avait  de  l'humeur  enfin  ;  et  moi,  qui  le 
connais  depuis  sa  première  jeunesse,  je  dis  qu'il 
n'était  pas  dans  son  moment  de  conquête,  parce 
qu'il  n'est  pas  aimable  du  tout  quand  il  boude... 
Il  monta  donc  à  cheval  avec  luie  préoccupation 
chagrine,  et  suivit  son  prince  à  la  revue...  Quelle 
fut  sa  surprise  lorsque,  dans  cette  femme  qui 
vint  se  précipiter  sons  les  pieds  du  cheval  de 
l'empereur  en  criant:  —  Grâce!  grâce!  pour 
mon  père!  Dans  cette  femme  déjà  si  touchante, 
M.  de  Flahaut  retrouve  son    inconnue   de    la 

veille... 


)6o  *MÉMOrRFS 

M.  de  Flaliaiit  avait  alors  des  opinions  fort 
chevaleresques...  Il  avait  presque  insulté  une 
femme,  et  une  femme  malheureuse...  il  résolut 
de  ne  lui  présenter  aucune  excuse,  mais  d'être 
pour  elle  un  frère  et  un  ami  désintéressé...  A  da- 
ter de  ce  moment,  il  veilla  sur  la  destinée  de 
mademoiselle  de  Saint-Simon  ,  et  il  est  probable 
qu'elle  lui  a  dû  une  grande  partie  de  tout  ce 
qu'elle  a  pu  trouver  de  consolation  dans  la 
cruelle  épreuve  q«ie  Dieu  lui  envoyait  encore. 
C'est  une  charmante  personne  que  mademoiselle 
de  Saint-Simon;  je  l'ai  connue  à  INIadrid  lors  de 
mon  premier  voyage  ;  je  la  voyais  souvent  chez 
l'ambassadrice  de  France,  qui  elle-même  en  fai- 
sait grand  cas.  On  était  déjà  disposé  à  l'aimer  en 
connaissant  la  conduite  de  son  père  avec  elle. 
Il  était  pour  sa  fille  ce  qu'il  fut  pour  son  fils,  qui 
mourut  sur  la  neige  de  la  suite  de  ses  blessu- 
res... il  était  pourtant  avec  son  père!...  Sa  fille 
lui  restait...  il  ne  fut  pour  elle  qu'un  tyran... 
C'est  cependant  elle  qui  criait:  Grâcel  grâce  pour 
monpèrel...  et  qui  fut  s'enfermer  avec  lui  dans 
un  cachot,  lorsque  son  éloquence  filiale  eut  fait 
commuer  la  peine  de  mort  en  une  détention 
éternelle!... 

L'empereur  se  trompa  à  l'égard  de  son  père; 
il  crut  faire  un  grand  acte  de  clémence  en  lui 


donnant  la  vie,  et  il  se  trompa,  je  le  répète. 
M.  de  Saint-Simon  avait  droit  à  l'article  5  de  la 
capitulation  de  Madrid,  par  lequel  tous  ceux 
qui  ont  pris  part  aux  troubles  politiques  sont 
exempts  de  recherche...  La  condamnation  de 
M.  de  Saint-Simon  avait  fait  un  très  mauvais 
effet;  sa  grâce  ne  fit  aucune  sensation  :  une  in- 
justice réparée  n'est  pas  une  grâce. 

Dans  le  peu  d'instans  que  Junot  put  entretenir 
l'empeieur  il  lui  dit: 

—  Sire,  la  seule  grâce  que  je  sollicite  de  Votre 
Majesté, c'est  de  me  renvoyer  à  Lisbonne.  Lai.ssez- 
moi  reporter  avec  gloire  sur  ses  murailles  les  ai- 
gles que  j'en  ai  emportées  sans  honte...  Je  vous 
en  supplie,  sire,  laissez -moi  retourner  à  Lis- 
bonne. 

L'empereur  le  lui  promit,  et  en  effet  il  reçut  le 
commandement  du  8^  corps,  formé  des  mêmes 
troupes  qui  avaient  évacué  le  Portugal  par  suite 
de  la  convention,  et  qui ,  ayant  perdu  le  titre 
d^armée  de  Portugal,  brûlaient  de  le  reconqué- 
rir. Junot ,  non  pas  humilié,  mais  profondément 
navré  de  son  retour ,  n'avait  jamais  autant  désiré 
faire  le  coup  de  fusil,  comme  lui-même  le  di- 
sait Jl  pressa  tellement  son  départ,  que  le  prince 
de  Neufchâtel  lui  écrivit  enfin  de  Cliamarlin\  la 

*Qaartier-genëral  de  l'empereur,  à  une  lieue  de  Madrid. 
XII.  it 


l6<  MEMOIRES 

lettre  suivante.  Je  vais  la  transcrire  en  entier, 
parce  qu'elle  porte  un  cachet  de  l'époque  et 
une  couleur  toute  spéciale. 

t  Ghamarlin ,  le  i6  décembre  1808. 

»  Je  vous  ai  expédié  par  c^«/)/«cflfa%  monsieur  le 

•  duc,  l'ordre  de  vous  rendre  à  Burgos ,  où  l'in- 

•  tention  de  Sa  Majesté  est  que  vous  vous  occu- 
j»piez  de  former  votre  corps  d'armée.  La  brigade 
»  du  général  Dufresne  ne  se  trouve  pas  portée  sur 
»  l'état  de  quinzaine  que  vous  m'avez  envoyé.  J'ai 
«expédié des  ordres  pour  que  toutes  vos  troupes 
»  se  réunissent  à  Burgos.  J'envoie  l'ordre  au  ba- 
«taillon  de  marche  de  Portugal,  qui  est  à  Pam- 
y  pelune,  d'en  partir  de  suite.  Dans  le  cas  où  vous 
»  ne  lui  auriez  pas  déjà  envoyé  cet  ordre,  je  lui 
»  prescris  de  se  rendre  en  toute  diligence, et  non- 

•  obstant  toute  raison,  de  Pampelune  à  Burgos, 
»où  aussitôt  son  arrivée  il  sera  dissous  et  incor- 
»  pore  dans  la  division  Loyson.  Quant  à  la  bri- 
»gade  Dufresne,  si  elle  n'est  pas  avec  vous,  elle 

•  doit  être  à  Bilbao.  Je  donné  l'ordre  au  i"  ré- 
»  giment  de  hussards  qui  arrive  le  2 1  à  Vittoria 

«  On  avait  déjà  besoin  des  duplicata  ,  car  les  courriers 
étaient  enleve's  par  les  partisans,  tels  que  don  Julian,le 
Capucin  et  le  premier  Mina,  le  plus  méchant  des  deux. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  1 63 

»  de  suivre  sa  route  jusqu'à  Burgos,  où  il  sera  à 
»  vos  ordres,  et  fera  partie  de  votre  corps  d'ar- 
»mée.  Faites-moi  connaître,  monsieur  le  duc,  où 
»  se  trouvent  le  personnel  de  votre  artillerie ,  vos 

•  chevaux,  vos  selles,  vos  colliers,  vos  harnais. 
»  Envoyez  un  courrier  pour  accélérer  leur  mar- 
»che.  C'est  là  le  principal;  on  trouvera  tou- 
»  jours  des  pièces  pour  le  premier  moment.  En- 
»  fin ,  ne  perdez  pas  un  instant  pour  activer  par 

•  tous  les  moyens  possibles  la  formation  et  entière 
»  organisation  de  votre  corps  d'armée. 

0  L'empereur  ordonne  que  vous  envoyiez  un 
»  officier  de  votre  état-major  au  duc  de  Dalmatie, 
■  qui  est  à  Saldana,  afin  de  connaître  sa  position  ; 
I»  et  si  le  corps  d'armée  de  ce  maréchal  se  trouvait, 
«par  les  circonstances  ,  être  trop  pressé  par  des 
«forces  supérieures,  Sa  Majesté  vous  autorise  à 
i> le  soutenir.  Cependant,  monsieur  le  duc,  vous 
»  ne  devez  marcher,  pour  soutenir  le  maréchal 
»  Soult,  que  dans  le  cas  oit  vous  jugeriez  vous-.wème 
ï>ce  mouvement  absolument  nécessaire.  Vous  de- 
ivez  vous  occuper  avant  tout  de  désarmer  le 
«pays,  et  de  maintenir  la  tranquillité.  Leduc  de 

•  Dantzik  avec  son  corps  d'armée  est  à  Talaveyra 
»daReynn,et  les  divisions  de  cavalerie  Milhau 
«  et  Lassalle  sont  sur  Badajoz. 


l64  MÉMOIRES 

•  Recevez,  monsieur  le  duc,  l'assurance  de  raa 
«considération, 

«  Le  vice-connétable  ,  major  général , 

•  Alexandre.  • 

Cette  lettre  est,  comme  on  Ta  pu  voir,  du 
16  décembre,  et  datée  de  Chamartin.  En  voici 
une  seconde,  également  de  Chamartin ,  du  1 7  dé- 
cembre, et  au-dessous  de  la  date  il  y  a  înidide  la 
main  de  Berthier  :  sans  doute  pour  indiquer 
qu'il  était  important  que  Junot  siit  que  la  lettre 
était  partie  à  cette  heure-là. 

'  Chamartin  ,  le  17  décembre  1808, 
à  midi. 

•  L'empereur,  monsieur  le  général  duc  d'A- 
«brantès,  ordonne  que  vous  partiez  aussitôt  la 

•  réception  de  cette  lettre,  de  votre  personne, 

•  avec  vos  aides-de-camp  seulement,  pour  vous 
«rendre  devant  Saragosse,  où  vous  prendrez  le 
«commandement  en  chef  du  5'  corps  d'armée, 

•  commandé  en  ce  moment  par  le  duc  de  Cone- 
p  gliano.  Sa  Majesté  ayant  jugé  à  propos  d'appeler 

•  ce  maréchal  au  quartier-général  impérial  pour 
*»  lui  donner  une  autre  destination ,  votre  chef 

•  d'état  major  du  8*  corps  restera  au  8'  corps, 

•  le  général  Harispe  restera  au  5*  corps.  Le  duc 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBHANTÈS.  J  65 

»de  Conegliano  n'a  ordre  de  n'emmener  avec 
«lui  que  ses  aides-de-camp;  ainsi  vous  trouve- 
»  rez  l'état-major,  l'administration  ,  le  génie ,  l'ar- 
»  tillerie  de  cette  armée  dans  toute  sou  organisa- 
»tion.  Vous  laisserez  le  commandement  provi- 

•  soire  du  8^  corps  au  plus  ancien  général  de 
«division.  Vous  lui  laisserez  également  tous  les 
»  officiers  d'état-major,  le  génie,  l'artillerie  et  l'ad- 

•  ministration  enfin,  tels  qu'ils  existent  dans  l'or- 

•  ganisation  actuelle.  Avant  d'aller  en  Portugal^ 
»  il  faut  que  Saragosse  soit  pris.  Sa  Majesté,  mon- 
s  sieur  le  duc,  vous  donne  le  commandement  de 

•  la  Navarre,  de  Pampelune  et  du  3'  corps.  Le 
»  duc  de  Trévise  se  trouve  dans  ce  moment  devant 

•  Saragosse.  Il  est  spécialement  chargé  de  cou- 
»  vrir  le  siège  de  cette  place ,  soit  du  côté  de  Ca- 
»  latayud ,  soit  du  côté  de  Barcelonne.  Quant  à 
"VOUS,  monsieur  le  duc,  vous  êtes  chargé  avec 
»  le  3*  corps  que  vous  allez  commander,  de  faire 
»le  siège  de  Saragosse,  et  de  le  prendre...  Je 
«vous  préviens  que  le  général  Wouillemont  et 
»  l'adjudant  commandant  Loucet  sont  en  marche 

•  avec  quatre  mille  hommes,  miquelets  ou  chaS' 
»  seurs  de  la  montagne,  pour  se  rendre  par  la  val- 
»  lée  de  l'Aragon  sur  Jaca.  Ce  corps  est  à  vos 
1  ordres.  Sa  Majesté  vous  recommande  de  ne  lais- 
«ser  dans  Pampelune  que  ce  qui  est  rigoureu- 


î66  MÉMOIRES 

•  sèment  nécessaire  pour  défendre  la  citadelle  et 
«maintenir  la  ville,  afin  de  grossir,  autant  que 

•  possible,  votre  corps  de  siège  de  Saragosse, 

»  Vous  trouverez  ci-joint  l'ordre  qui  prévient  le 

•  maréchal  duc  de  Conegliano  qu'il  doit  vous  re- 
»  mettre  le  commandement  du  o""  corps.  Il  ne  devra 

•  en  recevoir  l'avis  que  par  vous-même  et  lorsque 
>ivous  le  verrez.  Vous  sentez  assez  l'importance 
»  de  cette  disposition  nécessaire,  pour  qu'il  n'y 

•  ait  aucun  moment  d'intervalle  ni  d'incertitude 
»  dans  le  commandement. 

»  Poussez  vigoureusement  le  siège  de  Saragosse. 
^,Le  général  Lacoste,  aide-de-camp  de  l'empe- 
»reur,  qui  connaît  le  pays,  vous  sera  d'un  grand 
»  secours. 

0  Le  prince  de  Neufchâtel,  vice-connétable 
»  major-général  de  l'empereur, 

•  Alexandre.  » 

«  P.  S.  Vous  ne  devez  emmener  aucun  gen- 
ndarmedu  8'  corps;  partez  seulement  avec  vos 
»  aides-de-camp.  » 

C'est  une  chose  remarquable  que  le  style  de 
ces  lettres...  Que  de  détails  observés!  que  de 
soins...  que  de  pensées  toutes  sérieuses  etpro- 


DE    LA.    DUCHESSE    d' AERANTES.  167 

fondes,  et  en  apparence  presque  futiles!  ne  don- 
nez aucun  avis  du  changement  de  commandement. . . 
qu'il  ne  le  sache  que  par  vous-même...  cet  ordre 
est  à  lui  seul  tout  un  texte. 

Mais  ces  lettres  '  ,  la  dernière  surtout ,  sont 
dictées  par  l'empereur.  Il  n'y  a  que  lui  pour 
masquer  son  changement  de  parole  par  cette 
nécessité  de  prendre  Saragosse...  Cette  gloire  je- 
tée là  comme  appât,  à  un  homme  qui  l'aimait 
avec  délire...  et  puis  ce  commandement  de  la 
Navarre  et  de  Pampelune...  Cette  dernière  lettre 
est  bien  adroite!... 

Néanmoins,  Junot  partit  pour  Saragosse  le 
cœur  navré;  et  je  dois  dire  que  l'empereur  fit  une 
grande  faute  en  n'envoyant  pas  Junot  avec  le 
8"  corps  en  Portugal.  Cette  armée  aimait  son 
chef...  elle  avait  été  comblée  par  lui.  Tout  ce 
qui  en  faisait  partie  regardait  Lisbonne  comme 
un  Eden.  La  colère  que  quelques  chefs  de  l'ar- 
mée ont  eue  ,  peut-être  avec  raison ,  et  qui  fut 
provoquée  en  effet  par  la  conduite  misérable  de 
trois  ou  quatre  individus,  aurait  fui  devant  la 
possibilité  de  châtier  ces  mêmes  personnes  par 

•  Toutes  ces  lettres  seront  chez  mon  éditeur,  ainsi  que  je 
l'ai  annoncé;  car  je  ne  puis  faire  autant  de  Jac  simile  que  je 
l'aurais  voulu.  Les  pièces  que  je  possède  sont  au  nombre  de 
plus  de  quatre  cents. 


|Ç$  MKMOJRêS 

le  retour  de  l'armée  française...  le  simple  retour 
seulement...  il  n'aurait  fallu  que  cette  nouvelle 
pour  que  la  marquise  d'Anjeja  reprît  sous  son 
Lras  les  trois  ou  quatre  mauvaises  croûtes  qu'elle 
prétendait  qu'on  lui  avait  prises,  et  qu'elle  vînt 
à  deux  genoux  pour  supplier   un   général ,  un 
capitaine ,  un  soldat  de  les  prendre,  car  la  mar- 
quise d'Anjeja  était  connue  pour  solliciter  les  of- 
ficiers français  d'accepter  d'elle  beaucoup  démar- 
ques de  souvenirs...    il  est    vrai  qu'elle  savait 
ensuite  se  faire  rendre   ses  cadeaux  ;  et  lorsque 
les  Anglais  entrèrent  à  Lisbonne  ,  elle  se  plaignit 
qu'on  lui  avait  pris  quatre  mauvais  tableaux , 
qu'elle  redemandait;  le  maréchal  Beresford,  qui, 
par  ses  laçons  brutales,  est,  dit-on,  plutôt  un  ma- 
réchal ferrant  qu'un  maréchal  à  bâton  brodé,  ne 
fit  pas  le  Sancho-Pança ,  qui ,  dans  l'île  de  Bata- 
via, savait,  comme  partout,  qu'on  ne  prend  aux 
femmes  que    ce    qu'elles    veulent    bien   laisser 
prendre... Le  maréchal  Beresford,  tout  heureux 
d'avoir  à  proclamer  des  injures  et  de  faire  le 
grossier  ,  se  mit  à  crier  à  la  vertu  ,  à  la  probité, 
mais  à  crier  comme  un  sourd,  et  tellement,  que 
si  j'eusse  été  à  côté  de  lui  j'en  aurais  eu  peur...  Je 
n'aime  pas  les  hommes  qui  crient  si  haut  après 
les  autres...  11  y  a  toute  une  nature  tombée  dans 
cette  réjouissance  du  mal.  Les  femmes  les  plus 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  169 

vertueuses  sont  bien  autrement  indulgentes  que 
celles  qui  sont  fautives...  Il  en  est  de  même  des 
hommes  dont  le  cœur  est  droit  et  la  conduite  ho- 
norable; ils  ne  croient  pas  au  mal...  et  lorsqu'ils 
le  voient  de  manière  à  ne  pas  pouvoir  le  repous- 
ser, alors  ils  prennent  en  pitié  le  coupable  et  jet- 
tent un  voile  charitable  sur  ses  fautes  :  cette 
conduite  n'est  heureusement  pas  aussi  rare  qu'on 
voudrait  le  faire  croire. 


170  MEMOIRES 


CHAPITRE   VI. 


L'empereur  chasse  les  Anglais  d'Espagne.  —  M.  de  Metter- 
nich. —  Madame  de  3Ielternich. —  Note  curieuse  et  fausse 
mise  dans  le  Moniteur.  —  Le  duc  de  Cadore.  —  Sie'ge  de 
Saragosse.  —  Ses  horreurs.  —  Junot  est  souffrant  de  ses 
blessures.  —  Ses  chagrins.  —  Il  veut  se  tuer.  —  Dureté' 
de  l'empereur.  —  Prise  de  San -José.  —  Mort  de  mon 
'  cousin  Georges.  —  Lettre  de  ma  tante.  — Les  ingrats.  — 
Mort  du  ge'néral  Lacoste.  —  Le  comte  de  Fuentes  dans  un 
cachot.  —  Les  mineurs.  —  Lettre  de  Junol  à  Berlhier.  — 
Re'ponse.  —  Savez-vous  que  j'ai  un  tribunal  qui  condamne 
à  mort!  —  Retour  de  l'empereur  à  Paris.  —  Sinistres 
prévisions.  —  Exil  de  madame  de  Staël  et  de  madame 
Récamier.  —  Opinion  de  Junot  sur  madame  Récaraier.  — 
Elle  ne  veut  pas  devenir  Vainie  de  l'empereur.  —  Fouche* 
entremetteur. —  Billet. —  Fouche  redevenu  Père  Lachaise. 

Tandis  que  l'empereur  était  en  Espagne,  qu'il 
chassait  les  Anglais,  et  qu'il  chercbait  la  victoire 
jusque  sur  le  sommet  des  Asturies,  les  affaires 
ne  prenaient  pas  une  bonne  tournure  en  Italie 
auprès  du  saint-père,  et  l'horizon  s'obscurcissait 
tout-à-fait  en  Allemagne.  M.  de  Metternich  était 
traité  avec  une  froideur  qui  devait  avoir  une 


DE    LA.    DUCHESSE    D  AERANTES.  I7I 

cause,  et  pour  montrer  cette  froideur  tout-à-fait 
d'une  manière  positive,  un  jour  de  grand  cer- 
cle, madame  de  Metternich  ne  fut  pas  invitée  à 
souper  à  la  table  de  l'impératrice,  ni  même  à 
aucune  des  tables  des  princesses...  c'était  pres- 
que une  insulte.  Mais  le  plus  curieux  du  fait, 
fut  une  note  diplomatiquement  rédigée ,  in- 
sérée dans  le  Moniteur  ^  et  qui  était  là  sous  la 
forme  très  spirituelle  d'une  conversation  entre 
le  duc  de  Cadore,  alors  ministre  des  a(faircs 
étrangères,  et  le  comte  de  Metternich.  On  y  fait 
jouer  à  celui-ci  le  rôle  le  plus  ridicule  du  monde. 
11  arrive  chez  le  duc  de  Cadore,  et  lui  demande 
pour  quelle  raison  madame  l'ambassadrice  d'Au- 
triche n'a  pas  été  invitée  à  souper  par  Sa  Majesté 
l'impératrice.  M.  le  duc  de  Cadore  répond  ce  qui 
lui  vient  à  l'esprit.  Je  ne  me  rappelle  plus  ce  qu'il 
dit,  mais  c'était  bien  absurde;  et  puis  le  proverbe 
finit  là. 

En  vérité  c'est  pitié  de  voir  employer  de  sem- 
blables moyens,  surtout  lorsqu'on  sait  à  n'en 
pouvoir  douter,  que  la  conversation  était  toute 
d'imagination;  c'est-à-dire  que  peut-être  dans 
un  de  ces  longs  entretiens,  qui  alors  avaient 
lieu  presque  tous  les  jours ,  M.  de  Metlcrnich 
s'est-il  plaint  d'un  manque  d'égards  envers  ma- 
dame de  Metternich.  qui  d'ailleurs  par  elle-même 


1  J2  ME3I0IR£S 

était  une  personne  bien  recommandable  ;  mais  ce 
ne  fut  pas  autrement,  et  je  ne  crois  pas  que  cela 
fut  même  du  tout.  C'est  en  cela  que  l'empereur 
était  souvent  servi  par  des  gens  qui  croyaient 
faire  merveille  en  agissant  ainsi,  et  qui  le  com- 
promettaient d'une  façon  désagréable...  Enfin 
tout  était  à  la  guerre ,  et  bientôt  elle  fut  déclarée. 
Pendant  ce  temps  Junot  était  devant  Saragosse, 
où  le  siège  le  plus  étrange  qui  fut  jamais  était 
dirigé  par  lui,  si  toutefois  on  peut  appeler  un 
siège  l'attaque  successive  de  chaque  maison... 
Les  lettres  de  Junot  étaient  déchirantes...  il  ne 
pouvait,  sans  avoir  lui-même  le  cœur  brisé,  voir 
tomber  à  ses  pieds  ses  soldats  périssant  tragi- 
quement, et  plus  tragiquement  qu'on  ne  périt  à 
la  guerre...  La  peste  menaçait  de  répandre  ses 
ravages  au  dehors  de  la  ville,  comme  elle  le  fai- 
sait  au  dedans...  Chaque  jour  on  attaquait  une 
maison  ;  les  Espagnols  la  défendaient  de  chambre 
en  chambre  ;  chaque  réduit  était  le  tombeau 
d'un  des  nôtres,  ou  d'un  Espagnol. 

—  Je  ne  puis  supporter  ce  spectacle,  m'écri- 
vait Junot...  Il  faut  un  cœur  de  pierre,  ou  plutôt 
il  faut  n'en  pas  avoir. 

Bientôt  il  éprouva  deux  peiues  très  vives. 
L'une  fut  d'apprendre  qu'Armand  de  Fuentès, 
l'un  de  nos  amis    intimes,  était  prisonnier  dans 


DK    l.\    DrCHESSf;    l>'ABRANTf:S,  Î75 

Saragosse,  et  que  Palafox,  dont  il  était  parent, 
l'avait  fait  enfermer  pour  le  soustraire  à  la  fu- 
reur populaire  dans  une  des  maisons  de  la  ville... 
Junot  aimait  beaucoup  le  comte  de  Fuentès;  en 
apprenant  cette  nouvelle  il  me  l'écrivit,  et  je 
m'aperçus  au  style  assombri  de  sa  lettre  combien 
il  était  affecté.  Cette  pensée  d'ordonner  de  creu- 
ser  la  mine  dans  un  lieu  où  son  ami    pouvait 
être  enfermé,  fit  sur   Junot  un  effet  qui  influa 
sur  sa  santé.  Il  était  venu  à  Saraeosse  malijré  lui  : 
il  avait  pris  le  commandement  de  ce  siège  avec 
un  dégoût  qui  lui  en  donnait  pour  tout  ce  qu'il 
y  faisait.  Ses  blessures  lui  faisaient  mal;  il  éprou- 
vait surtout  à  celles  de  la  tête  des  douleurs  vio- 
lentes. Cette  longue  et  belle  cicatrice  qu'il  avait 
le  long  de  la  joue  gauche,  près  de  l'œil .  lui  causa 
d'horribles  douleurs.  Il  m'écrivit  dans  le  mois  de 
janvier: 

—  Il  y  a  des  momens  où  je  suis  tenté  de  me 
brûler  la  cervelle...  Si  ton  souvenir  et  celui  de 
mes  enfans  ne  me  retenaient  le  bras,  un  coup 
terminerait  tout. 

Cette  lettre  m'effraya.  Je  ne  savais  pas  tout  en- 
core, je  l'appris  bientôt. 

L'empereur  n'a  jamais  admis  qu'on  ne  fît 
pas  à  l'heure  même  ce  qu'il  commandait.  Il 
avait  lait  dire  à  Junot  :  Allez  à  Saragosse,  ït 


1^4  MÉMOIRES 

PRENEZ  S/VRAGOSSE...  DoDC  il  fallait  que  Sara- 
gosse  fût  pris.  Mais  il  n'en  allait  pas  ainsi ,  et 
chaque  moellon  arraché  des  maisons  -  forteres- 
ses ne  tombait  que  teint  du  sang  français.  Ju- 
not  s'aperçut  au  ton  froid  et  sec  que  l'empe- 
reur prit  avec  lui  dans  quelques  unes  de  ses 
lettres,  qu'il  était  mécontent.  Cependant  il  venait 
de  prendre  le  couvent  de  Saint- Joseph,  que  les 
Epagnols  avaient  transformé  en  une  redoute  ter- 
rible, et  c'était  un  véritable  succès.  Hé!as  !  il  ne 
le  fut  pas  pour  moi.  Junot  avait  pris  avec  lui 
un  de  mes  cousins  issu  de  germain  ,  fils  d'une 
cousine,  ou  plutôt  d'une  sœur  de  ma  mère,  ma- 
dame de  Saint- Ange,  dont  j'ai  parlé  dans  les 
premiers  volumes  de  ces  Mémoires.  Georges 
m'avait  été  envoyé  tout  enfant  par  ma  tante  avec 
son  frère  Alexandre.  Un  jour  je  vis  ces  deux 
enfans  arriver  chez  moi  du  fond  du  Languedoc , 
où  ma  tante  avait  une  fort  belle  propriété,  où  elle 
vivait  retirée  avec  quatre  filles  et  deux  garçons. 

«  Laurette,  m'écrivait  ma  tante,  je  t'envoie 
«tesdejix  cousins  ;  tu  es  riche,  tu  es  une  grande 

•  dame  à  la  cour  de  Napoléon.  Je  pourrais  bien 
«aller  lui  rappeler  que  nous  avons  souvent  joué 

•  ensemble  quand  nous  étions  enfans;  mais  il 

•  pourrait  aussi  se  faire  qu'il  ne  me  reconnût  pas, 
»  et  je  lui  dirais  franchement  que  c'est  mal.  Qu'il 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  1^5 

»  reste  dans  sa  grandeur,  moi  dans  mon  obscurité. 

•  Je  ne  veux  avoir  d'obligation  qu'à  toi,  ma  Lau- 
«rette,  et  à  ton  mari,  s'il  veut  accepter  l'amitié 

•  d'une  bonne  et  franche  parente.  Je  t'envoie  donc 
«Georges  et  Alexandre;  fais-en  ce  que  tu  vou- 
»dras,et  ce  qu'ils  voudront,  etc.,  etc.  » 

J'établis  mes  deux  cousins  chez  moi,  et  je  partis 
pour  Arras...  Alexandre,  l'aîné,  tomba  malade, 
et  eut  une  fièvre  putride...  M.  Desgenettes  lui 
donna  ses  soins,  mais  ils  furent  inutiles,  et  mon 
pauvre  jeune  cousin  mourut  à  dix-sept  ans  .. 
Georges  demeura  toujours  avec  moi.Ses  études  fu- 
rent dirigées  par  mon  oncle  l'abbé  de  Comnène, 
et  il  était  devenu  un  brave  et  bon  jeune  homme, 
avide  de  gloire,  et  voulant  parvenir  par  son  cou- 
rage :  que  de  rêves  faisait  sa  jeune  tête  !...  Junot, 
qui  était  fait  pour  les  comprendre,  lui  promit 
de  le  prendre  avec  lui  aussitôt  qu'il  serait  jugé 
capable  d'être  officier  d'état-major.  II  partit  pour 
Saragosse,  et  l'Espagne  vit  aussitôt  finir  ses  rêves 
de  gloire  et  d'avenir...  Pauvre!...  pauvre  Geor- 
ges... ,  mourir  ainsi  frappé  d'une  balle  à  dix-neuf 
ans!...  et  quand  le  cœur  est  si  chaud  !...  si  plein 
de  vie!... 

Junot  fut  très  affecté  de  cette  mort  de  Georges. 
Il  avait  deviné  ce  jeune  homme;  il  avait  pé- 
nétré  dans  son    âme   reconnaissante  ,  et ,  en- 


touré  de  tant  d'ingrats,  son  cœur  jouissait  de  se 
reposer  en  toute  confiance  sur  un  être  auquel  il 
pouvait  se  confier.  J'ai  une  lettre  de  lui  où  il  dé- 
plore amèrement  cette  perte.  A  cette  époque  , 
il  reçut  un  nouveau  coup  de  cette  massue  qui, 
une  fois  levée,  ne  cesse  de  retomber  et  de  frap- 
per toujours.  Le  général  Lacoste,  aide-de-camp 
de  l'empereur,  fut  tué  à  ses  côtés  à  Saragosse. 
Junot  aimait  beaucoup  le  général  Lacoste,  et  il 
le  méritait. ..  Celte  mort,  si  terrible  d'ailleurs,  et 
dont  lui-même  était  menacé  à  chaque  balle  qui 
sortait  d'un  fusil  ou  d'une  carabine  espagnole, 
lui  fit  une  vive  impression. 

On  sait  comment  se  faisait  le  siège  de  Sara- 
gosse, et  les  officiers  qui  ont  assisté  à  ce  terrible 
drame  ont  pu  également  en  donner  une  idée.  Le 
général  Lacoste  entrant  dans  une  des  rues  de  Sa- 
ragosse, qui  ne  présentait  que  calme  et  solitude, 
dit  à  Junot  en  riant  : 

—  Voilà  un  appât,  nous  y  laisserons-nous 
prendre  ? 

— Je  ne  te  le  conseille  pas,  lui  répondit  Junot; 
la  mort  est  derrière  ces  murs  qui  paraissent  silen- 
cieux...Viens,  ne  reste  pas  là,  qu'y  veux-tu  faire? 

Lacoste  ne  l'écouta  pas...  il  s'avança...  regarda 
par  une  mauvaise  fenêtre  dont  les  assiégés  avaient 
fait  une  meurtrière  qui  gagna  sinistrement  son 


DE    LA    DUCHESSE    D  AERANTES.  X'^y 

nom  dans  cette  joiiniée,  et  tomba  au  même  in- 
stant frappé  d'une  balle  au  front...  Il  vint  rouler 
aux  pieds  deson  frère  d'armes...  il  était  mort  sous 
le  coup. 

Ce  siège  était  affreux...  Aux  ennuis  de  sa 

position ,  Junot  eut  bientôt  à  ajouter  qu'elle  n'é- 
tait pas  comprise.  11  reçut  de  l'empereur,  ainsi 
que  je  l'ai  déjà  dit,  des  lettres  vraiment  éton- 
flrîantes;car  enfin  il  devait  savoir  par  les  rap- 
ports mêmes  qu'on  lui  adressait  directement  le 
résultat  des  opérations  :  et  alors  comment  pou- 
vaient aller  des  troupes  qu'on  menait  contre  des 
cadavres  putréfiés ,  ou  bien  des  maisons  d'où 
s'échappaient  des  milliers  de  balles  sans  qu'on 
pût  les  deviner  autrement  que  par  la  mort  qu'el- 
les apportaient  toujours  à  coup  sûr... 

Saint- Joseph  fut  pris.  C'était  un  couvent  dont 
les  assiégés  avaient  fait  une  redoute  très  forte. 
Les  troupes  françaises  s'y  distinguèrent,  mais 
l'empereur  voulait  que  tout  marchât  en  Espagne 
comme  il  l'entendait...  il  voulait  la  reddition  de 
la  ville,  et  pas  autre  chose.  Oh  !  c'est  une  terrible 
peine  que  d'avoir  dans  ses  souvenirs  la  relation 
de  toutes  les  douleurs  causées  à  un  homme  comme 
Junot ,  un  homme  au  cœur  ardent,  mais  à  l'âme 
aimante ,  et  révolté  en  même  temps  qu'affligé  de 
tout  ce  qu'il  éprouvait. 

XII.  12 


1^8  MÉMOIRES 

Une  fois  que  le  dccouragement  eut  montré  sa 
tête  languissante,  il  senlit  le  besoin  de  combattre 
cet  effet  dont  lui-même  comprenait  tout  le  dan- 
ger. 11  écrivit  à  Berlliier;  il  lui  parla  avec  cet 
accent  qui  ne  trompe  pas,  et  vient  de  lame... 
Il  lui  dit  qu'il  souffrait...  que  ses  blessures  lui 
faisaient  mal...  mais  que  surtout ,  après  les  ef- 
forts multipliés  qu'il  faisait,  il  lui  était  mortel  de 
penser  que  l'empereur  ne  les  reconnaissait  pas... 
enfin  sa  lettre  était  de  nature  à  faire  voir  le  fond 
de  son  âme...  et  ce  fond  était  noir  et  sombre. 

Je  rapporte  tous  ces  détails,  parce  qu'ils  sont 
importans  pour  la  vie  de  l'empereur;  ce  sont  des 
couleurs  (non  pas  des  nuances)  qui  sont  néces- 
saires pour  son  portrait. 

Berthier  reçut  la  lettre  de  Junot,  et  la  lut  à 
Napoléon...  Je  ne  sais  pas  ce  que  lui  dit  l'empe- 
reur, mais  je  suis  ci:RTAi?fE  que  jamais  il  n'a 
chargé  Berthier  de  repondre  à  son  vieil  ami 
comme  il  le  fit  alors.  Voici  cette  lettre;  elle  est 
curieuse  à  lire,  et  d'autant  plus  tristement  im- 
portante à  mes  yeux,  que  je  suis  positivement 
assurée  qu'elle  est  en  partie  cause  des  premières 
atteintes  que  Junot  ressentit. 

Paris,  le  5  février  1809. 

«L'empereur  me  charge  de  vous  dire       on 


DE   LA    DUCHESSE    DÂBRAIfTES.  1^J| 

•  sieur  le  duc  ,  qu'il  est  satisfait  de  la  conduite  de 
«vos  troupes,  et  qu'il  a  reconnu,  depuis  voU& 

•  arrivée  devant  Saragosse,  un  changement  en 

•  bien  dans  les  opérations  du  siège. 

•  Sa  Majesté  a  également  vu  avec  plaisir  la  prise 

•  de  Saint- Joseph  ,  qu'elle  reconnaît  être  duc  4 
«vos  bonnes  dispositions. 

•  Recevez,  monsieur  le  duc,  l'assurance  de  ma 
»  considération  distinguée. 

»  Le  vice-connétable  de  C empire  , 

»  Alexandre.  » 

Je  dois  m'abstenir  de  toutes  remarques...  le 
moyen  de  n'en  pas  faire,  et  de  bienamères!...  Je 
dirai  seulement  que  Junot  fut  affecté  de  cette 
lettre  au  point  d'en  être  malade...  Mon  frère  était 
alors  à  Paris  ;  ce  fut  à  lui  qu'il  fit  voir  sa  blessure 
tout  entière...  Albert  ne  me  lut  qu'une  partie  de 
la  lettre,  mais  j'en  vis  assez  pour  être  à  mon  tour 
très  affectée.  Duroc,  qui  n'était  pas  de  ces  amis 
qui  sont  influencés  par  le  vent  de  la  faveur,  prit 
de  l'humeur,  et  parla  à  Berlhier  avec  un  accent 
qui  n'avait  rien  de  celui  auquel  prétendait  avec  se» 
anciens  amis  l'hommedumondele  moinsfait  pour 
y  prétendre,  en  raison  de  ses  anciennes  relations 
avec  eux.  Ce  qu'il  avait  de  mieux  à  faire ,  était  d» 


l80  MÉMOIRES 

conserver  cette  bonhomie  qui  lui  était  natu- 
relle, et  ne  pas  aller  trancher  du  souverain,  parce 
qu'il  avait  un  pauvre  petit  élat  qu'on  appelle 
Neufchâtel. 

—  Savez-vous  bien  que  j'ai  un  tribunal  r/ui  con- 
damne à  mort,  et  me  donne  le  droit  de  grâce  ?... 
Ah!...  ah!... 

Et  il  se  promenait  tout  en  chantant: 

—  Ah!...  ah!...  oui...  oui...  le  droit  de  faire 
grâce  !... 

C'estau  baron  Desgenettes  qu'il  racontait  cela... 
Il  faut  l'entendre  répétera  celui-ci...  l'homme  de 
France  le  plus  effrayant  pour  ceux  qu'il  se  mêle 
de  cojitrefaite ,  parce  quil  est  plus  mime  que 
Perlf't  ^qu'Ochy,  ou  tel  autre  qui  l'est  beaucoup 
enfin...  Le  fait  est  que  c'était  d'un  bon  cœur  ce 
que  disait  Berthier...  mais  c'était  ridicule...  La 
souveraineté  lui  avait  tourné  la  tête...  il  l'a  du 
reste  bien  prouvé  en  i8i4  d'abord,  et  puis  en 
i8i5. 

Après  avoir  battu  sir  John  Moor,  pris  Madrid , 
châtié  comme  il  le  croyait  les  Espagnols ,  l'enj- 
pereur  revint  à  Paris  ,  avant  de  faire  encore  utje 
fois  voyager  la  cour  de  Vienne.  Paris  fut  "bril- 
lant cette  année-là  comme  l'année  précédente, 
mais  bien  moins  gai.  On  avait  des  inquiétudes 
personnelles,  et  puis  Ihorizon  de  l'avenir  était 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  .  l8l 

sombre...  Toujours  la  guerre!...  toujours!... Tou- 
jours!... il  n  y  a  que  l'amour  qui  ne  s'effraie  pas 
de  ce  mot-là. 

Le  cardinal  Maury  était,  comme  je  l'ai  dit, 
un  de  mes  habitués  les  plus  intimes;  M.  de 
Cherval ,  le  comte  Louis  de  Narbonne ,  quelques 
amis  delà  même  capacité,  venaient  tous  les  jours 
chez  moi ,  et  parlaient  de  ce  qui  se  préparait  avec 
une  anxiété  qui  m'effrayait;  Halley,  mon  médecin, 
Mi  il  in,tous  venaient  me  dire  que  cet  te  fois  la  guerre 
dans  le  Nord  serait  bien  autrement  dangereuse 
pour  nous  en  raison  de  celle  d'Espagne...  Hélas! 
je  ne  le  savais  que  trop!...  Je  ne  voyais  autour 
de  moi  que  souffrance  et  inquiétude»..  Mes  amis 
les  plus  chers  étaient  menacés...  L'exil  de  ma- 
dame de  Staël, celui  de  madame  Récamier  avaient 
été  d'autant  plus  pénibles  à  .Tunot,  que  madame 
de  Staël,  amJe  intime  de  madame  Récamier,  s'é- 
tait réclamée  de  lui  pour  obtenir  de  l'empereur 
de  rester  en  France,  et  que  Junot,  convaincu  que 
la  bonté  de  l'empereur  pour  madame  de  Staël 
lui  en  aurait  fait  une  amie,  et  que  cette  amie  lui 
aurait  été  utile  autant  que  la  même  femme  de- 
venue ennemie  lui  tut  nuisible,  Junot  avait  fait 
tous  ses  efforts  pour  fléchir  Napoléon,  qui,  im- 
patienté de  son  insistance,  finit  par  lui  dire  : 


Sa  MlÉMOIRtS 

—  Ah  çà  !  vas-tu  donc  aussi  te  lier  avec  mes 
fehhërtîîs?... 

—  Il  est  inconcevable,  me  dit  Jimot  en  me  rap- 
portant cette  conversation,  qtie  l'empereur,  qui 
connaît  assez  mon  cœur  pour  savoir  que  je  lui 
donnerais  mon  sang  et  ma  vie,  me  parle  tou- 
jours, ainsi  qu'à  toi,  de  ses  cnnemtsl...  Ses  cnne- 
hîis  sont  les  miens,  avec  cette  différence  même  qiie 
je  ne  me  venge  pas  dés  miens,  et  que  je  tuerais  les 
isieiis... 

Je  me  gardai  bien  de  lui  répéter  te  mot  qui 
m'avait  été  dit  dans  ma  grande  conférence. 

A  quelque  temps  de  là  arriva  l'exil  de  madame 
Récamier  pour  cette  visite  faite  à  Coppet.  Jnnot 
ressentit  cette  fois  un  mouvement  qui  ressem- 
blait à  une  impression  comme  jamais  sans  doute 
il  ne  croyait  pouvoir  en  ressentir  une  de  la  main 
de  l'empereur...  il  se  trouvait,  de  plus,  dans  cette 
position  délicate  de  ne  pas  oser,  ou  du  moins  de 
ne  Tôsêr  qu'en  tremblant,  réclamer  auprès  de 
rehi|)ereur  contre  cette  étonnante  injustice. 

"  Laure,  m'écrivit-il  un  jour ,  j'ai  le  cœur  op- 
pressé et  malade  en  songeant  à  l'exil  de  madame 
ïlécami'er;  je  t'ai  prouvé  depuis  long-temps  qine 
j%  l'ai  àiméè  âvèic  passiôfl  ;  je  n'ai  plus  pOtir  itWè 
qu'uw  amitié  dé  Frère,  mais  il  s'y  joint  un  sen- 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  i83 

liment  de  vénération  profonde.  C'est  un  être  si 
supérieur  !..  .je  te  remeicie  de  l'apprécier...  tn  sais 
qu'elle  te  le  rend,  et  qu'elle  a  pourtoi  l'amitié  que 
je  désirais  te  voir  partager  ..  Hélas!  tous  mes  vœux 
sont  déçus  à  cet  égard  !. . .  je  comptais  vous  réunir 
l'hiver  procliain  !  et  voilà  l'existence  de  cette  mal- 
heureuse femme  brisée...  bouleversée!...  Et  sur 
qui  tombe  un  tel  malheur?...  Sur  une  femme  di- 
gne des  hommages  de  tout  ce  qui  prononce  son 
nom!...  Ma  Laure,  je  t'en  conjure...  vois  l'im- 
pératrice... vois  la  reine  Hortense...  vois  l'empe- 
reur... mais  non  ,  ne  lui  parle  pas,  toi;  hélas! 
mon  Dieu!  comment,  lui  si  juste...  si  grand...  si 
remarquablement  bon...  comment  peut-il  se  ren- 
dre volontairement  redoutable  à  de  faibles  fem- 
mes, etc. ,  etc.  » 

Celte  lettre  contient  l'expression  du  cœur  de 
Junot,  et  la  vérité  sur  madame  Récamier.  Junot, 
Murât,  le  prince  Eugène,  Bernadotte,  Masséna, 
une  foule  d'autres  hommes  aussi  patriotes  que 
braves  et  loyaux  Français,  l'aimaient  avec  un 
sentiment  de  véritable  amitié...  je  les  ai  tous  en- 
tendus sur  son  compte.. .je  jesai  tous  entendus 
la  proclamer  la  meilleure  des  femmes ,  et  puis  en- 
suite la  plus  belle...  Celle  qui  pouvait  exciter  à 
ce  point  les  affections  dii  cœur  de  ces  hommes 
peu  susceptibles  d'être  émus,  est  aussi  suscep- 


1 84  MÉMOIRES 

tible  elle-même  de  grandes  et  belles  choses  pour 
la  gloire  de  sa  patrie;  car  elle  l'aime  sa  pairie... 
elle  l'aime,  et  c'est  moi  qui  en  suis  maintenant 
garant  au  défaut  de  toutes  les  voix  que  la  mort  a 
glacées,  mais  qui  retentissent  encore  dans  mon 
oreille...  Je  l'aime  bien,  mais  je  l'aimerais  moins 
si  je  ne  connaissais  pas  le  fond  de  cetleâme  pure, 
et  surtout  animée  par  les  sentimens  les  plus  no- 
bles et  les  plus  généreux...  Cependant  elle  fut 
exilée!...  C'est  ici  le  lieu  de  revenir  sur  des  cir- 
constances bien  singulières,  que, dans  sa  naïveté 
d'enfant ,  elle  ignorait  alors  eiie  -  même,  et  ne 
voyait  pas  dans  toute  leur  gravité. 

M.  Récamier  avait  encore  sa  fortune  ;  désireux 
de  procurer  à  sa  femme  toutes  les  joies  de  son 
âge,  il  lui  avait  donné  une  maison  de  campagne 
à  Clichy.  Madame  Récamier  passait  là  l'été ,  et 
tout  ce  qu'il  y  avait  de  notiibilité,  quelle  qu'elle 
fût,  allait  tout  aussitôt  se  faire  présenter  à 
Clichy.  Et  madame  Récamier,  dans  le  plus  ad- 
mirable éclat  de  sa  beauté,  gaie,  enfant ,  joyeuse, 
ne  songeait  qu'à  faire  du  bien  et  à  s'amuser. 

Ce  fut  alors  que ,  semblable  au  serpent  de  la 
Genèse,  un  homme  s'introduisit  dans  cet  Eden 
dont  l'Eve  était  si  pure  et  si  belle...  Fouché,  qui 
par  sa  position  avait  accès  partout,  se  présenta 
chez  elle  ,  et  fut  d'abord  admis. 


DE    LA   DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  i85 

C'est  une  chose  bien  curieuse  que  le  détail  des 
conversations  qui  eurent  lieu  entre  elle  et  lui... 
Il  voulait  qu'elle  fût  dame  d'honneur  de  l'impé* 
ratrice. 

—  Mais  mot  je  ne  le  veux  pas,  répondait-elle  dev 
sa  voix  douce  et  suave...  et  comme  craignant  c%^ 
blesser  par  un  refus  cette  puissance  occulte  qui 
se  montrait  à  elle  dans  l'ombre  ;  car  elle  ne  pen- 
sait pas  que  l'empereur  fût  pour  rien  dans  toute 
cette  intrigue. 

— Vous  répondez  comme  une  enfant,  lui  disait 
Fouché;  songez  donc  que  dans  la  position  de 
l'empereur ,  il  lui  faut  un  guide.,,  une  amie...  où 
voulez-vous  qu'il  la  trouve  ?...  Est-ce  donc  parmi 
les  femmes  de  ses  généraux?...  Cela  n'est  pcis 
possible,  il  y  aurait  scauJale... 

—  Eh  pourcpioi  n)e  faites-vous  la  grâce  de 
m'en  croire  exemple  ? 

—  C'est  fort  dilféreiit...  vous  èles  aussi  jeune 
que  toutes  ces  jeu  nés  iemmes,mais  par  votre  po- 
sition dans  le  monde  depuis  votre  mariage ,  votre 
réputation  est  faite,  et  elle  est  parfaitement éta- 
'fcfjie  et,pure  et  intacte...  vous  pouvez  donc  être 
Vamie  de  l'empereur,  cai-  c'est^une  amie qu  il  lui 
faut,  et  non  pas  une  maîtresse. 

Et  en  parlant  ainsi ,  l'homme  pervers  attachait 
sur  elle  deux  petits  yeux  qu'il  diminuait  encore  en 


1 86  MÉMOIRES 

les  clignant  pour  mieux  contempler  les  formes 
et  le  visage  de  la  Psyché,  avec  sa  pudeur  native 
et  sa  ravissante  expression. 

—  Je  connais  les  besoins  du  cœîir  de  l'empe- 
reur, poursuivit-il...  je  sais  qu'il  est  malheureux 

de  n'être  pas  compi'is...  Souvent  il  donnerait  les 
heures  de  ses  victoires,  de  ces  bruyantes  accla- 
mations qui  n'étourdissent  que  l'oreille  sans  at- 
teindre l'âme,  })our  quelques  minutes  d'une 
conversation  amicale,  pour  quelques  paroles 
d'une  douce  confiance...  Et  puis  il  est  las  de  ne 
pouvoir  passer  un  jour  sans  des  scènes  d'une 
odieuse  jalousie...  tourmens  qii'il  n'aurait  pas 
dans  une  liaison  pure  et  sainte  comme  celle  que 
je  voudrais  voir  s'établir  entre  vous. 

—  Mais,  objectait  madame  Récaraier,  qui  du 
reste  n'était  pas  du  tout  convaincue,  comment 
pouvez-vous  m'assurer  que  cela  conviendrait  à 
l'empereur...  à  l'impératrice., .car  enfin,  toute  sa 
maison  est  nommée,  et  certes  je  n'irai  pas  dépla- 
cer sa  nièce  ni  son  amie  '...  Et  puis,  vous  le  di- 
rai-je...  j'aime  ma  liberté. 

—  Mon  Dieu  ,  vous  l'auriez!...  qui  vous  parle 
défaire  cet  ennuyeux  service?. ..  Vous  seriez  là 


'  C'était  alors  madame  de  Larocliefoucauld,  amie  de  l'im- 
pératrice Joséphine,  qui  était  dame  d'houueur. 


^ 


DE    LA    DUCHESSE    D  AERANTES.  1 87 

comme  Tamie  de  l'impératrice...  mais  surtout  de 
Vempereur...  AmiedeNapoléon!...  amie  de  l'em- 
perenr!...  mais  songez  donc  !...  réfléchissez  à  ce 
que  je  vous  propose ,  et  je  suis  sûr  que  si  vous 
n'êtes  pas  influencée,  toute  la  partie  noble  et 
généreuse  de  votre  âme  acceptera  avec  trans- 
port. 

Madame  Récamier  n'était  point  une  créature 
entièrement  ét/iérée  ,  et  certes  à  cette  époque  Ta- 
rni'tî'é  de  Napoléon  était  une  lueur  fantastique 
bien  capable  d'égarer...  Elle  souriait  à  cette  pen- 
sée d'influer  en  bien  sur  la  destinée  de  tant  de 
millions  d'êtres  î...  d'arrêter  quelquefois  dans  sa 
course  un  torrent  dévastateur  !...  Oh  !  la  séduc- 
tion était  habile.,  le  serpent ,  comme  celui  du 
Paradis,  avait  revêtii  sa  robe  diaprée  d'or,  de 
pourpre  et  d'azur...  sa  voix  de  Sirène  parlait  avec 
harmonie;  et  certes  jamais  tentation  ne  fut  mieux 
présentée  à  l'œil  d'une  femme. 

Un  joiiT,  au  travers  de  ces  conversations,  ma- 
dame ïlécaniier  fut  invitée  à  déjeûtier  chez  une 
sôeiir  de  l'empereur.  À  cette  époqrîe,  elles  se 
trôilvaié'nt  toutes  les  trois  à  Paris;  je  ne  la  nom- 
merai pas.  Madarifie  Récamier  fut  invitée  à  déjeû- 
ner par  elle,  et  elle  s'y  ï'èhdii:.  La  conversation  , 
d'abord  irtsignifiante,  tourna  bientôt  sur  l'ami- 
tié et  sur  le  charme  de  ce  sentiment  entl^e   un 


l88  JliMOIRES 

homme  et  une  femme  pure  et  vertueuse. — L'em- 
pereur est  bien  digne  de  sentir  tout  le  prix  d'un 
Semblable  bonheur,  dit  la  princesse...  mais  il  n'a 
pas  d'amie...  et  le  moyen  de  lui  en  choisir  une  dans 
cette  multitude  de  femmes  où  le  public  d'ailleurs 
ne  verrait  que  des  maîtresses...  c'est  impossi- 
ble... 

Quelques  momens  après  la  princesse  demanda 
à  madame  Récamier  si  elle  aimait  le  spectacle... 
Sur  sa  réponse  affirmative,  elle  lui  demanda 
encore  quel  était  celui  qu'elle  préférait...  C'était 
la  Comédie  française... 

—  Oh  !  bien  alors,  dit  la  princesse,  il  faut  que 
vous  acceptiez  ma  loge  ;  elle  est  au  rez-de-chaus- 
sée... vous  pouvez  y  aller  sans  aucune  toilette... 
promeitez-moi  d'en  profiter. 

Madame  Récamier  le  promit,  et  voici  le  sin- 
gulier billet  qu'elle  reçut  le  lendemain. 

«1  L'administration  de  la  Comédie  française  est 
»  prévenue  que  Son  Altesse  împ.  la  princesse... 
»  donne  entrée  d;ms  sa  loge  à  madame  Récam.ier. 
»Elie  prévient  également  l'admitiistration  que 
»  lorsque  madame Récamiersera  dans  sa  loge,  elle 
»  doit  y  être  avec  les  personnes  de  son  choix,  et 
«nulle  autre,  fût-elle  même  de  la  maison  de  la 
«princeçse  ou  du  G...  D...,  ne  doit  y  être  ad- 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  l  89 

•  tnise  que  sous  le  bon  plaisir  de  madame  Rcca- 

»mier. 

«  L PS.  » 

Secrétaire  des  commandemeus  de  S.  A.  I.  la 
princesse 

Madame  Récamier,  tout  innocente  et  Daïve 
qu'elle  était ,  reçut  une  étrange  liunière  en  lisant 
ce  billet...  elle  remercia,  et  n'en  j3rofila  .ta:\iais. 

La  loge  qu'on  lui  donnait  et  dont  on  excluait 
ainsi  les  importuns,  est  la  loge  carrée,  an-des- 
sous de  la  grande  loge  à  colonnes...  eliectiiiten 
face  de  celle  de  l'empereur. 

Tous  ces  détails  ne  m'ont  pas  été  donnés  par 
madame  Récamier  ;  mais  ils  sont  positifs,  et  je  lui 
défie  de  me  démentir...  Je  sais  que  sa  modesîie 
souffrira  de  tout  ce  récit;  mais  j'ai  aussi  mon  or- 
gueil d'amie  à  satisfaire;  il  veut  que  l'objet  d'im 
ciilted'amitiéaussi  entierque  le  mien  soit  conrju 
pour  ce  qu'il  est:  digne  de  respect  comme  il  l'est 
d'attachement. 

Et  puis,  qu'on  dise  après  cela  que  les  hommes 
ne  se  vengent  jamais  !...  Je  veux  bien  croire  que 
l'empereur  n'y  était  pour  rien...  je  Tespère. .. 
mais  Fouché. ..  Fouché  n'a  pu  résister  plus  tard 
aux  douceurs  de  la  vengeance  en  aidant  à  l'exil 
de  celle  qui  avait  renversé  tant  de  plans  et  de 
projets  de  pouvoir...  Nous  aurions  revu  les  beauj 


1 90  MEMOIRES 

temps  de  Louis  XIV...  de  madame  de  la  Val- 
lière...  ou  plutôt  Louis  XIII  et  mademoiselle  de 
La  Fayette.  Peut-être  que  Fouché,  pour  que  la 
ressemblance  fût  plus  parfaite,  serait  redevenu 
un  Père  Lachaise...  il  n'avait  pour  cela  qu'à  faire 
un  pas  en  arrière...  Mais  je  crois  qu'il  aurait  pré- 
féré la  soutane  rouge. 


1 


DE    LA    DUCHESSE    D  AERANTES.  1 9 1 


CHAPITRE  VII. 


Le  général  Thicbault  est  mandé  au  qnartier-ge'néral.  —Il  s'y 
trouve  avec  le  général  Legendre.  —  Fâcheux  pronostic. — 
Audience  qu'il  a  avec  l'empereur.  —  Napoléon  e'vite  de 
nommer  Jnnol  à  propos  des  affaires  du  Portugal.— Détails 
sur  la  bataille  de  Vimeiro.  —  L'empereur  sait  par  cœur 
un  rapport  de  i  lo  pages.  —  Le  général  Wellesley  à  Péni- 
ches.—  Elvas  ,  Almeida.  — Junot  s'attendait  à  être  secouru 
dans  sa  campagne  de  Portugal.  —  Le  passage  des  plus 
grands  fleuves  préférable  à  celui  des  montagnes  du  Beira 
Cl  du  Tras  los  Moitiés.  —  M.  Desgcucttcs.  —  Dédicace  à 
la  mémoire  du  duc  d'Abiantès.  —  IM.  Hcrmann.  —Une  de 
ses  lettres  à  Junol.  —  Son  cœur  est  soulagé.  — Ingratitude. 


Après  que  Junot  eut  reçu  l'ordre  d'aller  à 
Saragosse,  et  que  l'empereur  eut  résolu  de  re- 
faire l'armée  de  Portugal ,  il  fit  mander  au  quar- 
tier-général impérial  tous  les  officiers-généraux 
qui  en  avaient  fait  partie.  Le  général  Thiébault 
reçut  donc  l'ordre  de  se  rendre  à  Valladolid  pour 
y  prendre  les  ordres  de  l'empereur,  et  il  y  arriva 
en  janvier  1809. 


i'^2  ^*sî?]vSm  1 

An  moment  où  j'alla's  transcrire  les  notes  que 
j'avais  à  cet  égard  ,  et  qui  nj'uvaient  été  fournies 
par  iui-mème  en  Espagne  en  i5io,  je  le  revis 
chez  moi  à  Paris,  et  il  eut  la  bonté  de  me  donner 
un  extrait  écrit  de  sa  propre  main,  dans  lequel 
toute  la  conversation  qu'il  eut  avec  l'empereur 
est  relatée  dans  la  dIus  iïranrie  exaclitude... 
CoFTime  elle  Tut  écrite  par  le  général  Thiébault 
aussiîôt  (}u'il  fut  rentré  ch^z  lui,  cette  conversa- 
tion, qui  présente  l'empereur  sous  un  jour  par- 
ticulier, mérite  de  trouver  place  dans  ces  Mé- 
moires : 

«  Ayant  reçti  l'ordre  de  me  rendre  au  quar- 
tier-général à  Valladolid,  dit  le  général  Thié- 
bault,  j  y  arrivai  au  moment  où  l'empereur 
allait  à  !a  parade,  et  je  l'y  suivis.  Par  une  coïn- 
cidence qui  me  parut  une  nouvelle  fatalité,  le 
général  Legendre,  ex -chef  d'état  -  major  du 
généra!  Daj)ont,  s'y  trouvait  également,  et  y 
devint  l'occasion  de  cette  scène  qui,  pour  tout 
autre  que  lui,  eût  terminé  plus  que  sa  car- 
rière'. Sans  doute  il  n'y  avait  pas  identité  dans 
nos  positions;  mais  il  y  avait  analogie.  J'étais  bien 
sûr  qu'on  ne  me  reprocherait  pas  d'avoir  rien 


«'Comment  votre  main  ne  s'est-elle  pas  desse'chee  en  signant 
ainsi  la  honts  du  nom  français,  lui  dit  l'enipereurl...  » 


DE    LA    DUCHESSE    d'aI'RANTÈS.  I  qS 

sacrifié  pour  siiuwer  des  fourgons  chargésd'un  orim- 
pur...  mais  enfin  j'étais  ex-chef  d'état-major  d'une 
armée  qui ,  en  cédant  à  Tennemi  un  pays  qu'elle 
était  chargée  de  défendre,  n'avait  sauvé  que  la 
forme.  Je  me  féhcitais  donc  de  n'avoir  reçu  au- 
cun ordre  pendant  celte  parade,  et  je  reprenais 
fort  satisfait  le  chemin  de  mon  logement,  lors- 
que Savary  courut  après  moi,  et  me  dit: 

»  —  L'empereur  ordonne  que  tu  sois  chez  lui 
dans  un  quart  d'heure... 

V Prêt  à  paraître  devant  Napoléon  dans 

une  circonstance  grave  pour  moi,  quoique  je 
n'eusse,  en  ce  qui  me  concernait,  rien  à  justifier, 
il  était  impossihle  que  je  ne  fusse  pas  très  préoc- 
cupé ,  surtout  de  cette  question  :  Quel  rôle  vais- 
Je  adopter  relalivement  au  duc  d' /i branles?...  Je 
ne  pouvais  me  dissimuler  que,  sous  le  rapport 
delà  guerre,  il  y  avait  eu  des  fautes  commises 
en  Portugal...  mais  toutes  ne  pouvaient  lui  être 
imputées,  et  d'ailleurs  son  dévouement  avait  été 
sans  bornes...  Il  était  dénoncé,  calomnié  par  des 
hommes,  tels  que  Loison  ,  Hermann  ,  etc.,  etc.. 
qui  avaient  été  gorgés  d'or  par  lui.  Napoléon  , 
même  à  Valladolid,  se  trouvait  entouré  par  plu- 
sieurs de  ses  ennemis  ,  au  nombre  desquels  était 
Savary...  Certes,  c'était  complaire  à  beaucoup  de 
monde  que  de  contribuer  à  accabler  le  duc  d'A- 
XIT.  i3 


194  MÉMOIRES 

brantès  ;  mais  c'était  se  ravaler  que  de  partager  les 
rôles  joués  à  son  égard,  alors  même  qu'inculper 
son  chef  auprès  de  son  souverain  est  toujours  une 
indignité.  J'avais  d'ailleurs  des  obligations  au  duc 
d'Abrantès;  je  l'aimais...  mais  je  ne  l'aurais  pas 
aimé,  je  ne  lui  aurais  rien  dû,  que  mon  rôle  n'en 
eût  pas  moins  été  le  même.  Ainsi,  ce  fut  résolu 
de  le  défendre  que  j'arrivai  chez  Napoléon. 

»  Au  moment  où  je  fus  introduit  dans  la  grande 
salle  du  palais  de  l'Inqiusition  ',  dont  il  occupait  la 
partie  du  premier  étage  donnant  sur  la  place 
d'Armes,  il  était  debout,  et  se  promenait,  non 
dans  la  longueur  de  cette  pièce,  mais  dans  sa  lar- 
geur, c'est-à-dire  de  la  cheminée  à  la  fenêtre  du 
milieu...  et  comme  à  mon  entrée  il  se  borna  à 
s'arrêter  jusqu'à  ce  que  je  fusse  près  de  lui,  et  que 
de  suite  il  reprit  sa  promenade,  je  ne  fis  plus,  à 
quelques  haltes  près,  que  marcher  à  côté  de  lui , 
pendant  les  cent  minutes  d'un  entretien  dont 
voici  quelques  fragmens  : 

9  —  Eh  bien^*  !  me  dit-il  après  un  simple  bon- 

»  Je  croîs  que  le  géne'ral  TMébault  fait  erreur  j  ce  n'est  pas 
le  palais  de  l'Inquisition  ,  c'est  le  palais  de  Charles-Quint  ea 
face  du  couvent  de  Sainl-Paul ,  où  était  l'inquisition. 

»  Une  chose  fort  reniarqual)le,  c'est  la  volonté'  de  l'empe- 
reur de  ne  mettre  le  nom  de  Junot  pour  rien  dans  les  repro- 
ches qu'il  fait  pendant  une  heure  et  demie  au  général  Thié- 


DE   LA   DUCHESSE   d'aBUANTÈS.  IQS 

Jour,  monsieur,  vous  avez  donc  capitulé  avec  les 
Anglais ,  et  vous  avez  évacué  le  Portugal  ? 

»  —  Sire,  le  duc  d'Abrantès  n'a  cédé  qu'à  la 
nécessité,  et  a  forcé  à  un  traité  honorable  des 
gens  qui,  commandés  par  lui,  ne  nous  auraient 
pas  accordé  même  une  capitulation. 

»  — Ce  qui  s'est  passé  à  Lisbonne  n'est  que  la 
conséquence  de  ce  qui  s'était  passé  à  Vimeiro... 
C'est  là,  monsieur,  que  vous  deviez  battre  l'en- 
nemi, et  que  vous  l'auriez  battu,  si  vous  n'eussiez 
fait  de  grandes  fautes. 

»  Je  sentis,  d'une  part ,  qu'il  avait  résolu  de  ne 
pas  prononcer  le  nom  du  duc  d'Abrantès,  et 
que  ces  vous  n'étaient  qu'une  tournure  dont 
je  ne  devais  pas  m'occuper;  de  l'autre,  que, 
comme  desfautes  avaient  été  commises  en  ef- 
fet sur  le  champde  bataille,  je  devais  me  taife 
et  ne  pas  engager  une  discussion  ouverte 
avec  lui...  Je  gardai  donc  le  silence...  Il 
reprit  : 

)'  —  Et  où  avez -vous  vu  ,  monsieur,  que  quand 
l'ennemi  occupe  une  position  formidable  on  l'at- 
taque de  front?  C'est  prendre  le  taureau  par  les 

bault,  il  y  a  une  délicatesse  de  cœur  qui  m'a  ^êine  surprise 
dans  Napoléon.  Si  Junot  avait  connu  autrement  qu'il  np  l'a 
connue  toute  cette  conversation,  il  en  eût  été  ému  profond^* 
ment. 


1^6  MÉ3I01RES 

cornes;  c'est  donner  de  la  tête  contre  un  mur... 
Est-ce  ainsi  que  le  maréchal  Soult  vient  d'en  agir 
à  la  Corogne?...  Il  a  tourné  l'ennemi ,  et  Ta  chassé 
de  la  Péninsule... 

»  —  Sire ,  le  maréchal  Soult  a  combattu  à  la 
Corogne  un  ennemi  qui ,  hors  d'état  de  se  main- 
tenir en  Espagne,  hâtait  son  embarquement,  et 
s'affaiblissait  à  mesure  que  le  maréchal  Soult  se 
renforçait  par  l'arrivée  successive  de  plusieurs 
corps;  et  le  duc  d'Abrantès,  hors  d'état  de  con- 
server le  Portugal ,  a  combattu  à  Yimeiro  un  en- 
nemi qui,  pendant  la  bataille,  et  sans  qu'on  pilt 
le  prévoir,  fut  renforcé  par  un  corps  de  cinq 
mille  hommes,  qui  débarquèrent  à'portée  de  son 
camp  ;  enfin  si  le  duc  d'Abrantès  n'a  pas  forcé  la 
position  de  Vimeiro,  le  maréchal  Soult  n'a  pas 
non  plus  empêché  l'embarquement  de  l'armée 
anglaise  '.  Quant  à  la  manœuvre  dont  vous  me 
faites  l'honneur  de  me  parler,  sire,  de  nouveaux 
exemples  seraient  inutiles  à  la  justification  de 
cette  grande  maxime ,  pour  jamais  démontrée 
par  les  immortelles  campagnes  de  Votre  Ma- 
jesté, et  fondée  sur  cet  axiome  :  Que  c'est  par  les 

»  Et  il  ne  l'a  surtout  pas  empêchée  de  revenir.  Quand  oa 
reporte  sa  pensée  sur  lesëvènemens  de  la  seconde  cairpngne 
de  Portugal ,  et  qu'on  songe  à  celte  conversation  de  l'erope- 
r«ur,  elle  paraît  d'une  «trange  nature. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBUANTÈS.  IQ'] 

forces  que  l'on  annule ,  et  non  par  celles  que  l'on 
défait  que  l'on  gagne  des  batailles. 

«Regard...  instant  de  silence. 

» —  Et  d'ailleurs,  monsieur,  est-ce  avec  des 
fragmens  de  votre  armée  que  vous  deviez  arriver 
devant  l'ennemi?  Vous  aviez  vingt-six  mille  hom- 
mes... et  vous  lui  présentez  dix  mille  combat- 
tans  '  ?...  Et  cela,  parce  que  vous  avez  éparpillé 
plus  de  douze  mille  hommes  à  Péniches,  à  Al- 
meida...  à  Elvas...  à  Santarem...  à  Lisbonne,  sur 
des  vaisseaux,  et  sur  les  deux  rives  du  Tage  '. 

» — Je  me  trompe  entièrement,  sire,  ou  la  pres- 
que totalité  de  ces  détachemens,  ou  garnisons, 
était  inévitable;  et  si  Votre  Majesté  permet  que 
je  lui  soumette  à  cet  égard  quelques  observa- 
tions, j'ose  penser  qu'elle  y  trouvera  la  justifi- 
cation du  duc  d'Abrantès... 

»  Son  silence  m'autorisant  à  continuer,  je  pour- 
suivis... 

•  —  Ij'armée  anglaise  débarquée  en  Portugal 
n'y  avait  aucun  point  d'appui.  Une  bataille  per- 
due, et  elle  était  obligée  d'abandonner  son  ma- 

'  Le  gênerai  Thiébault  m'a  dit  qu'une  cliose  qui  le  con- 
fondit, fut  de  voir  l'empereur  lui  parler  de  son  rapport  ge'në- 
rai  qu'il  savait  par  cceur,  el  ce  rapport  avait  plus  de  lop  pa- 
ges. 


.I||8  MÉMOIRES 

tériel  et  ses  blessés.  Dans  cette  position  il  était 
d'autant  plus  important  pour  le  général  Welles- 
ley  de  s'emparer  de  Péniches,  et  pour  le  général 
Junot,  par  cette  même  raison,  de  l'en  empêcher, 
que  cette  péninsule  est  aussi  facile  à  défen- 
dre que  difficile  à  attaquer.  Péniches  perdu , 
sire,  il  était  avéré  que  tout  était  perdu  pour  nous 
de  tout  le  nord  du  Portugal...  Telles  sont  les 
considérations  auxquelles  le  duc  d'Abrantès  a 
cédé,  en  y  laissant  huit  cents  hommes  du  régi- 
ment suisse. 

•  Votre  Majesté  avait  ordonné  de  faire  ré- 
parer et  armer  tous  les  bâtimens  en  état  de 
tenir  la  mer.  Déjà  nous  avions  sous  voiles  un 
vaisseau  de  80  canons,  pins  un  second  prêt  à 
rejoindre  l'escadre;  deux  frégates  de  5o  canons, 
et  une  troisième  entrant  en  rade;  plus  encore 
quelques  bricks  et  quelques  corvettes.  Ces  bâti- 
mens, sire,  non  seulement  étaient  nécessaires 
pour  aider  à  défendre  l'entrée  du  Tage,  et  se- 
conder la  flotte  russe  contre  les  entreprises  de 
la  flotte  anglaise  qui  nous  bloquait ,  mais  bien  plus 
encore  pour  garder  les  pontons  occupés  par 
les  troupes  espagnoles  désarmées  par  nous...  et 
pour  imposera  Lisbonne.  Dans  des  circonstances 
aussi  critiques,  ces  vaisseaux  ne  pouvaient  être 
abandonnés  à  leurs  équipages.  Telles  furent  les 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  I§9 

raisons  qui  y  firent  placer  mille  hommes.  Je  ne 
parlerai  pas  des  forts... 

B  — ...  Ces  forts  devaient  être  gardés...  Mais 
quelle  nécessité  de  jeter  deux  mille  hommes  sur 
la  rive  gauche  du  Tage  ? 

•  —  Sire,  cette  disposition  se  rattache  à  des 
considérations  aussi  sérieuses  qu'elles  parurent 
délicates...  Huit  vaisseaux  russes,  sous  les  ordres 
de  M.  l'amiral  Siniavin,  étaient  bloqués  dans  le 
Tage.  Le  seul  bon  mouillage  de  cette  rade  se 
trouve  près  de  la  rive  gauche  ;  cette  rive  était 
couverte  d'insurgés ,  qui  chaque  jour  devenaient 
plus  nombreux  et  plus  entreprenans;  cette  rive 
évacuée  par  nous,  ils  se  seraient  bientôt  renfor- 
cés de  détachemens  anglais  tirés  des  vaisseaux; 
et  comme  ils  n'auraient  pas  tardé  à  avoir  du  ca- 
non, la  position  de  la  flotte  russe  serait  devenue 
intenable,  et  par  suite  la  nôtre  s'en  serait  ag- 
gravée. De  quelle  nature  eussent  été  les  plaintes, 
sire,  que  cet  amiral  aurait  adressées  à  sa  cour?... 
un  amiral  qui  ensuite  ne  cherchait  qu'un  pré- 
texte pour  se  rendre  aux  Anglais!...  n'eùt-il  pas 
spéculé  sur  sa  reddition  pour  l'imputer  à  un 
abandon  volontaire?  Et  quel  désespoir  pour  le 
duc  d'Abrantès  s'il  avait  fourni  un  prétexte,  un 
grief  à  l'empereur  Alexandre!...  C'est  ainsi  que 


200  MEiMOIRES 

des  raisons  politiques  firent  raison  des  règles  de 
la  guerre. 

»  L'empereur  neréponditrien,et  marcha  quel- 
que temps  en  silence  ;  puis  il  dit'  : 

»  —  Et  Santarem? 

•  —  Quant  aux  raille  hommes  laissés  à  Santa- 
rem, je  ne  pouvais  les  excuser;  et  comme  je  ne 
voulais  convaincre  que  par  la  force  de  la  vérité , 
je  gardai  le  silence. 

»  —  Et  Lisbonne?... 

« —  Nous  ne  conservions  d'attitude,  de  res- 
sources, de  garantie,  sire,  que  par  la  possesion 
de  cette  ville... 

» —  Les  capitales,  monsieur,  ne  se  décident 
jamais  qu'après  les  évèneraens...  et  vainqueur  à 
Vimeiro,  vous  assuriez,  du  champ  de  bataille,  la 
tranquillité  de  Lisbonne... 

»  —  Cela  peut  être  dans  les  guerres  régulières, 
sire,  mais  non  pas  dans  les  guerres  de  peuples  *. 

(  Regard.) 

'  Celte  conviction,  qu'il  ne  repoussa  pas  et  qui  s'insinua  en 
lui  parla  force  de  la  vérité',  est  une  chose  fort  remarquable 
pour  l'étude  de  son  caralère. 

*  Et  vaincus,  qu'arrivait  il?.  .  .  que  tout  ce  qui  n'était  pas 
militaire  aurait  été'  massacre'. .  .  que  les  maisons  des  négo- 
cians  français  eussent  été  pillées,  et  qu'enfin  ce  qui  restait 
de  l'armée  eût  été  perdu. .  ■ 


Dli    LA.    DUCHESSE    DABHANTÈS.  201 

Dans  ces  dernières,  sire,  les  capitales  sont  tou- 
jours ce  qu'il  y  a  de  plus  difficile  à  contenir  et 
dephismenaçant...  et  lorsque,  comme  Lisbonne, 
elles  jouent  un  rôle  immense  dans  un  état,  les 
abandonnera  elles-mêmes,  c'est  les  perdre  et  tout 
perdre  avec  elles. 

»ll  me  fixa  de  nouveau,  et  garda  le  silence.  Il 
fit  quelques  pas  encore;  puis  il  dit  : 

» — Mais  Elvas...  mais  Almeida,  monsieur, 
quel  besoin  d'y  laisser  garnison?... 

»  —  Nous  nous  attendions  à  être  secourus, 
sire,  un  des  corps'  de  l'armée  d'Espagne  nous 
semblait  marcher  sur  Lisbonne ,  soit  pour  assurer 
la  possession  du  Portugal,  soit  pour  nous  ouvrir 
une  retraite,  soit  pour  rester  maîtres  de  l'ouest 
de  l'Espagne.  Ce  corps  d'armée  ne  pouvait  ar- 
river à  nous  que  par  Almeida  ou  par  Elvas... 
Abandonner  ces  places ,  c'était  donc  abandonner 
les  provinces  entières  où  elles  sont  situées... 
C'est  ainsi  du  moins  que  le  duc  d'Abrantès  en  a 
jugé ,  etc. . . 

•  Ces  raisons  ayant  été  admises,  et  d'autres 
questions  ou  propositions  m'ayant  fourni  le 
moyen  d'achever  d'éclairer  l'empereur  sur  le  duc 

'  Et  cela  (levait  être  en  effet.  .  .  une  portion  des  troupes 
de  Dupont  devait  joindre  Junot. 


âOâ  MÉMOIRES 

d'Abrantès,  je  parlai  de  tout  ce  que  la  crainte  de 
l'affliger  ou  de  lui  déplaire  avait  eu  d'horrible 
pour  lui,  et  je  m'aperçus  que  l'empereur  m'é- 
coutait  sans  nul  déplaisir;  au  contraire,  à  partir 
de  ce  moment,  et  comme  s'il  m'avait  su  gré  de 
mon  rôle,  il  devint  beaucoup  plus  naturel,  etc.. 

«La  nouvelle  campagne  que  l'empereur  allait 
ouvrir  en  Portugal ,  et  dont  il  chargeait  le  maré- 
chal Soult ,  servit  de  thème  a  la  continuation  de 
l'entretien.  A  propos  de  l'itinéraire  que  ce  ma- 
réchal devait  suivre  pour  sa  route... 

» — C'est,  me  dit  l'empereur,  changer  des  passa- 
des de  rivières  contre  des  passages  de  montagnes.,. 

»Et  en  effet,  en  marchant  par  le  littoral  de  la 
Galice  sur  Lisbonne  ,  on  a  à  passer  le  Minho,  le 
Duero ,  la  Vouga  et  le  Mondego. 

0 — Sire,  dis-je  alors,  le  passage  des  plus 
grands  fleuves  est  préférable  à  celui  des  monta- 
gnes du  Beira  et  du  Trasios  Montes...  Les  diffi- 
cultés des  passages  de  rivières  sont  connues,  et 
les  moyens  de  les  vaincre  le  sont  également  ;  mais 
celles  que  présentent  ces  montagnes  où  l'on  est 
sans  cesse  aux  prises  avec  le  chaos  sont  incalcula- 
bles ;  et  d'ailleurs  j'aurai  l'honneur  d'observer 
à  Votre  Majesté,  que  le  maréchal  Soult ,  en  sui- 
vant l'itinéraire  qu'elle  vient  de  m'indiquer,  sui- 
vra toujours  des  routes  praticables  et  frayées  5 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  ao3 

qu'il  trouvera  l'abondance  dans  im  pays  où 
toujours  il  pourra  manœuvrer  ;  et  aura  pour  pas- 
ser les  trois  rivières  principales,  le  secours  de 
trois  grandes  villes:  Thuy  ,  Oporto  et  Coïmbre. 

»  11  goûta  cette  réponse  justificative  de  son  plan, 
et  en  somme  parut  satisfait  de  cet  entretien,  etc.» 

Le  général  Thiébault  ne  se  fit  jamais  valoir 
auprès  de  Junot  des  preuves  d'attachement  qu'il 
lui  avait  données  dans  cette  circonstance.  Quant 
à  mji^i ,  il  sait  que  c'est  pour  la  vie  que  je  lui  ai 
voué  la  plus  sincère  et  la  plus  cordiale  amitié. 

Il  est  des  choses  qui  pénètrent  dans  l'âme,  et 
qui  y  fixent  un  sentiment  à  jamais.  C'est  ainsi 
que  M.  Desgenettes  s'est  acquis  des  droits  sur 
mou  amitié,  que  rien  ne  peut  altérer,  en  dé- 
diant son  Histoire  d'Orient'  à  la  mémoire  du  duc 
d'Abranlcs... 

C'est  un  sentiment  si  généreusement  désinté- 
ressé  que  celui  qui  fait  honorer  un  tombeau!... 
lîon  et  excellent  ami!...  mes  enfans  doivent  l'ai- 
mer et  le  respecter  comme  un  père.  Quant  à  moi, 
je  ne  puis  lui  offrir  qu'ime  reconnaissance  du 
cœur,  mais  elle  est  profondément  sentie. 

'  Lors  de  Pexpediton  d'Afrique,  il  y  a  cinq  ans,  le  baron 
Desgenettes  fit  une  nouvelle  édition  deson  Histoire  d'Orient, 
et  la  dédia  à  la  me'moire  de  Kle'ber  et  de  Junot!...  C'est  une 
noble  alliance!... 


20^  MÉMOIRES 

Maintenant  il  me  faut  parler  d'une  tout  autre 
personne  dont  il  est  question  dans  la  relation  de 
tout  à  l'heure.  C'est  de  M.  Hermann...  M.  Her- 
mann  a  été  fort  mal  pour  mon  mari.  Il  l'a  accusé 
ttiais  sourdement ,  de  choses  fausses  et  méchan- 
tes.... il  était  fort  protégé  de  M.  de  T et  je  le 

conçois;  il  a  beaucoup  d'esprit  et  de  méchan- 
ceté... il  voit  de  travers...  cela  s'arrange  avec  ceux 
qui  ne  marchent  pas  droit...  En  résumé,  j'ai 
trouvé  dans  les  papiers  de  Junot  toute  une 
grosse  liasse  de  papiers,  numérotés  par  orcTre  et 
fort  bien  rangés;  laquelle  liasse  porte  le  titre 
d'affaire  Hermann.  J'ai  lu  ces  papiers,  et  j'ai 
pensé  qu'une  lettre  prise  au  hasard  parmi  une 
foule  du  même  style,  serait  assez  curieuse  pour 
ceux  qui  ont  entendu  les  paroles  de  haine  de 
M.  Hermann.  Comme  elle  n'est  pas  longue,  elle 
peut  trouver  place  ici.  Elle  répond  à  une  lettre 
de  Junot  d'abord  très  sévère ,  puis  à  une  autre 
plus  adoucie. 

«  Monseigneur, 

»  Les  explications  que  Votre  Excellence  a  bien 

•  voulu  me  donner  ont  soulagé  mon  cœur...  Je 
Bsuis  sûr  que  par  mon  zèle  pour  le  service,  par 
»  mon  attachement  pour  vous  personnellement , 

•  mes  vœux  pour  votre  gloire  et  vos  succès  dam 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  2o5 

ttous  les  genres,  je  mérite  votre  amitié,  et  j'a- 
»  vais  été  profondément  malheureux  de  l'idée  que 
»vous  me  la  refusiez. 

«J'aurai  l'honneur  de  vous  présenter  demain, 
»au  conseil,  un  autre  budget,  et  d'assurer  Votre 

•  Excellence,  de  vive  voix,  de  mon  dévouement 
»  pour  elle,  et  du  désir  que  j'ai  de  lui  plaire. 

»  Je  suis  avec  respect, 

B  Monseigneur, 

«  Voire  très  humble  el  très  obéissant  serviteur, 

«Hermann. 

•  Lisbonne,  le  6  juin  1808.» 

Et  deux  mois  après  cette  lettre  écrite,  étant 
de  retour  en  France,  M.  Hermann  tenait  un  lan- 
gage tellement  différent,  que  sa  conduite  a  un 
nom  fort  connu,  et  qu'il  est  inutile  de  retracer 
ici.  Il  en  est  de  même  de  quelques  individus 
que  je  ne  nomme  pas  ici  par  égard  pour  moi- 
même,  mais  qui  furent  comblés  de  bienfaits  par 
Junot,  et  qui  sont  ingrats.  L'un  d'eux  surtout, 
.  qui  s'avise  de  faire  le  diplomate,  et  qui  ne  sait 
faire  que  de  l'inlrigue,  doitse  rappeler  que  même 
entre  souverains  les  alliances  deviennent  nulles 
qiiand  les  torts  et  les  offenses  sont  trop  graves. 


ao6  MÉMOIRES 


CHAPITRE  VIÎI. 


Prolongation  du  siège  de  Saragosse.  — La  duchesse  de  Ca- 
daval.  —  Le  vieux  domestique.  —  Le  secrétaire  ouvert  et 
la  lettre Lisbonne  et  sort  souvenir.  —  Junot  malheureux. 

—  La  volonté  du  suicide.  —  Lannos  à  Saragosse.  —  Pro- 
fond chagrin  de  Juuot.  —  Le  mauvais  camarade.  —  Les 
cadavres  dans  l'Ebre.  —  Les  moines  dans  le  sac.  —  Les 
trésors  de  Notre-Dame  duPilar.  —  Copie  du  procès-verbal 
donné  par  le  premier  chapelain. —  Humeur  de  l'empereur. 

—  Ma  mère.  — Les  ennemis  de  Tempcreur.  —  Singulière 
question  faite  à  Duroc.  —  Position  alTreuse  d'Armand  de 
Fuentés  au  siège  de  Saragosse.  —  Il  succombe  huii  jours 
après  sa  délivrance.  —  Bizarre  destinée  de  deux  (Vèrcs.  — 
Noblesse  et  richesse.  —  Nouvelles  adliclions.  —  Opinion 
de  Junot  sur  le  maréchal  Suchet.  —Mort  de  Visconti.  — 
Hem!  hem! — Queslque  celaLùJaiiaitde  mourir  deux 
mois  plus  to'/?— Mariage  d'un  nouveau  genre. —Mon  voyage 
aux  eaux  de  Cotercti;. 

Le  siège  de  Saragosse  se  poursuivait  toujours. 
Junot  m'écrivait  des  lettres  qui  me  désespéraient; 
il  était  accablé...  L'empereur  lui  paraissait  in- 
juste, et  peut-être  l'était-il  en  ne  l'envoyant  pas 
replanter  les  aigles  françaises  sur  les  murs  de 
Lisbonne.  Junot  les  avait  rapportées  en  France 


DE   LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  207 

pures  et  sans  souillure  aucune;  ce  dédommage- 
ment à  tout  ce  qu'il  avait  souffert  lui  était  dû, 
car  la  convention  de  Cintra'  le  couvrait  de  gloire 
plus  peut-être  que  le  gain  de  plusieurs  batailles. 
Mais  Junot  n'avait  pas  été  vainqueur.  Tout  ve- 
nait échouer  devant  cette  négative  ;  cela  était 
porté  si  loin ,  qu'il  rêva  la  perte  de  l'amitié  de 
l'empereur.  Il  se  trompait  entièrement  en  cela, 
je  puis  l'affirmer;  mais  enfin  lui  ne  voyait  pas 
ainsi,  et  cette  douleur  brûlante  lui  ravageait 
l'âme. 

Puisque  je  reparle  de  Lisbonne,  il  faut  que  je 
parle  aussi  d'une  personne  qui  revient  à  ma  pen-; 
sée,  et  que  je  raconte  une  aimable  manière  de 
se  rappeler  au  souvenir  d'un  ami  ennemi.  Main- 
tenant que  l'on  se  trouve  en  présence  inopiné- 
ment, sans  savoir  seulement  si  la  guerre  est  dé- 
clarée, c'est  bon  à  savoir. 

J'ai  souvent  parlé  de  la  duchesse  de  Gadaval; 

•  Ce  n'est  pas  à  Cintra  que  s'est  passé  le  temps  des  con- 
férences. Je  ne  comprends  pas  pourquoi  ce  nom  de  Cintra  a 
été'  donné  à  la  convention ,  si  ce  n'est  que  lord  Wellington  et 
les  autres  généraux  ont  logé  dans  une  maison  de  campagne 
appartenant  au  marquis  de  Marialva  ,  et  située  à  Cintra  :  ou 
l'appelle  Alegria.  C'est  la  plus  jolie  maison  comme  habita- 
tion des  deux  vallées  de  Cintra  et  de  Colarès  ,  et,  à  bieu 
dire,  c'est  la  seule,  car  les  autres  sont  exactement  des  basti- 
des ,  comme  à  Marseille  et  à  Toulon, 


208  AfÉMOIRES 

elle  est  Française,  et  fille  du  duc  de  Luxembourg. 
Sa  douceur,  son  aimable  esprit,  nous  avaient 
attachées  à  elle  tendrement.  La  famille  Lebzestern, 
qui  lui  était  aussi  fort  dévouée,  nous  avait  en- 
seigné à  l'aimer  d'aboid,  et  puis  c'était  elle-même 
qui  avait  complété   l'oeuvre.   Junot   avait  pour 
elle  une  profonde  estime,  et  lui  avait  souvent 
offert  toiit  ce  qui  pouvait  dépendre  de  lui  pour 
lui  prouver  son  amitié;  non  seulement  il  le  lui 
dit  avant  de  quitter  Lisbonne  pour  aller  à  Aus- 
terlitz,  mais  il  lui  écrivit  de  Paris,  je  crois,  et  lui 
renouvela  l'assurance  de  son  dévouement...  Lors- 
que la  famille  royale  quitta  Lisbonne,  la  ducbesse 
la  suivit,  parce  que  ses  deux  fils  ne  pouvaient 
demeurer  en  arrière  d'une  cour  aussi  stupide  que 
méfiante;  elle  partit  avec  ses  enfans,  et  laissa  sa 
maison,  l'une  des  mieux  arrangées  de  la  ville,  sans 
aucune  sauve-garde,  et  fort  en  peine  de  ce  qu'elle 
pourrait  devenir...  Dans  sa  position,  elle  ne  pou- 
vait écrire  à  Junot  pour  la  lui  recommander... 
elle  n'avait  personne  à  qui  elle  pût  laisser  un 
long  message...  elle  partit;  mais  un  vieux  ser- 
viteur qu'elle  laissait  à  Lisbonne  vint  au  gou- 
vernement   aussitôt    après   l'arrivée    du    duc , 
demanda  à  lui  parler,  et  le  pria  de  passer  à  l'hô- 
tel de  Cadaval.  Le  duc  y  alla  ,  et  le  vieux  valet 
de  chambre  le  conduisit  dans  un  petit  salon  où 


DE   LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  SOg 

la  duchesse  se  tenait  habituellement.  Tout  y  était 
en  ordre  au  milieu  de  la  confusion  d'un  départ  *; 
et  dans  ce  petit  salon  était  un  secrétaire  demeuré 
tout  ouvert  ;  il  n'y  avait  dedans  qu'un  seul  pa- 
pier, c'était  une  lettre  mise  tout  exprès  en  évi- 
dence dans  un  tiroir.  Cette  lettre  était  de  Junot, 
et  contenait  une  entière  assurance  de  dévoue- 
ment, et  son  désir  de  pouvoir  le  prouver. 

On  lui  en  fournissait  l'occasion. 

J'ai  trouvé  cette  manière  de  rappeler  à  l'inté- 
rêt du  souvenir  une  personne  absente  et  loin- 
taine, tout-à-fait  ingénieuse  par  le  cœur.  La 
duchesse  de  Cadaval  ne  pouvait  agir  autrement; 
tout  ce  qu'elle  dira  et  fera  sera  toujours  bien,  et 
dans  une  mesure  de  justesse  positive.  Combien 
elle  doit  souffrir  maintenant  de  ces  dissensions  à 
XEtéocle  et Polynice,  elle,  si  bonne  et  si  douce'.... 
J'ai  vu  son  fils,  celui  que  le  peuple  poursuit 
maintenant,  la  joie  et  le  bonheur  de  sa  mère  et 
de  sa  famille,  si  excellent,  si  parfait  pour  tous 

»  M.  de  Flahaut  me  disait  que  de  tous  les  lieux  qu'il  avait 
vus  dans  un  pareil  e'iat  d'abandonnement,  après  l'entrée  de 
troupes,  c'était  le  palais  de  la  jolie  marquise  Santa  Cruz, 
fille  de  la  duchesse  d'Ossuua  ,  à  Madrid...  Le  désordre  qui 
existait  et  qui  n'était  certes  pas  arrangé,  était  disposé  de  ma- 
nière, disail-il  ,  à  produire  le  plus  yif  intérêt;  surtout  lors- 
qu'on savai  t  que  la  maîtresse  de  la  maison  était  jeune  et  jolie 
et  qu'elle  était  proscrite. 

XII.  ,/ 


lO  MÉMOIRES 

ceux  qu'il  devait  aimer.. .  Sa  sœur,  Adélaïde ,  plus 
âgée  que  ses  frères,  était  infirme,  et  ne  pouvait 
marcher;  eh  bien!  lui  et  le  plus  jeune  des  fils  de  la 
duchesse,  prenaient  leur  sœur  sous  les  bras,  et 
passaient  souvent  des  heures  entières  à  la  pro- 
mener, sans  souffrir  qu'un  valet  de  chambre  vînt 
les  relever  de  leur  faction  fraternelle. 

J'aime  à  me  rappeler  le  souvenir  de  cette  Lis- 
bonne bien-aimée  !...  son  ciel  bleu!...  son  par- 
fum d'orangers...  ses  ombrages  voluptueux  et 
frais...  ses  fruits  savoureux ,  sa  vie  d'amour  et 
de  paresse  ;  et  sa  nonchalance  préférable  cent  fois 
à  cette  activité  dévorante  et  sans  but  qui  nous 
consume  sous  notre  ciel  plombé,  où  nous  avons 
de  la  chaleur  sans  soleil,  des  fleurs  sans  parfums, 
des  fruits  sans  saveur,  et  en  tout  une  vie  privée 
de  ces  ressorts  si  puissans  qui  la  font  marcher 
sans  que  la  route  fatigue. 

Junot  était  toujours  à  Saragosse ,  et  le  plus 
malheureux  des  hommes.  Chaque  matin  on  com- 
mençait le  siège  d'une  maison,  et  chaque  soir 
on  disposait  une  nouvelle  attaque  pour  le  len- 
demain... Mon  beau-frère,  qui  revint  alors  de  Sa- 
ragosse à  Paris  ,  me  donna  des  détails  qui  me 
frappèrent.  Une  lettre  de  Junot  accrut  encore 
mon  inquiétude  : 

«  Quand  l'homme  souffre,  me  disait-il ,  il  doit 


DE   LA   DUCHESSE   d' AERANTES.  211 

avoir  le  pouvoir  autorisé  pour  se  guérir,  et  le 
suicide  est  sans  cloute  l'action  la  plus  raisonnée 
et  RAISONNABLE  qu'il  puisse  commettre.» 

Je  parlai  de  cette  lettre  à  Duroc,  il  voulut  la 
voir.  Après  l'avoir  lue  il  se  frappa  le  front.. .  Ex- 
cellent ami!...  il  savait  que  depuis  trois  jours  le 
maréchal  Lannes  avait  reçu  l'ordre  d'aller  àSara- 
gosse,  investi  du  commandement  en  chef  du 
siège...  de  ce  siège  que  Junot  conduisait  depuis 
deux  mois!... que  le  maréchal  Moncey  avait  com- 
mencé, et  que  de  plus  le  duc  de  Trévise  devait 
l'aider  à  mettre  la  chose  à  fin  avec  Junot. 

Le  coup  que  mon  mari  reçut  en  voyant  Lan- 
nes arriver  pour  lui  arracher  en  un  jour  le  fruit 
de  tant  de  travail ,  d'un  travail  stérile  dans  tout 
son  cours  ,  et  qui  ne  devait  être  fécond  que  le 
jour  de  l'entière  soumission  de  la  ville  ;  ce  coup 
fut  terrible,  et  terrible  dans  ses  suites  comme  en 
effet  il  devait  l'être.  Je  n'ai  jamais  bien  compris 
la  conduite  de  l'empereur  dans  cette  circon- 
stance. Il  n'a  jamais  eu  peut-être  de  notions 
bien  justes  sur  le  siège  de  Saragosse,  et  il  a  cru, 
en  envoyant  le  maréchal  Lannes,  terminer  par  un 
coup  de  vigueur  la  prise  de  cette  ville;  mais 
I^annes  ne  fit  que  ce  que  Mortier,  et  Junot,  et 
mille  eussent  fait  sans  lui  :  on  pouvait  dire  : 
la  ville  sera  prise  tel  Jour ,  car  il  y  a  encore  tant 


■:.iv 


2  1  2  MÉMOIRES 

de  maisons.»  Junot ,  arrivé  devant  Saragosse 
le  20  décembre,  conduisit  le  siège,  ou  plutôt 
la  prise  des  maisons  et  des  couvens  érigés  en 
redoutes,  jusqu'au  mois  de  février  ou  de  janvier: 
c'est  février  à  ce  que  je  crois,  et  Lannes  ne  fut 
là,  à  bien  dire,  que  pour  jouir  de  ce  qui  avait  été 
fait.  Enfin,  pourne  pas  faire  d'inutile  répétition, 
je  dirai  qu'une  dernière  attaque  fut  dirigée  sur 
Saragosse;  on  entra  dans  le  Corso  avec  des  bat- 
teries roulantes.  Junot  chercha  la  mort  depuis 
le  matin  jusqu'au  moment  où  le  feu  cessa.  Il  est 
inconcevable  que  lui,  qui  toujours  était  blessé 
pour  peu  qu'il  fût  à  l'ennemi,  ne  reçut  rien 
ce  jour-là;  et  pourtant  il  marchait  sur  le  feu  et 
au  milieu  du  feu.  Il  m'écrivit  le  lendemain  de 
cette  affaire,  que  le  maréchal  Lannes  trouva  le 
moyen  de  rendre  désagréable  pour  lui,  en  ne 
parlant  pas  plus  de  lui  que  s'il  eût  fait  ce  même 
jour  le  siège  de  Seringapatam  ,  si  ce  n'est  pour- 
tant pour  dire  :«  Le  duc  d'Abrantès,  pendant  ce 
temps,  traversait  le  Corso.  » 

Lannes  était  un  brave  homme.  Il  avait  la  plus 
belle  valeur  de  l'armée,  et  Junot  lui-même  lui 
rendait  justice:  il  devait  la  lui  rendre  également. 
Le  général  Rapp  ,  le  meilleur  des  hommes  que 
le  ciel  ait  créés  ,  refusa  le  commandement  du 
sixième  corps,  lorsqu'en    Russie    Junot  ayant 


DE    LA    DDCHESSE    D  ABRANTES.  2  1  5 

mécontenté  l'empereur,  celui  ci  voulut  lui  ôter 
son  corps  d'armée  ;  et  l'apparence  était  contre 
Junot  en  Russie,  tandis  qu'à  Saragosse  elle  était, 
ainsi  que  le  fond  de  l'affaire,  en  faveur  de  Junot. 
Lan  nés  a  fait  une  action  de  mauvais  camarade  ^ 
ce  qu'on  appelle  textuellement  dans  la  langue  mi- 
litaire, en  venant  à  Saragosse.  Junot  le  sentit  si 
bien,  qu'il  me  dit  le  printemps  suivant  : — Je  fis 
demander  mes  chevaux;  je  voulus  partir,  et 
puis  j'entendis  des  coups  de  fusil,  et  je  me  suis 
dit  que  je  ne  pouvais  m'en  aller.  Sans  cela!... 

Saragosse  pris,  les  cinquante  mille  cadavres 
empestés  jetés  dans  l'Èbre  ou  dans  des  fosses , 
une  sorte  de  tranquillité  sourde  rétablie  dans  la 
ville,  les  moines  furent  examinés  dans  leur  con- 
duite passée  pour  en  faire  uti  exemple.  C'était 
une  mesure  qu'on  jugeait  nécessaire  :  à  la  bonne 
heure  ;  mais  si  elle  était  nécessaire ,  elle  pouvait 
opérer  autant  et  plus  de  mal  que  produire  de 
bien,  surtout  en  l'exécutant  comme  on  le  fit. 
On  mit  des  moines  dans  des  sacs,  puis  on  les  jeta 
dans  l'Ebre.  L'Èbre,  qui  n'aime  pas  ces  pois- 
sons-là, les  rejeta  sur  sa  rive,  et  le  peuple  de 
Saragosse  put  voir  ses  moines  étranglés  et  noyés. 
Cela  fit  un  effet  détestable.  Les  autres  moines 
eurent  peur;  et  un  beau  matin  ,  une  députation 
du  chapitre  de  ia  cathédrale  de  Saragosse,  qui 


Al4  MEMOIRES 

est  Notre-Dame  du  Pilar,  s'en  vint  s'agenouiller 
devant  le  maréchal  Lannes,  en  lui  demandant 
comme  une  faveur  d'accepter  le  petit  présent 
qu'elle  lui  apportait,  et  qui  était /^fiVrs  du  trésor 
de  Notre-Dame  du  Pilar.  Us  avaient,  disaient- 
ils,  destiné  les  deux  autres  tiers  au  duc  d'A- 
brantès  et  au  duc  de  Trévise. 

Le  maréchal  Lannes  se  fâcha  contre  les  chanoi- 
nes députés  ou  tels  députés  chargés  de  l'affaire,  et 
leur  dit  qu'avant  de  venir  à  lui  ils  devaient  s'en 
aller  au  duc  d'Abrantès  et  au  duc  de  Trévise, 
pour  leur  offrir  ce  qui  leur  était  destiné. 

Dans  la  situation  d'esprit  où  était  Junot ,  je 
laisse  à  penser  comme  il  reçut  les  députés.  Il  leur 
demanda  s'ils  se  riaient  de  lui,  et  les  mit  dehors 
presque  par  les  épaules. 

Quant  au  duc  de  Trévise,  qui  n'avait  pas  les 
mêmes  sujets  d'humeur  que  le  duc  d'Abrantès, 
il  fut  plus  poli  ;  mais  il  n'accepta  pas.  Les  cha- 
noines, enchantés,  remportèrent  le  trésor  de  No- 
tre-Dame du  Pilar  dans  son  église,  et  furent  l'es 
plus  heureux  du  monde  de  n'avoir  pas  à  donner 
un  seul  de  ses  diamans. 

Dans  la  soirée  du  même  jour,  le  maréchal 
Lannes  envoya  un  de  ses  officiers  pour  deman- 
der le  trésor  en  totalité,  et  il  l'apporta  à  Paris. 
Je  dois  dire  ici  que  je  professe  une  trop  pro- 


DE   LA   13UCHESSE   d'aBRANTÈS.  ai5 

fonde  estime  pour  le  maréchal  Lannes  pour  que 
mes  paroles  puissent  avoir  un  accent  d'amer- 
tume ou  de  méchanceté  en  racontant  celte  his- 
toire; mais  il  faut  la  vérité  avant  tout.  Je  la  sais 
non  seulement  par  tradition  orale  ,  mais  j'ai  les 
preuves  de  ce  que  j'avance  écrites  en  procès-ver' 
bal,  et  laissées  par  le  duc  d'Abrantès  dans  l'in- 
tention évidente  que  j'en  fisse  usage  si  par  aven- 
ture je  venais  à  écrire  une  sorte  d'apologie  de  sa 
vie.  Ce  fait  de  Saragosse  et  tout  ce  qui  lui  tient 
formait  le  sujet  constant  de  ses  rêves,  de  ses 
pensées.  Plus  j'ai  réfléchi  à  ce  que  je  devais  faire, 
et  plus  j'ai  été  convaincue  que  je  devais  publier 
la  relation  de  ce  qui  s'est  passé  à  cette  époque 
en  Aragon. 

Junot  voyant  la  tournure  qu'avaient  prise  les 
choses,  résolut  d'emporter  avec  lui  une  attesta- 
tion par  laquelle  le  preniier  chapelain  ,  gardien 
du  Reliquaire  de  Notre-Dame  du  Pilar,  certifiait 
ue  le  trésor  avait  été  remis  au  maréchal  Lannes. 

y  joignit  une  estimation  et  une  relation  de 
chaque  objet.  Je  possède  l'original  de  cette  pièce. 
Je  vais  le  transcrire,  avec  la  traduction  à  côté. 
C'est  une  pièce  du  plus  haut  intérêt  à  lire ,  main- 
tenant que  les  temps  de  superstition  sont  loin 
de  nous,  et  que  les  rois  ne  font  plus  de  ces  pré- 
sens insensés  qui  privaient  de  pain  des  provinces 


I 


4l6 


MEMOIRES 


entières.  Cette  pièce  fut  délivrée  à  Junot  un  peu 
avant  son  départ  de  Saragosse ,  lorsqu'il  quitta 
l'Aragon  pour  aller  en  Allemagne,  lors  de  la 
campagne  de  Wagram. 


Relacîon  de  las  joyas  y 
alhajas  de  oro  y  plata  que 
han  sido  extraïdas  delreli- 
cario,  o  armoria  de  la  sa- 
cristia  de  la  sauta  capilla 
de  Nuestra-Senora  del  Pi- 
lar,  para  presentarlas  al 
Ex'""  senor  mariscal  Lau- 
nes,  duque  de  Montebello. 


Relation  ou  note  des  joyaux 
et  ornemens  d'or  et  d'ar- 
gent du  reliquaire,  et 
image  de  la  sacristie  de  la 
sainte  cluipelle  de  Notre- 
Dame  del  Pilar,  pour  les 
présenter  (  les  offrir  )  h  son 
excellence  V illustre  maré- 
chal Lannes^  duc  de  Mon- 
tebello. 


Prim*«  .Una  joyaque  tienne 
l,3oo  diamantes  brillantes, 
entre  los  que  hay  uucve  de 
singular  magnilud  y  muy 
superior  precio,  su  forma  a 
maenra  de  corazon,  en  el 
centro  tiene  un  cisue  tendi- 
das  las  alas  descansando  en 
el  Ironco  y  a  cada  lado  un 
ponuelo.  La  dexo  en  su  ul- 
timo  testamenlo  la  S"  doîïa 
Maria-Barbara  de  Portugal, 
reyna  de  Espana.  Se  lialla 
tasada  en  5o,ooo  pesos. 

(25o,ooo  fr.) 
■«^  n. 

Un  clavel  jazpeado  com- 
puesto  de  Chispas  y  dia- 
mantes y  rubies  todos  bril- 


Premièreraent.  Un  joyau 
contenant  treize  cents  dia- 
mans,  entie  lesquels  il  yen  a 
neuf  de  singulièrement  ma- 
gnifiques et  supérieurs.  Ce 
joyau  est  fait  en  forme  de 
cœur;  dans  le  centre  est  un 
saint- esprit  les  ailes  éten- 
dues... Ce  bijou  fui  laissé  par 
dernier  testament  par  dona 
Barbara  de  Portugal ,  reine 
d'Espagne;  il  a  été  taxé  à 
5o,ooo  pesos  (ou  25o,ooof.). 


Un  œillet  jaspé  com- 
posé de  rubis ,  de  diamans  et 
de  topazes,   tous   brillans  , 


DE    LA.    DUCHESSJ:    D  AERANTES. 


lantcs  sobre  un  pie  de  es- 
nieraldus  oiicn talcs  y  muy 
limpias  pueiitas  on  oro  con 
sus  dos  capullos,  el  iino 
cerrado  y  el  otro  à  niedio 
romper...  ladio  Ex'"'  S'-*  do- 
na  Maria-Teresa  Ballabriga, 
muger  de  Ex'""  scnor  don 
Luis  de  Borbou  en  cl  ano 
I'J78.  Tasada  en  'jjOoo  pe- 
sos (3o,ooo  fr.). 


posé  sur  un  pied  d'cmerau- 
des  orientales  très  limpides, 
etc.,  etc..  li  fut  donné  par 
la  Ex"''  S"'J)""  Maria-Teresa 
Ballabriga,  femme  de  E'"" 
seigneur  in  fa  ntd'Espagne,D. 
Louis  de  Bourbon,  dans  l'an 
1778...  Ce  joyau  a  été  taxé 
et  es  limé  7,000  pesos  (  ou 
5o,ooo  fr.  ). 


TJna  corona  que  hezo  à 
sus  expenlas  en  el  aùo  '775 
si  111"'°  senor  don  Juan 
Saenz  de  Burnaga  arzobispo 
deZaragossa...cstoda  de  oro 
guarnccida  de  diamantes  , 
rubies  y  topacios  todos  bril- 
lantes... y  arriba  un  pecto- 
ral definissimo  topacios  y  on 
medio  un  crisolilo...  tasada 
en  3o, 000 pesos  (1 40,000  f.). 


Une  couronne  que  donna 
de  ses  deniers  don  Juan 
Saenz  de  Burnaga,  archevê- 
que de  Saragosse ,  dans 
l'année  «775...  elle  est  tout 
en  or  et  garnie  de  diatnans, 
rubis  et  topazes ,  tous  en 
brillans  avec  un  pectoral  de 
très  magnifiques  topazes  , 
ayant  au  uiilieu  une  chrvso- 
litlie.  Ce  bijou  taxé  et  estimé 
3o,ooo  [  esos(ou  140,000  fr.) 


Otra  corona  que  mando 
liacer  a  sus  cxpensas  el  refe- 
rido  Arzopispo  y  sepresento 
despues  de  su  muerte  en  el 
aîïo  a  1780J  es  toda  de  oro 
guarnccida  de  diamantes  y 
rubies  todos  brillantes;  re - 
mata  en  una  cruz  quetiene 
en  su  pie  un  cerculo  de 
oro  un  diamante  tostado  v 
se  halla  tasada  eu  5, 000  pe- 
sos. (!i3,ooo  fr.  ) 


Une  autre  couronne  que 
fit  faire  aussi  à  ses  dépens 
le  même  seigneur  archevê- 
que, en  l'an  1780...  Elle  est 
tout  en  or  et  garnie  de  dia- 
mans,  de  rubis,  tous  en  bril- 
lans ,  montée  sur  une  croix 
qui  tient  à  son  pied  un  cer- 
cle d'or  sur  lequel  est  un 
rang  de  diamans,  estimé 
5,000  pesos  (ou  i3,ooo  fr.). 


i\S 


MEMOIRES 


Uiia  joya  obalada  en 
donde  esta  pintado  el  ley  do 
Portugal  con  un  cliristal  so- 
bre el  relrado  que  tiene  dis- 
tribuados  por  todoel  62  dia- 
mantes  brillantes  chicos  y 
grandes  bien  montados.  La- 
regalô  el  rev  de  Portuffal  ai 
marques  delà  CompuPita... 
y  despues  la  dexô  ol  E""  se- 
nor  marques  en  su  testa- 
mento  a  Nuestra  Ex"^  Seno- 
ra,  tasada  en  8,481  pesos 
(37,164  fr.). 


Un  bijou  dans  lequel  est 
renfermé  le  poitmit  du  roi 
de  Portugal,  recouvert  d'un 
cristal  et  en  touré  desoiïante- 
deux  diamans  ,  tant  petits 
que  gros ,  mais  tous  en  bril- 
lans.  Le  roi  de  Portugal  le 
donna  au  marquis  de  la 
Conipiierta,  el  le  mai(^uis  le 
laissa  par  testament  à  Notre- 
Dame  dcl  Pilar  ,  estimé  à 
8,4^1  pesos  (ou  37,164  fi'.). 


Una  par  de  pendientes 
con  28diamaiites  rosas  mon- 
lados  en  oro  de  donde  en  el 
gan  dos  perillas  unilornies 
de  liermosa  blancura  en  for- 
ma de  alniendi  as  losdio;  en  el 
marzo  de  i'\o  la  son  )ra 
don.i  Maria-l!',nacia  A.zlor  y 
cheverz,  tasada  eu  i,855  pe- 
sos (  7,820  fr.    . 


Une  paire  de  pendans  d'o- 
reilles avec  vingt-huit  dia- 
mant, roses,  montés  en  or, 
desfinols  pendent  deux  peti- 
tes poires  un ilormos  de  belle 
blancheur  en  forme  d'aman- 
de; elles  furent  données  par 
la  s"  111""  dona  IMuna  Igna- 
cia,  an  mois  de  mars  1743» 
estimé  i,855  pesos  (  ou 
7,820  f.  )• 


Una  venera  o  cruz  de  la  Une  grande  croix  de  i'or- 
orden  de  Calatrava  esmal-  dre  de  Calatravajd'orémail- 
tada  de  oro  con  5-2  diaman-  lé,  avec  cinquante-deux  dia- 
les  diverses  magnitudes,  etc.  mans  de  diverses  grandeurs, 
Tasada  en  3,343  pesos  etc.  Estimée  3,343  pesos 
(i5,o6afr.  )•  (ou  i5,o6a  fr.  )•           '  ^  " 


DE   LA   DUCHESSE   D'ABRANTès. 


««9 


Uiia  joya  que  tiene  i6o 
diamantes  rosasde  bella  liiu- 
pieza  y  blanciira  qnetieneen 
medio  unaesclavitnd  esmal- 
lada  de  neyro  y  blanco  cou 
cornna  ,  etc.,  etc.,  la  diô  a 
nuestra  senora  el  Ill™°sennr 
don  Juan  de  Aiistriaenei  dia 
de  la  conception  de  l'ano 
1669,  tasada  en  6,898  pesos 
(3i,o36fr.  ). 


Un  joyau  contenant  cent 
soixante-deux  diamans,  ro- 
ses ,  d'une  très  belle  eau  et 
très  blancs.  Au  milieu  est 
un  esclavage  en  or  émaïUé  , 
noir  et  blancj  celui  qui  le 
donna  à  Notre-Dame  fut  le 
soigneu»'  très  illustre  don 
Juan  d'Autriche,  le  jour  de 
la  Conception  de  l'an  1669. 
Cejovau  taxé  6,898  pesos  (ou 
3i,o36fr.). 


Una  cruz  de  sant  lago, 
con  68  diamantes  montados 
en  oro  par  ladoscaras  lados 
rosas  tan  bellos  que  por  su 
blanciu'a  parcce  cpje  estaa 
cortados  de  una  pieza.  Ta- 
sada 8,4i8  pesos  (3,8786  f.). 


Une  croix  de  sanl'Iago  avec 
soixante  huit  diamans  mon- 
tés en  or,  si  beaux  par  leur 
belle  eau  et  blancheur,  qu'ils 
paraissent  cire  d'une  seule 
pièce.  Ce  joyau  est  taxé  et 
estimé  8,4 18  pesos  (  ou 
37,886  fr.). 


Puis  il  y  a  quelques  articles  (11,    1  2  et  i  5  ), 
bien  simples,  qu'il  est  inutile  de  mentionner. 


Dos  retratos  guarnecidos 
de  diamantes  brillantes  cl 
une  de  imperiidor  Fran- 
cisco 1  y  el  oti'o  de  la  impe- 
ratriz  doua  Maria -Teresa 
de  Austi'ia  su  esposa.  Los 
dexô  el  Ex^'^scFior  don  An- 
tonio de  Azlor  en  su  testa- 


Deux  portraits  garnis  de 
diamans  en  brillans  ,  dont 
l'un  représente  l'empereur 
François  I*",  et  l'autre  l'im- 
pératrice Marie  -  Thérèse 
d'Autriche,  reme  de  Hon- 
grie et  de  Bohème ,  son 
épouse.  Ce  fut  don  Antonio 


220 


MEMOIftES 


moiito  que  otorgo  en  18  di  de  Azior  qui  les  laissa  par  son 
julio  de  1773,  es  tasados  testament  et  codicille,  l'an 
16,000  pesos  (7 'js, 000  fi-.).  1773,1e  18  de  juillet,  esti- 

mes    16,000      pesos    (  ou 
72,000  fr.  ). 


Un  ramo  llamado  de  la 
duquesa  de  Villaherinosa  , 
di  variedad  de  flores  de  lo- 
dos  colores  compuesta  di  di- 
versas  piedras  preciosas  uiia 
violada,  ocho  saieraldas  con 
mnclio  diamantes  rosas  v 
rubies  la  dio  la  Ex°'*senora 
marquesa  di  Camarasa.  Ta- 
sada  '2,3oa  pesos  35,873  fr.). 


Un  rameau  appelé  de 
la  duchesse  de  Vellahermo- 
sa ,  composé  de  plusieurs 
fleurs  en  pierres  précieuses, 
de  beaucoup  de  diamaus,  ro- 
ses et  rubis,  avec  huit  éme- 
raudes,  donné  par  la  mar- 
quise de  Camarosa  ,  taxé 
2,3o'2  pesos  (  ou  35,873fr.  ). 


Una  joya  con  5t  diaman- 
tes  moiitados  en  plata  y  el  re- 
verso esmaltiido  a  negro 
blanco  y  purpura  ladio  à 
nuestra  sonara  la  rcvna  de 
Espana  doua  Maria  Isabella 
de  Saboya.  Tasada  4j7'9 
pesos  (24;  190  francs). 

Tutal....    1,245, '^36  p. 


IVI. 

Un  joyau  avec  cinquante- 
sept  dianians  montés  en  ar- 
gent, et  le  levers  entaillé  de 
noir  ,  blanc  et  incarnat , 
donné  à  Notre-Dame  ,  par 
l'illustre  dona  Maria  -  Isa- 
belle de  Savoie,  reine  d'Es- 
pagne,estimé4, 71 9pesos  (ou 
24,190  fr.). 

Total...  1,245, 286  pesos. 


La  tasacion  de   d'has  al  La  taxation  (estimation) 

hajas  suma,  un  million  do-  de  ces  bijoux  donne  le  résul- 

cientos  quarentay  cin(-o  mil  tat  d'un  capital  de  un  mil- 

docienlostreintay  seis pesos  lion   deux  cent    quarante' 

y  média,  de  a  ciento  veinte  cinq    mille   (1)     deux  cent 


'  Il  y  a  deuY  pesos  en  Espagne  ,  l'un  qui  n'est  autre  chose 
que  la  piastre  [peso  ftierte),  l'autre  monnaie  idéale,  mais  dont 


DE    LA.    DUCHi;SSE    O  ABRANTKS.  221 

y  ocho  quartos  cada    uno,  trente-six  pesos..,,  momiaie 

que  e  quibalen  à  diez  iocho  d'Espaj^ne.  Ainsi  que  le  cer- 

milloiies     seteciencos     cin-  tifie  le  livre  qui  existe  dans 

quenta  y  un  nui  seteciencos  la  sacristie  d'inl  j'ai  la  cliai'gc 

novenla  y  seis  realesy  veinte  et  à  laquelle  j'en    appelle, 

y  quatroiuàuii  lodomoneda  Le  tout  donné  par  l'ordre  de 

deJEspaîîa,  toda  laquai  asi  M.  le  président.  Certifie  la 

résulta  del  libro  que  existe  présente  en  cette  église ,  à 

en   la  citada  sacristia  à   mi  Zaragossa,  le  3  avril   1809. 
Cargo   à  que   me  refiero.  I 
para  que  de  allô  comte  day 
con   ord(>n    al  senor  prési- 
dente à  3  deabril  1809. 

PasqualEruanz,  Pasqual  Eruanz, 

Capp.  à  Nostra  Scnora  chapelain  de  Notre- 

acl  Pilaf.  Dame  du  Pilar. 

Et  an  bas  de  cette  pièce  que  j'ai  en  original 
est  écrit,  de  la  propre  main  du  duc  d'Ahrantès  : 

«  Fait  en  livres  tournois  :  4,687,949  fr.  '  » 

Le  duc  D'A. 

Il  est  donc  avéré  autlienticjuement  que  le  tré- 
sor de  Noire-Dame  du  Pilar  était  une  belle 
et  rare  chose.  Le  maréchal  Lannes  l'apporta  à 
Paris,  et  dit  à  l'empereur: 

—  J'ai  rapporté  de  là-bas  quelques  méchantes 
pierres  de  coideur  qui  ne  valent  rien...  Si  vous 

on  se  sert  beaucoup  dans  le  commerce,  qui  est  le  peso  sert' 
cillo;  celui-là  ne  vaut  que  3  francs  i5  sous,  tandis  que  le 
fuerle  vaut  cinq  francs. 

'  Il  y  a  là  dans  l'original  une  longue  kirielle  d'e'valuations, 
rdpe'te'es  dans  toutes  les  monnaies  d'£spagne.  C'estinutile. 


222  MiMOlRES 

voulez,  je  les  remettrai  à  qui  vous  voudrez.  Ju- 
not  et  Mortier  ont  fait  les  fiers...  moi,  je  les  ai 
blâmés, et  si  vous  voulez  me  les  donner  vous  me 
ferez  plaisir. 

L'emperenr  les  lui  donna  sans  savoir  cequ'il  lui 
donnah;  jamais  Junot,  même  lorsqu'il  était  le 
plus  sottement  accusé  d'avoir  des  richesses  ima- 
ginaires que  l'envie  triplait  encore,  n'a  montré  le 
procès-verbal  que  je  viens  de  transcrire  sur  la 
pièce  elle-même.  Il  rapporta  de  Portugal  une 
seule  chose  qu'il  demanda  avec  instance  à 
l'empereur:  c'était  la  belle  Bible  de  Lisbonne, 
qui  depuis  me  fut  noblement  rachetée  par 
Louis  XVIII  :  j'en  parlerai  en  son  lieu. 

Tous  ces  ennuis  qui  suivirent  tant  de  fatigues 
après  le  siège  de  Saragosse  finirent  eutin  par 
prendre  sérieusement  sur  la  santé  de  Junot;  ce 
qui  mit  le  comble  à  son  mécontentement, fut  d'ap- 
prendre que  la  guerre  allait  s'ouvrir  en  Allema- 
gne. Et  lui...  il  était  là  comme  oublié...  comme 
sentinelle  laissée  pour  garder  une  ville  déserte, 
peuplée  de  cadavres  et  de  fanatiques  ;  il  devint 
malade,  et  sérieusement  attaqué.  Ses  lettres  me 
donnèrent  enfin  une  telle  alarme,  que  je  me  dé- 
cidai à  demander  une  audience  à  l'emper-eur. 

—  Que  veut-elle?  demanda-t-il  avec  humeur  à 
Duroc. 


DE   LA    DUCHESSE    d' AERANTES.  22$ 

—  Mais  je  crois  que  c'est  relativement  à  Ju- 
not...  il  est  malade,  et  sérieusement,  à  ce  que  m'a 
dit  hier  sa  femme...  et  j'ai  vu  une  de  ses  lettres  à 
lui-même  qui  m'en  a  donné  la  certitude. 

L'empereur  parut  un  moment  soucieux...  mais 
c'était  un  mouvement  plutôt  porté  à  la  tristesse 
qu'à  l'hiuneur... 

—  Mais  madame  Junot  n'est-elle  pas  aussi  fort 
malade?  demanda  Napoléon  avec  une  nuance 
d'intérêt  qui  n'échappa  pas  à  Duroc,  et  qu  ileut 
grand  soin  de  me  remettre  sous  les  yeux. 

—  Fort  malade,  sire!  elle  doit  partir  pour  les 
eaux  aussitôt  que  la  saison  le  lui  permettra. 

L'empereurfit  un  mouvement  d'humeur,  cette 
fois  ;  puis  il  dit  : 

—  Eh  que  diable  a-t-ellc  ?  Ces  femmes  sont 
toujours  malades  ou  grondeuses...  Mais  aussi^ 
pourquoi  porte-t-elle  tant  et  de  si  gros  dia- 
mans  ?...  cest  ridicule. 

Malgré  son  extrême  attachement  pour  l'empe- 
reur, Duroc  ne  put  retenir  une  exclamation  que 
l'autre  ne  parut  pas  entendre,  et  il  poursuivit  en 
parlant  alors  de  Junot: 

—  Elle  veut  une  audience  pour  me  parler  de 
Junot...  et  moi  aussi  Ç'd'i  à  lui  parler...  j'aime  beau- 
coupmadame  Junot...  j'aimais  beaucoup  samère... 
beaucoup ,  et  il  appuyait  sur  ce  mot...  et  je  porte 


2^4  MÉx\IOIRi:S 

un  intérêt  paternel  à  madame  Junot...  Vous  la 
voyez  souvent,  Dnroc,  et  vous  devriez  lui  dire, 
lui  répéter ,  (}uel!e  devrait  vivre  davantage  comme 
une  personne  qui  m'est  attachée,  et  ne  pas  faire 
sa  société  intime  de  mes  ennemis... 

—  Je  ne  vais  pas  le  soir  chez  madame  Junot,  ré- 
pondit Duroc;  mais  lorsque  j'y  vais  le  malin,  je 
n'y  vois  que  des  personnes  qui  ne  peuvent  d'au- 
cune manière  mériter  ce  titre...  Votre  Majesté  me 
connaît  assez  pour  être  certaine  c|ue  je  n'atten- 
drais pas  à  ce  moment  pour  en  témoigner,  je 
n'oserais  dire  mon  mécontentement  à  madame 
Junot,  mais  mon  chagrin. 

—  Oh  !  je  sais  bien  que  tu  n'es  pas  de  ceux  que 
je  comble  et  qui  sont  ingrats. 

—  Mais  Votre  Majesté  ne  donne  pas  ce  nom  à 
Junot,  j'espère,  dit  Duroc  avec  une  sorte  d'é- 
motion. 

—  A  LUI?.  ..ohl  non...  mais  laissons  cela...  Il  de- 
mande à  revenir,  il  faut  qu'il  revienne...  je  ne 
veux  pas  que  mon  vieil  ami  souffre.  Dites  à  ma- 
dame Junot  que  son  mari  sera  remplacé  dans 
quinze  jours...  Je  vais  envoyer  là  Bessières.. .  il  est 
conciliant  dans  ses  manières...  il  fera  de  la  bonne 
besogne  pour  ramener  ces  enragés  d'Aragonais... 

Mais,  Duroc,  vous  portez  bien  de  l'inté- 
rêt à  madame  Junot!...  Voyons ,  répondez  en 


DF.    LA.    DUCHESSE    D  AERANTES.  323 

loyal  garçon  ..  avez-vous  été  amoureux  d'elle? 
Duroc  se  mit  à  rire  romme  un  fou... 

—  Ce  n'est  pas  répondre,  dit  l'empereur  avec 
une  sorte  d'impatience;  avez-vous  été  amoureux 
de  madame  Junot  ? 

Duroc  répondit  enfin  en  reprenant  son  sé- 
rieux : 

—  Jamais ,  sire;  et  je  puis  même  dire  que  c'est 
aujourd'hui  pour  la  première  fois  qu'il  me  vient 
à  l'idée  que  cela  aurait  pu  arriver...  Mais  la  vérité 
est  que,  ni  elle  ni  moi,  n'y  avons  jamais 
pensé. 

Et  Duroc  prit  à  l'instant  un  ton  sérieux  que 
l'empereur  connaissait;  il  prit  quelques  prises 
de  tabac  plus  rapidementque  de  coutume, parce 
que,  en  général,  il  n'aimait  pas  qu'on  l'obligeât 
à  se  ranger  d'un  autre  avis  que  le  sien...  fit  quel- 
ques pas,  regarda  sur  le  pont,  dans  le  jardin; 
puis  il  dit  : 

—  Eh  bien  1  c'est  fort  singulier. 

Il  avait  à  cet  égard  des  idées  qui  elles-mê- 
mes étaient  fort  singulières  ;  et  je  crois  que  le 
bien  le  surprenait  toujours  lorsqu'il  le  rencon- 
trait chez  une  femme. 

Duroc  me  rapporta  toute  cette  conversation , 
et  il  eut  tort.  J'étais  dans  ce  moment  dans  un 
XU.  i5 


326  MEMOIRES 

état  d'irritation  nerveuse  tellement  pénible,  que 
ma  santé  avait  fini  par  céder,  et  que  j'étais  vrai- 
ment malade;  je  ne  sortais  presque  plus  ;  je  souf- 
frais d'une  maladie  de  foie  et  d'une  irritation 
violente  au  piiore.  Aussi  la  confidence  de  Duroc 
arriva-t-e!le  mal  à  propos,  et  je  le  lui  dis  avec  la 
franchise  de  la  personne  souffrante, qui  croit  tou- 
jours qu'elle  va  mourir...  Hélas!  qu'il  faut  souffrir 
pour  en  arriver  là  !...  La  douleur  ne  sait  pas  ce 
que  c'est  que  la  mort...  pas  plus  que  le  chagrin  ; 
on  dirait  que  tous  deux  aiment  la  vie... 

Junot  avait  éprouvé  un  surcroît  de  contrariété 
le  lendemain  de  la  prise  de  Saragosse,  mêlé  ce- 
pendant à  une  sorte  de  joie...  Quelques  jours 
avant  l'attaque  définitive,  il  apprend  par  des  es- 
pions (quoiqu'on  n'en  eût  guère  en  Espagne) 
qu'Armand  de  Fueniès,  prisonnier  de  Palafox, 
se  trouvait  enfermé  dans  l'une  des  maisons  dési- 
gnées pour  la  mine  ;  mais  il  était  impossible  d'in- 
diquer spécialement  cette  maison...  Junot  n'avait 
donc  par  cette  nouvelle  que  toute  l'inquiétude, 
et  nul  moyen  de  la  détruire.  Aussitôt  que  la  ville 
fut  prise,  son   premier  soin  fut  d'aller  à  la  re- 
cherche de  son  mallieureux  ami  !...  Il  le  trouva 
encore  vivant,  mais  dans  quel  état,  grand  Dieu  !... 
Depuis  quatre  mois  l'infortuné  languissait  dans 


DE    LA    DUCHESSE    D  AERANTES.  2aj 

une  cave  humide,  sans  'vêtement  chaud ,  pres- 
que sanî5  nourriture!...  En  se  voyant  délivré... 
délivré  par  un  ami'...  heureux  ,  rendu  à  lui-^ 
même...  assuré  de  retrouver  encore  la  vie...  ' 
de  revoir  le  ciel  bleu,  de  sentir  un  air  pur  lui 
frapper  le  visage...  tout  cela  lui  parut  si  doux, 
si  beau,  que  sa  pauvre  tête  plia  sous  le  poids 
de  tant  d'espérances...  Ou  lui  avait  ordonné  une 
grande  sobriété.  Il  commença  par  dire  à  Junot 
qu'il  ferait  ce  qu'il  voudrait...  puis  il  fut  moins 
obéissant;  enfin  il  devint  intraitable,  tomba  ma- 
lade et  mourut  au  bout  de  huit  jours  de  ma- 
ladie, dans  des  tortures  d'autant  plus  cruelles 
qu'il  vit  arriver  la  mort,  et  qu'il  l'entendait  lui 
dire  : 

—  Tu  ne  re verras  plus  ta  patrie,  ni  ton  en- 
fant... ni  ta  maîtresse,  ni  rien  de  ce  que  tu 
aimes... 

Junot  fut  son  exécuteur  testamentaire.  Il  laissa 
une  fortune  honnête  à  une  fille  naturelle,  qu'il 
avait  de  mademoiselle  Bigotini...  il  aurait  pu  lui 
en  laisser  davantage ,  car  c'était  un  collatéral 
très  éloigné  qui  héritait  après  sa  mort. 

C'est  une  bizarie  destinée  que  celle  de  son 
frère,  Alphonse  Pignatelli ,  et  la  sienne.  Tous 
deux  riches,  nobles,  puissans  de  la  terre  enfin; 


aa8  àiÉMOiRÉs 

car  ia  noblesse  et  la  richesse  donnent  bien  le 
vrai  pouvoir  quand  ils  marchent  ensemble... 
parce  que,  voyez-vous,  toutes  les  fois  qu'il  y 
aura  un  salon  ,  il  y  aura  une  antichambre;  mettez 
dans  ce  salon  un  duc  et  pair;  mettez-y  un  sou- 
verain. Remplacez  dans  ce  même  salon  le  duc  et 
pair  ,  le  souverain  ,  par  un  cordonnier  aux 
mains  poisseuses...  eh  bien  !  tout  comme  le 
duc  et  pair  et  le  souverain,  il  toisera  de  bien  haut 
celui  qui  attendra  dans  sou  antichambre;  qu'il 
hii  plaise  d'en  sortir,  non  plus  pour  emporter 
des  bottes  qui  allaient  mal...  mais  pour  donner 
du  bout  de  cette  botte  dans  les  jambes  de  celui 
qui  l'ennuiera...  et  tout  cela  sera  fait  un  peu  plus 
grossièrement  que  par  le  duc  et  pair,  parce  que 
l'éducation  est  toujours  là  pour  modifier  ce  qu'il 
y  a  de  trop  rude  dans  Tinsolence,  et  que  l'inso- 
lence l'est  toujours. 

Pour  en  revenir  à  la  destinée  de  mes  pauvres 
amis,  elle  fut  étrange...  Tous  deux  m.oururent 
heureux...  riches...  aimés...  estimés...  ayant  un 
bel  avenir...  Eh  bien  !  tous  deux  périrent  loin  de 
leur  toit;  l'un  dans  une  auberge,  allant  aux 
Eaux-Bonnes,  est  mort  là,  dans  les  bras  de  ses  do- 
mestiques. Pauvre  Alphonse!  je  l'ai  bien  regret- 
té!...  L'autre  meurt  dans  une  ville  prise  d'as- 


DE    :  \    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  229 

saut...  au  milieu  des  cadavres  et  des  décom- 
bres... resj3irant  encore  cet  air  humide  et  froid, 
cette  peste  qui  le  tuait  à  trente-neuf  ans,  et  lui 
donnait  la  mort  à  quatre  cents  lieues  de  son  en- 
fant et  de  ses  pliis  chères  affections...  encore 
eut  il  la  douceur,  lui,  de  prononcer  le  nom  d'un 
ami  avant  d'expirer. 

En  apprenant  qu'il  aurait  sa  lettre  de  rappel 
aussitôt  qu'il  serait  remplacé,  Junot  écrivit  à 
l'empereur  qu'il  n'existait  pas  dans  toute  l'Es- 
pagne un  homme  plus  capable  de  venir  gouver- 
ner r Aragon  que  le  général  Suchet...  Junot  ai- 
mait beaucoup  Suchet,  qui  d'ailleurs  a  grande- 
ment prouvé  que  Junot  avait  raison;  il  avait 
une  belle  bravoure ,  il  était  neveu  du  roi  d'Es- 
pagne, ce  qui  se  retrouvait  en  son  lieu...  il  con- 
venait donc  sous  mille  rapports.  Junot  l'écrivit 
à  l'empereur,  à  Duroc,  à  Berthier;  enfin  la  no- 
mination de  Suchet  arriva  ,  et  Junot  se  disposa  à 
revenir  en  France.  11  avait  le  commandement 
d'un  corps  à  la  Grande  Armée...  alors  tout  re- 
devint joie  et  bonheur  autour  de  lui  dans  l'es- 
pace de  quelques  jours...  Ses  lettres  n'étaient 
plus  les  mêmes...  il  ne  parlait  plus  de  mourir 
alors...  ^ 

Mais  quelqu'un  qui  faillit  prendre  sa  peine  au 


a50  MÉMOIRES 

tragique,  au  point  d'en  arriver  là,  ce  fut  Ber- 
thier.  Il  était  marié  seulement  depuis  quelques 
semaines,  ou  quelques  mois,  lorsque  M.  Visconti 
mourut.  Quoiqu'une  mort  et  de  la  bouffonnerie 
aillent  peu  du  même  pas,  en  vérité,  elles  chemi- 
naient ensemble  donnant  chacune  le  bras  au 
pauvre  Berthier... 

—  Hem  !...  hem  î...  madame  Junot  !...  madame 
Junot!...  que  dites- vous  de  cela?...  Hem!...  hem!... 
mon  Dieu  !...  Je  n'ai  jamais  été  heureux,  moi!... 
jamais...  jamais!...  Ce  diable  d'homme!...  hem!... 
hem!...  aller  mourir,  que  diable!  quand  je  me 
marie...  S'il  était  mort  au  moms  deux  mois  plus 
tôt!...  qu'est-ce  que  ça  lui  faisait?...  là...  je  vous 
demande  un  peu?... 

Et  ce  beau,  cet  éloquent  discours  dit,  en  se 
rongeant  les  ongles  en  même  temps  que  son  frein, 
et  ne  finissant  avec  moi  que  pour  aller  recom- 
mencer avec  une  autre.  Il  me  fit  bien  rire  à  son 
retour  d'Espagne;  car,  si  j'ai  bonne  mémoire, 
ce  fut  alors  que  nous  apprîmes  la  mort  de 
M.  le  marquis  Visconti,  que,  du  reste,  on  ne 
connaissait  que  par  Berthier...  Quant  à  la  belle 
veuve,  elle  épousa  en  secondes  noces,  savez-vous 
bien  qui?...  non  pas  Berthier,  puisqu'il  était  ma- 
rié... mais  elle  épousa  sa  femme...  C'était  un  drôle 


DE    LA    DUCHESSE    d' AERANTES.  25 1 

d'arrangement  que  tout  cela...  Je  parlais  tout  à 
l'heure  des  jDrérogatives  du  rang  et  de  la  faveur... 
il  y  en  avait  là  de  grandes  preuves...  La  verge 
correctrice  de  l'empereur  frappait  sans  miséri- 
corde sur  de  jeunes  mams  levées  vers  lui  pour 
lui  demander  grâce  d'une  faute  ,  souvent  bien 
excusable,  et  il  avait  tout  indulgence  pour  des 
arrangemens  dont  le  scandale  était  plus  que  ré- 
voltant... et  la  veuve  continua  d'habiter  presque 
la  maison  de  l'homme  marié!...  C'était  une 
pitié... 

J'étais  bien  malade...  j'avais  une  telle  inflam- 
mation au  pilore  que  rien  ne  pouvait  passer.... 
pas  même  un  verre  d'eau  sucrée.  Enfin  Junot 
arriva,  il  fut  frappé  de  mon  changement;  il 
souffrait  aussi ,  surtout  de  cette  belle  blessure 
dont  la  cicatrice  était  si  bien  placée.  Elle  faisait 
effet  sur  le  nerf  optique  ,  et  ses  migraines  étaient 
également  devenues  bien  plus  fréquentes.  Il  prit 
des  bains  de  Barèges,  et  en  trois  semaines  il  fut 
en  état  d'aller  en  Allemagne.  Mais  avant  il  vou- 
lut me  voir  prendre  le  chemin  des  Pyrénées,  où 
m'envoyaient  mes  médecins  :  celui  de  Cauteréts , 
M.  Labbat,  ancien  ami  de  ma  mère,  se  chargea 
de  m'escorter,  et  je  fis  la  route  couchée  dans 
ma  voiture,  et  presque  mourante,  j'avais  avec 


232  MÉMOIRES 

moi  madame  Lallemant ,  et  M.  de  Cherval ,  deux 
de  mes  amis  les  plus  intimes. 

La  route  fut  pénible;  à  Bordeaux  je  ren- 
contrai mon  beau -frère,  M.  de  Geouffre  ;  il 
me  rappelait  l'autre  jour  que  je  fus  à  la  mort 
d'une  crise  terrible  provoquée  par  la  moitié 
d'un  ortolan  f  que  j'avais  voulu  manger...  Je  ga- 
gnai enfin  Cauterêts...  Là,  il  m'arriva  ce  qui 
m'était  arrivé  aux  eaux  de  Caldas  da  Raynha 
en  Portugal...  A  peine  en  eus-jebuun  verre,  que 
je  me  trouvai  mieux. ..  Au  bout  de  huit  jours  ,  je 
mangeais  grossièrement  comme  une  paysanne , 
et  au  bout  de  quinze  je  courais  les  montagnes,  au 
risque  de  me  rompre  vingt  fois  la  tête. 

Cauterêts  est  un  lieu  ravissant.  A  cette  époque 
il  était  peu  connu  ,  il  n'y  allait  que  des  gens 
vraiment  malades,  et  des  moribonds  ne  courent 
guère  les  champs...  Ce  fut  la  reine  Hortense 
qui,  l'année  précédente,  y  ayant  été  pour  respi- 
rer un  air  consolateur  plutôt  que  pour  prendre 
les  eaux,  découvrit  avec  son  regard  d'artiste  et 
son  âme  tendre  ,  qu'il  y  avait  autour  d'elle  des 
beautés  non  pareilles.  Elle  se  mit  en  marche,  et 
fit  le  fameux  voyage  du  Vignemale,  la  plus  élevée 
des  Pyrénées  françaises,  le  Mont  Perdu  étant  de 
la  chaîne  espagnole.  Elle  voulut  gravir  le  Vigne- 


Di:    LA    DUCHKSSE    D  AERANTES.  2Ù0 

maie,  et  le  gravit  en  effet'  ;  le  voyage  parut  telle- 
ment périlleux  ,  qu'elle  donna  à  Martin  et  à 
Clément,  les  chtfs  àes  guides-porteurs  de  Caute- 
réts ,  une  médaille  qu'ils  portaient  à  leur  bou- 
tonnière ,  et  sur  laquelle  était  gravé  : 

Voyage  au  Vignemale  ,le...  \ 808. 

A  cette  médaille  était  attachée  une  pension... 
La  reine,  toujours  aimable  dans  sa  bonté,  avait 
su  leur  donner  ainsi  ce  qui  pouvait  les  rendre 
heureux.. . 

Tous  les  soirs ,  au  soleil  couchant ,  en  voyant 
les  glaces  du  Vignemale  se  colorer  de  tous  les 
feux  du  prisme,  je  brûlais  du  désir  de  monter 
aussi  à  son  sommet...  d'aller  m'asseoir  sur  sa 
pierre  triangulaire...  de  fouler  sa  neige  vierge 
et  ses  plaines  éternelles...  Clément  m'assura  que 
je  marchais  aussi  bien  que  la  reine  Hortense  ,  et 
que  j 'étais  plus  en  état  qu'elle  de  soutenir  une 
longue  fatigue.  Aussitôt  que  la  chose  fut  ré- 
solue ,  je  lui  donnai  ordre  de  tout  préparer ,  car  la 
saison  s'avançait.  Nous  étions  au  20  août,  et, 
lorsque  le  1"  septembre  est  arrivé,  le  voyage  est 

■  La  reine  Hortense  est  la  première  femme  qui  ait  fait  ce 
voyage. 


j34  MÉMOIRES 

dangereux  à  cause  de  la  chute  fréquente  des  ava- 
lanches. 

La  hauteur  du  Vigneraale'  est  1776  toises  au- 
dessus  du  niveau  de  la  mer. 

'^Des  ëvènemens,  plus  importans  que  ce  qui  m'est  person- 
nel, m'empêchent,  en  raison  du  peu  d'espace  qui  nie  reste» 
de  raconter  mon  voyage  au  Vigueinale;  j'en  parlerai  dans 
le  volume  suivant. 


I 


DE    LA    DOCHESSE    d' AERANTES.  ^55 


CHAPITRE  IX. 


Nouvelle  campagne  d'Allemagne.  —  Pourquoi  M.  de  Metter- 
nich  n'aimait  pas  ia  France.  — Bravoure  de  Masséna.  — 
L'empereur  jiendnnt  la  campagne  de  Wagram.  —  Le  deuil 
suit  nos  triomphes. —  Marche  !  meurs  ! —  Le  46'  régiment 
de  ligne.  — Bombardement  de  Vienne.  —  De'cret  qui  réu- 
nit les  Etats  Romains  à  l'Empire  français.  —  Bataille  d'Es- 
sling. — Le  maréchal  Lannes  frappé  à  mort.  —  Horrible 
boucherie,  —  Rapport  ennemi  sur  le  nombre  des  tués  et 
des  blessés.  —  Passage  d'une  lettre  de  Junot  sur  la  mort 
de  Lannes.  —  La  bulle  d'excommunication.  — Fulminant 
anathème. — Termes  dans  lesquels  il  est  conçu.  —  Succès 
de  Suchet  eu  Espagne.  — Lettre  du  comte  de  Hunebourg 
à  Junot.  —  Etonnante  activité  de  l'empereur.  —  Il  s'a- 
buse sur  les  dispositions  du  Nord  ,  comme  il  s'était  déjà 
abusé  sur  celles  du  Midi.  —  Smgulière  aventure.  —  Le 
maréchal  Soult  se  décide  à  accepter  les  attributs  de  la 
BOYAUTÉ. —  Seconde  version. — Celle  de  M.  Napier.  —  Bio- 
graphie du  maréchal  Soult,  par  un  de  ses  amis.  —  Ni- 
colas I^',  ou  Jean  de  Dieu,  ah  !  ah!  roi  de  Portugal  .'... 
Nicolas?...  c'eût  été  plutôt  Nicodèmk.  —  Nouveaux  dé- 
sasties  en  Portugal.  —  Histoire  de  la  comtesse  de  W.  — 
Nouvelles  prévisions  :  la  femme  élégante  de  Paris  dans  les 
affreuses  solitudes  d'Espagne. 

Tandis  que  j'étais  à  parcourir  les  belles  vallées 
des  Pyrénées,  les  champs  de  l'Allemagne  étaient 
de  nouveau  couverts  de  sang ,  la  guerre  et  ses 


236  MÉMOIRES 

fléaux  se  promenaient  dans  ses  sillons ,  et  tous  les 
désastres  la  frappaient  à  coups  redoublés  pour 
nous  être  rendus  plus  tard  avec  une  terrible  usure. 

Monsieur   de   Metternich  avait   quitté    Paris 
comme  jamais  un    ambassadeur  n'a  quitté   la 
capitale  du  royaume  dans  lequel  il  représente 
son  maître.   On    a   dit  que  M.    de  Metternich 
n'aimait  pas  la  France...  mais  quel  est  l'homme 
qui  serait  demeuré  sans  ressentiment  en  étant 
humilié,  vexé  même  dans  les  détails  les  plus  in- 
times de  sa  vie ,  la  voyant  elle-même  menacée  !... 
ayant    ses  enfans,  sa  femme,  retenus  comme 
otages!...  et  lui ,  attaqué  dans  ses  plus  précieux 
droits,  contraint  de  quitter  Paris  comme  un  cri- 
minel !..  dans  une  voiture  dont  les  stores  fer- 
més   cachaient  aux    yeux   de  tous  une    figure 
innocente,  un  noble  front  qui  ne  pouvait  rougir 
que  pour  nous. 

Pendant  ce  temps,  Masséna  passait  l'Inn,  brû- 
lait Scharding ,  Passaw,  et  rappelait  le  héros  de 
Gênes  et  de  Rivoli.  Napoléon  semait  de  la  graine 
de  lauriers  devant  tous  ces  hommes- là,  qui  n'a- 
vaient plus  qu'à  avancer  la  main  pour  en  faire 
des  gerbes...  L'empereur  lui-même  fut  un  foudre 
de  guerre  dans  le  commencement  de  la  campa- 
gne de  Wagram...  furieux  que  l'ennemi  eût  eu, 
quoique  craintivement,  l'audace  de  le  prévenir; 


DE    LA    DDCHESSi»    d'aBRANTÈS.  %7>"j 

il  fondit  sur  lui  avec  la  rage  du  lion  ,  et  scia  pour 
ainsi  dire  l'armée  autrichienne  en  deux.  Par  sa 
manœuvre  ,  il  la  força  à  se  précipiter  et  à  s'em- 
barrasser dans  les  défilés  de  la  Bohême ,  et  là  , 
pendant  dix  jours  ,  frappée  à  coups  redoublés  par 
la  main  de  Napoléon,  qui,  toute  petite  et  blanche 
qu'elle  était,  maniait  une  massue  foudroyante, 
cette  armée  put  à  peine  retrouver  son  souffle  pour 
fuir  cet  homme'  qui  venait  encore  commander 
aux  vieux  remparts  de  Vienne  de  s'abaisser  de- 
vant lui. 

Toutefois  ,  cette  campagne  ne  fut  pas  comme 
celle  d'Austerlitz,  couronnée  de  lauriers  entre- 
mêlés de  fleurs...  le  deuil  suivait  nos  triomphes... 
et  chaque  bulletin  faisait  pleurer  mille  familles!... 
car  Napoléon  avait  toujours  cette  voix  puissante 
qui  disait  au  soldat  : 

—  Marche!...  Et  il  marchait. 

—  Meurs!..    Et  il  mourait. 

Le  quarante-sixième  régiment  de  ligne,  parti 
de  Scharding  pour  arriver  à  Ebersberg ,  fit  ce 
trajet  en  trente-cinq  heures...  Il  y  a  vingt-six 
lieues  !... 

Nous  recevions  fréquemment  des  lettres  du 
quartier  -  général.  L'armée  avançait  toujours. 
Vienne  voulut  se  défendre ,  on  la  bombarda  pen- 
dant trente  heures ,  eî  la  leçon  fut  rude.  On  y 


â3S  MÉMOIRES 

trouva  d'immenses  ressources...  elles  auraient 
suffi,  me  disait  uu  de  nos  inspecteurs  aux  revues, 
pour  toute  une  campagne.  Voilà  à  quoi  s'occu- 
pait le  conseil  aulique. 

Ce  fut  de  Vienne  tjue  partit  le  décret  impérial 
qui  réunissait  les  Etats  Romains  à  l'empire  fran- 
çais. A  la  vérité,  le  pape  avait  la  faculté  de  résider 
à  Rome  ,  avec  une  rente  de  (]eux  millions  de 
francs!...  Depuis  long-temps  l'empereur  parlait 
avec  véhémence  du  danger  de  la  puissance  spi- 
rituelle en  France  ,  exercée  par  un  prince  étran- 
ger. C'était  d'ailleurs  Cliarlemagne  qui  avait  donné 
les  Etats  Bomains,  que  lui  Napoléon  reprenait!... 

Hélas  î  ce  ne  fut  pas  le  bref  d'excommunication 
qui  lui  renvoya  le  coup  vengeur  !...  la  bataille 
d'Essling  est  livrée...  l'archiduc  Charles  est  en 
face  de  Napoléon,  les  deux  armées  sont  engagées, 
et  la  mort  tombe  avec  ftu'ie  sur  les  deux  partis... 
le  nôtre  perd  son  plus  brave  appui ,  le  maréchal 
Lannes  est  frappé  à  mort!  c'est  une  horrible  bou- 
cherie... L'archiduc  annonça  de  son  coté  quatre 
mille  trois  cents  tués  et  douze  mille  blessés!... 
Qu'on  juge,  d'après  le  rapport  ennemi ,  toujours 
voilé  et  dissimulé,  de  ce  que  doit  être  le  nôtre. 

Pauvre  Lannes!...  quels  regrets  il  excita  dans 
l'armée,  dans  la  France  !...  J'ai  encore  la  lettre 
deJunotqui  me  parle  de  cet   événement    t  qui 


DE    LA   DUCHESSE    d'aBRANTû*.  239 

>  met  le  deuil ,  m'écrit-il,  dans  ta  grande  famille 
»  mililaire.  En  recevant  ma  lettre,  tu  feras  faire 
»  un  habit  de  deuil  à  mon  fils ,  et  il  le  portera 
»  deux  jours  avec  un  crêpe  à  son  petit  bras... 
»  Quant  à  moi,  je  le  porterai  huit  jours.  » 

Junot  était  alors  revenu  de  Saragosse  et  prenait 
les  bains  de  Barèges  à  Tivoli.  Mais  dans  ce  moment 
il  était  allé  en  Bourgogne  pour  voir  son  père. 
Cette  action  de  porter  le  deuil  d'un  frère  d'armes, 
dont  il  avait  eu  peut-être  à  se  plaindre  peu  de 
semaines  avant,  m'a  toujours  paru  noble  et  belle... 
Oui ,  Junot  avait  ime  âme  généreuse. 

Tandis  que  les  capitales  tombaient  à  la  voix  de 
Napoléon,  et  que  ses  capitaines  périssaient  sous  le 
souffle  de  Dieu  ,  d'autres  chutes,  d'autres  mal- 
heurs, d'autres  voix  maudissantes  se  faisaient  en- 
tendre du  fond  de  l'Italie.  Le  pape  lance,  cette 
fois,  non  pas  un  bref  comminatoire,  mais  une 
bulle  d'excommunication...  PieVlI,  oubliant  qu'il 
a  consacré  la  tête  qu'il  va  maudire ,  cherche  à 
l'écraser  sous  un  fulminant  anathème... 

«  Que  les  souverains  apprennent  encore  une 
»  fois  qu'ils  sont  soumis  par  la  loi  de  jësus- 

»  CHRIST  A  NOTRE  TRONE  ET  A  NOTRE  COMMANDE- 
»  ment;  car  nous  exerçons  aussi  UNE  SOUVERAI- 
»  NETÉ  ,  MAIS  UNE  SOUVERAINETÉ  RIEN  PLUS  WO- 
»   BLE  ,  ETC.  ,  ETC.  » 


24o  MÉMOIRES 

Ce  qu'on  peut  à  peine  comprendre,  c'est  que 
l'empereur  connaissant  l'état  de  l'Espagne  au 
moment  où  il  fait  la  réunion  des  États  Romains 
au  royaume  de  France ,  puisse  n'écouter  que  cette 
pensée  futile  de  nommer  un  préfet  du  Tibre  et 
un  préfet  du  Rhin!...  Hélas!  combien  il  doit  payer 
cher  celte  triste  et  pâle  gloire  !.. .  Comme  ses  lau- 
riers sont  ternes  ,  comme  leur  verdure  est 
triste!...  C'est  un  vertige  produit,  je  crois,  par 
cette  extension  de  puissance ,  immense  et  prodi- 
gieuse... Ce  n'est  pas  à  la  politique  qu'on  pouvait 
dire  d'attendre,  je  le  sais...  mais  il  a  pu  bien  moins 
le  dire  encore  à  la  fatalité  qui  le  pressait  aussi,  lors 
qu'en  i8i4>  privé  de  quatre  cent  mille  braves 
soldats,  niortsen  Espagne  devant  le  démon  du  fa- 
natisme, il  a  pu  voir  combien  il  payait  cher  la 
violation  du  domicile  de  Saint-Pierre. 

L'armée  française  et  l'armée  d'Italie  pour- 
suivaient à  la  fois  l'archiduc  Jean  et  l'archi- 
duc Charles.  L'armée  française  en  Espagne 
obtenait  quelques  succès  en  Aragon.  Le  gé- 
néral Suchet  justifia  toutes  les  prévisions  de  Ju- 
not  :  le  général  Blacke  fut  complètement  battu 
à  Belchitte ,  Suchet  avait  trouvé  le  corps  d'armée 
que  lui  laissait  Junot  susceptible  d'être  conduit  à 
l'ennemi  et  de  vaincre:  car  l'empereur,  tout  en 
laissant  Junot  revenir  en  France ,  lui  ordonnait 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS,  ^4* 

de  ne  quitter  Zaragossa  qu'après  avoir  exécuté 
les  ordres  qui  lui  étaient  donnés;  ainsi  donc, 
lorsque  Junot  reçut  du  comte  d'Hunebourg 
(Clarke)  la  permission  de  revenir  en  France, 
elle  était  contenue  dans  la  lettre  que  voici  : 

«  Paris,  le  y  avril  1809. 

«Monsieur  le  duc, 

s  J'ai  l'honneur  d'informer  votre  Excellence 

•  qu'ayant  pris  les  ordres  de  S.  M.  relativement  à 
»la  lettre  que  vous  m'avez  envoyée  par  un  cour- 
»  rier  avant  hier  5  avril ,  S.  M.  m'a  chargé  d'auto- 
B  riser  Votre  Excellence  à  rentrer  en  France.  C'est 

•  le  général  Suchet  qui  vous  remplacera  dans  le 

•  commandement  du  troisième  corps  de  l'armée 

•  d'Espagne. 

•  Cependant  avant  de  quitter  l'Aragon,  mon- 

•  sieur  le  duc,  S.  ]M.  désire  que  vous  vous  occu- 

•  piez  de  trois  points  très  iuiportans  : 

»  1"  D'arrêter  avec  le  commandant  du  génie  * 
»  le  plan  d'une  forteresse  à  Tudela  et  un  réduit 

•  sur  les  hauteurs,  avec   des  flèches  détachées 

•  pour  maintenir  les  communications  avec  la  ri- 

•  C'était  le  générai  Rogniat,  qui  depuis  a  épousé  mademoî 
selle  de  Pérignou,  l'une  des  iilies  du  maréchal  PérignoD. 

3QI.  16 


pà2  MiMOIRJES 

»vière.  Ces  ouvrages  seront  d'abord  construits 
*en  terre,  mais  de  manière  à  pouvoir  être  revê- 
»tus  successivement  et  à  devenir  une  bonne  for- 
»  teresse ; 

»  2°  De  mettre  en  état  de  siège  le  fort  de  Sara- 
»  gosse  et  dy  faire  placer  dix  mortiers  pour 
■  commander  la  ville  ; 

i>3''  De  faire  évacuer  toute  l'artillerie  sur  la 

•  France. 

■  Je  charge  le  commandant  de  l'artillerie  de 

•  prendre  les  ordres  de  Votre  Excellence  pour 

•  l'évacuation  de  cette  artillerie  ,  et  de  vous  pro- 

•  poser  des  mesures  pour  en  assurer  le  transport. 

«Sa  Majesté  désire  également  que  le  fort  de  Ja- 
»ca  soit  le  plus  promptement  possible  mis  en 

•  état  de  défense,  et  maintienne  la  communica- 
»  tion  avec  France  par  Paco ,  etc. ,  etc. 

«Agréez,  monsieur  le  duc,  lassurance  de  ma 

•  haute  considération. 

»  Le  minisire  de  la  guerre  , 
»  Comte  d'Hunebourg.  » 

Celte  lettre  peut  faire  juger  de  la  surveillance 
active  de  l'empereur.  Ces  ordres,  que  transmettait 
le  ministre  de  la  guerre,  lui  étaient  donnés  à  lui- 
même  par  l'empereur ,  et  cela  hu  moment  où  il 


DE    LA.    DUCHESSE    d' AERANTES.  243 

allait  quitter  Paris  pour  la  campagne  de  Wa- 
gram.  Et  il  s'occupe  de  la  forteresse  de  Tudela... 
du  fort  de  Jaca...  mais  surtout  du  fort  de  Zaragos- 
sa  et  des  dix  morliers  qui  doivent  commander  la 
ville.  Junot  exécuta  ses  ordres,  et  étant  à  Bnyonne 
pour  en  attendre  de  nouveaux,  il  écrivit  à  l'em- 
pereur, et  lui  donna  des  détails  précieux  sur 
l'Aragon ,  surtout  à  cette  époque  où  l'empereur 
n'était  pas  du  tout  au  courant  de  ce  qui  se  pas- 
sait en  Catalogne  et  en  Aragon.  Sa  lettre  est  une 
pièce  du  plus  haut  intérêt,  relativement  à  la  si- 
tuation de  l'Espagne;  mais  je  ne  puis  l'insérer 
dans  ce  volume ,  la  place  me  manque ,  je  la  met- 
trai dans  le  volume  suivant. 

Cette  lettre  de  Junot  est  remarquableaussi  dans 
l'expression  de  douleur  concentrée  qui  perce  à 
chaque  ligne...  le  mécontentement  est  visible,  la 
peine  est  sourde  encore...  lui-même  ne  fait  que 
la  pressentir...  Une  chose  à  remarquer  égale- 
ment, c'est  l'oubli  dans  lequel  Napoléon  laissait 
le  5°  corps,  après  un  horrible  siège  comme  celui 
de  Saragosse  !...  Tout  pour  le  nord  ,  à  ce  moment 
où  s'y  décidait  une  grande  question...  tout  pour 
le  nord  !...  et  ce  nord ,  sur  lequel  il  commençait 
à  s'abuser  comme  sur  le  midi,  devait  bientôt 
l'abandonner  à  tout  le  danger  de  l'isolement  de 
sa  force  colossale. 


244  MÉMOfRLS 

Ce  fut  vers  cette  époque  qu'arriva  la  singulière 
aventure  de  la  seconde  expédition.  Je  dis  aven- 
ture ^  car  il  y  a  du  romanesque  dans  le  fait. 

On  a  beaucoup  parlé  de  l'affaire  de  la  royauté 
du  maréchal  Soult,et  je  le  crois  bien.  C'était 
peul-étre  un  des  faits  les  plus  bizarres  du  règne 
de  INapoléon  que  cette  lueur  d'ambition  ,  calquée 
et  jetée  là  dans  son  chemin  par  un  de  ses  capi- 
taines. Un  membre  du  p.irlement  d'Angleterre 
avait  bien  raison  en  disant  que  le  cabinet  bri- 
tannique aurait  dû  seconder,  provoquer  même 
la  volonté  de  Soult,  lui  mettre  à  la  main  et  sur 
la  télé  ce  dont  il  parlait  lui-même  dans  les  circu- 
laires écrites  à  ses  généraux  de  division  ,  et  dans 
lesquelles  il  disait  :  Que  l'empereur  lui  ayant  en- 
joint de  garder  le  Portugal  à  tout  prix,  il  se  décidait 
enfin  à  accepter  les  attributs  de  la  royauté...  J'ai 
vu  celles  écrites  au  général  Ijoison  et  au  général 
Lahoussaye.  La  faute  est  dans  deux  mots  mal 
placés  :  celui  de  royauté  et  celui  d'attributs;  a//rt- 
butions  était  bien  différent. 

On  a  parlé  dans  un  livre  fait  par  un  Anglais, 
un  colonel ,  capitaine, je  ne  sais  trop  ce  qu'il  est, 
mais  il  s'appelle  Napier,  sur  ce  fait  très  impor- 
tant, en  une  seule  ligne,  et  pour  nous  dire  que 
ce  n'est  pas  vrai...  Je  suis  certaine  que  M.  le  co- 
lonel ou  capitaine  Napier  a  eu  ses  renseigneraens 


DE    I  V    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  24^ 

à  une  très  boi:ne  source;  et  s'il  eût  voulu  nous 
les  communiquer,  je  suis  certaine  que  nous  en 
serions  aussi  très  contens  ;  mais  qu'il  me  permette 
de  lui  objecter  qu'une  ligne  n'est  pas  assez 
pour  une  semblable  histoire,  et  quand  il  n'en 
aurait  consacré  qu'une  pour  la  couronne,  une 
autre  pour  le  sceptre,  puis  encore  une  pour  le 
trône,  il  lui  en  aurait  toujours  fallu  trois,  et  je 
suis  peu  exigeante... 

Il  existe  une  biographie  du  maréchal  Soult 
qui  rapporte  le  fait  bien  autrement.  Cette  bio- 
graphie prétend  qu'au  moment  où  l'empereur 
donna  ses  dernières  instructions  au  maréchal 
Soult,  il  lui  dit  : 

«  Monsieur  le  maréchal,  le  duc  d' À  branles  a 
déclaré  par  mon  ordre  que  la  maison  de  Bragance 
avait  cessé  de  régner...  déclarez-le  de  nouveau  ;  et 
si  pour  conserver  le  Portugal  il  était  nécessaire  de 
lui  donner  une  nouvelle  dynastie ,  J'y  verrais  la 
VOTRE  avec  plaisir.  » 

Cette  biographie  a  été  faite  à  Bruxelles,  par 
un  nommé  Julien,  autant  que  je  puis  me  le  rap- 
peler; mais  la  notice  n'est  pas  de  lui.  Elle  est 
d'un  homme  éminemment  spirituel  ;  il  est  l'ami 
du  maréchal.  Sans  doute  cette  version  peut  être, 
vraie;  ^He  est  même  probable;  mais  il  fallait 


2^Q  MÉMOIRES 

n'en  pas  parler,  ou  bien  Tappuyer  de  preuves 
positives. 

Cependant  ceux  qui  étaient  autour  de  l'em- 
pereur, au  moment  où  il  reçut  cette  nouvelle  de 
la  prétendue  royauté  du  maréchal  Soult,  savent 
très  bien  dans  quel  élat  le  mit  cette  nouvelle.  On  a 
prétendu  en  nier  l'effet,  parce  que  l'emperenr, 
disait-on ,  n'avait  pas  pu  parler  de  Nicolas  I*% 
attendu  que  le  maréchal  ne  s'appelait  pas  Ni- 
colas, mais  Jean  de  Dieu...  Cela  ne  fait  rien  à 
l'affaire.  Il  est  certain  que  lorsque  ce  méchant 
Loison  arriva  auprès  de  l'empereur,  qui  alors 
était  à  Schœnbrunn,  et  lui  raconta  avec  du  venin 
de  serpent  toute  l'histoire  du  Portugal,  l'empe- 
reur pâlit,  et  eut  un  de  ces  mouvemens  nerveux 
comme  il  en  avait  quelquefois.  Plus  tard ,  dans  la 
même  journée,  il  parla  lui-même  de  cette  affaire, 
et  en  parla  en  raillerie,  ce  qu'il  n'eût  pas  fait  si  lui- 
même  l'eût  provoquée...  et  il  dit  en  riant,  mais 
de  ce  rire  anjer  qui  changeait  sa  belle  physiono- 
mie au  lieu  de  l'embellir: 

«  Jh!...  ah!...  roi  de  Portugal  1...  oui...  roi  de 
Portugal!...  vraiment,  oui...  Nicolas  P^...  n  est-ce 
pas  Nicolas  qu'il  se  nomme?...  Nicolas!...  c  eût  été 

plutôt  NiCODÈME.  n 

Croyait-il  que  le  maréchal  se  nommait  en  effet 
Nicolas?...  l'a-t-il  appelé  ainsi  pour  placer  le 


DE   LA.    DUCHESSE   d'aBRANTÈS.  S^J 

mot  de  NicoDÈME?  je  n'en  sais  rien...  mais  ce  que 
je  sais,  c'est  qu'il  l'a  dit  comme  je  viens  de  le 
rapporter,  et  peu  d'heures  après  avoir  appris  la 
nouvelle  du  désastre  de  l'armée  de  Soult... 
Hélas!  nous  n'avions  pas  fini  avec  ce  malheureux 
Portugal,  et  dans  ce  gouffre  dévorant  devait  être 
encore  engloutie  une  armée  tout  entière... 

Lorsque  quelques  mois  plus  tard  je  suivis  mon 
mari  en  Espagne,  je  fus  témoin  de  faits  vrai- 
ment douloureux,  rappelant  à  quel  point  cette 
retraite  du  maréchal  Soult  était  effroyablement 
désastreuse.  Il  me  souvient  qu'un  de  mes  meil- 
leurs amis  ,  alors  colonel  d'un  régiment  de  cava- 
lerie ,  me  racontait  cette  épouvantable  retraite 
avec  des  couleurs  qui  me  faisaient  frissonner,  et 
pleurer  de  pitié  et  d'indignation.  Cette  retraite 
faisait  une  belle  suite  toutefois  à  la  convention 
de  Cintra  ;  elle  prouvait  la  force  de  nos  chefs 
dans  les  diverses  positions...  Je  sais  qu'on  a  pré- 
tendu tirer  quelque  vaniîé  de  n'avoir  pas  négo- 
cié la  seconde  fois  ;  mais  il  en  est  de  cela  comme 
de  l'histoire  de  la  comtesse  de  W....g  dans  la 
campagne  de  Sobieski  ;  elle  était  jeune  et  belle. 
Les  Turcs  la  guettèrent  comme  elle  allait  en 
Bavière  :  ils  voulaient  en  faire  présent  au  grand- 
Visir. 

—  Mais  je  leur  ai  échappé ,  disait-elle  avec  un 


a48  MEMOIRES 

air  de  triomphe,  et  les  Turcs  ne  m'ont  pas  même 
vue. 

—  Et  comment  avez-vous  fait? 

—  J'ai  été  rencontrée  par  le  capitaine  Schiller, 
qui  m'a  gardée  six  semaines  avec  lui. 

Le  capitaine  Schiller  était  un  capitaine  de  Pan- 
dours...  et  ne  faisait  aucune  distinction  d'amis 
à  ennemis  ,  quand  il  s'agissait  d'une  histoire 
comme  celle  de  la  comtesse  de  W....g. 

Pauvre  Péninsule  !...  laissons-la  un  moment... 
Bientôt  je  la  retrouverai  pour  m'enfoncer  dans 
ses  plus  affreuses  solitudes  ;  bientôt  je  vais  dé- 
rouler des  pages  dans  lesquelles  on  verra  que 
chez  moi  la  femme  n'est  plus  depuis  long- 
temps un  être  faible,  et  tenant  à  cette  nature 
qui  n'a  rien  que  de  gracieux ,  de  nonchalam- 
ment paresseux.  En  Espagne,  nouveau  serpent , 
j'ai  dépouillé  ma  peau  féminine  pour  en  revêtir 
une  autre  plus  mâle  et  plus  active  ;  /^,  j'ai  re- 
connu cette  vérité,  que  j'ai  déjà  émise  dans  les 
précédens  volumes ,  c'est  qu'une  femme  peut 
rendre  témoignage  que  dans  toutes  les  envelop- 
pes humaines,  difformes  comme  gracieuses,  dé- 
biles comme  vigoureuses ,  l'âme  peut  être  la 
même...  toujours  grande  et  forte.  En  Espagne , 
où  bientôt  je  montrerai  la  jeune  femme  élégante 
^e  Paris  au  milieu  des  déserts  et  vivant  de  priva- 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS,  a49 

tions,  j'ai  appris  également  que  tout  ce  que  veut 
le  cœur,  la  main  l'exécute;  c'est  là  surtout,  que 
perdant  un  reste  de  vieux  préjugés  pour  les 
échanger  contre  des  lumières  nouvelles  incul- 
quées à  l'aide  de  la  plus  merveilleuse  des  instruc- 
tions, l'instruction  pratique,  j'ai  pris  une  bien 
haute  idée  de  la  puissance  de  volonté  d'une  femme. 


a50  MÉMOIRES 


CHAPITRE  X. 


Douleurs,  regrets.  —  Lege'tie'ral  Danube. —  Le  prince  Eugène 
à  Leoben. —  Années  d'Allemagne  et  d'Italie. — Nos  trou- 
pes couvrent  la  Carniole  ,  le  Fiioiil,  la  Slyrie  ,  le  Voral- 
berg  ,  etc.,  etc. —  Bataille  de  Raab  en  Hongrie.  —  Blacdo- 
nald  ,  grand  olficier  de  l'empire. —  M.  Emile  Grandier. — 
Il  serre  les  jambes.— Il  n'est  pas  mort,  puisqu'il  crie. — Ma- 
ladie de  peur.  —  Je  ne  suis  qu'un  lâche.  —  Leçons  d'ar- 
mes—  Quelle  invention  maudite!  là  J  — Fuite  à  Perpi- 
gnan  La  maja.  —  Le  blason. —  Grandier  tué  en  duel.  — 

Ouest  il  aussi,  celui-là?  —  Mort'  tous  morts! — Bataille 
de  Wagrarn. —  Le  champ  de  bataille   converti  en   horrible 

charnier Tourmens  affreux  des  blessés. —  Leltre  du  roi 

de  Wurtemberg  à  Junol, —  Vanité  de  Mirmont.  —  On  est 
injuste  à  son  égard.  —  Vous  avez  manœuvré commi  une  huî- 
tre.—  Mon  ami ,  je  suis  maréchal  !  — Mystère  de  la  desti- 
née du  duc  de  Raguse. 

La  mort  du  maréchal  Lannes  avait  été  un  deuil 
universel...  Hélas!  il  précédait  cette  suite  d'amis 
fidèles  que  Napoléon  devait  voir  descendre  avant 
lui  dans  la  tombe...  Diiroc  devait  suivre  Lannes. . 
puis  Bessières.  .  et  puis...  ah!  maintenant  tout 
est  douleurs,  regrets,  larmes...  Chaque  docu- 
ment est  enveloppé  d'un  crêpe...  chaque  papier 
déplie  est  un  extrait  mortuaire...  C'est  bien  à 
présent  qu'il  faut  invoquer  cette  force  dont  je 
parlais  tout  à  l'heure. 

Je  disais  combien  la  mort  du  maréchal  Lannes 


DE   LA    DUCHESSE    D*ABIIAWTÈS.  sSl 

avait  fait  de  l'impression ,  non  seulement  dans 
l'armée,  mais  dans  l'Europe  entière.  Toutefois, 
la  France  fut  peut-être  moins  frappée  d'un  si 
grand  malheur  que  s'il  fût  arrivé  dans  une  autre 
bataille:  mais  Essling  est  une  de  ces  journées  fu- 
nestes où  la  mort  frappe  à  coups  redoublés,  et 
où  les  blessures  se  multipliant,  on  sent  moins 
fortement  les  malheurs  publics  tels  que  la  mort 
du  maréchal  Lannes.  L'empereur,  dont  l'affec- 
tion pour  Lannes  était  fort  vive,  mais  qui  avait 
été  offensé  par  lui  dans  plusieurs  circonstances 
où  l'autre  lui  avait  peut  être  trop  rappelé  leurs 
anciennes  relations,  qui  du  reste  n'avaient  rien 
d'extraordin.'iire,  montra  peut-être  involontaire- 
ment dans  cette  circonstance  que  le  souverain 
S6m/ regrettait  l'homme  habile,  et  que  l'ami  était 
peu  affecté.  11  plaisantait  sur  l'affaire  d'Essling, 
et  disait  que  C armée  autrichienne  avait  eu  dan$ 
cette  journée  un  alité  auquel  en  vérité  il  n'avait 
pas  songé:  c'était  le  général  Danube^  qui,  dans 
cette  affaire ,  avait  fait  voir  qu'il  était  le  meilleur 
officier  de  l'y4uiriclie.  Comme  les  eaux  avaient 
emporté  les  ponts,  il  est  à  croire  que  la  plaisan- 
terie de  l'empereur  avait  rapport  à  cet  effet  ;  mais 
je  ne  sais  pourquoi  je  n'ai  jamais  pu  m'habituer 
à  la  pensée  qui  me  représente  l'empereur  vou- 
lant]rire. ..  Ce  n'est  pas  comique ,  alors,  que  je  le 


a52  MÉMOIRIS 

trouve;  ce  n*est  pas  ridicule.,,  c'est  entouré 
d'une  athmosphère  qui  m'est  pénible...  je  souflre 
et  respire  avec  peine,  et  je  ne  retrouve  mon 
état  naturel  qu'en  élevant  mes  yeux  et  le  regar- 
dant au  sommet  de  cette  colonne  forgée  avec  ces 
canons  qu'il  Jetait  à  brassées  dans  la  fournaise\ 

La  victoire  était  cependant  toujours  fidèle  à 
nos  armes.  Le  prince  Eugène  battait  Jellachich  à 
Leoben,  lieu  de  souvenir  pour  l'Autriche  et  pour 
l'empereur. 

Le  résultat  de  cette  victoire  fut  de  laisser 
facilement  joindre  les  deux  armées  d'Allema- 
gne et  d'Italie.  L'archiduc  Jean,  qui  faisait  face 
à  la  dernière,  se  retira  sur  la  Hongrie.  Déjà  nos 
troupes  couvraient  la  Carniole  ,  le  Frioul ,  la  Sty- 
rie  ,  le  Voraiberg  ,  l'Istrie ,  et  cependant  la  cam- 
pagne n'était  ouverte  que  depuis  deux  mois.  Néan- 
moins il  est  à  remarquer  que  cette  fois  on  fut 
plus  lent  à  opérer  que  dans  la  campagne  d'Aus- 
terlitz  et  de  Tilsitt.  Cependant  toute  la  famille 
impériale  était  en  retraite;  et  comme  à  la  pre- 
mière campagne  elle  se  repliait  sur  la  Mora- 
vie et  sur  la  Bohême ,  emportant  avec  elle  la 
palme  de  pacification  qui  devait  nous  apporter 
tous  les  malheurs  ensemble. 

«Voyez  l'ode  immorlcUe  de  Victor  Hugo,  sur  la  colonne... 
|ja  seconde.  Voyez  aufsi  la  première.  Voyez-les  toutes  deux. 


DE    LA    DUCHESSE    o'aBRANTÈS.  âoS 

Nous  étions  en  France  dans  de  grandes  in- 
quiétudes sur  la  grande  armée.  L'empereur  ne 
laissait  arriver  que  ce  qu'il  voulait  bien  envoyer; 
et  nous  savions  très  bien  que  les  bulletins  n'é- 
taient pas  toujours  paroles  d'évangile.  J'étais  à 
cette  époque  dans  les  Pyrénées ,  et  j'avais  des 
nouvelles  plus  sûres  que  tout  le  monde  des  eaux, 
parce  que  mes  lettres  m'arrivaient  directement 
de  l'Allemagne  et  que  je  ne  lisais  pas  un  journal. 
Junot  qui  commandait  les  troupes  saxonnes  et 
les  troupes  bavaroises,  ne  me  laissait  pas  non 
plus  manquer  de  nouvelles.  J'avais  donc  de  bon- 
nes relations  ;  mais  je  les  gardais  pour  moi  quand 
«lies  ne  s'accordaient  pas  avec  les  bulletins,  com- 
me par  exemple  à  Essling.  La  bataille  de  Raab ,  ga- 
gnée en  Hongrie  par  le  prince  Eugène  contre  l'ar- 
cliâduc  Jean  qu'il  a  ainsi  repoussé  depuis  l'exlréme 
Illyrie,  est  une  des  affaires  dont  l'empereur  eut 
le  plus  à  se  féliciter  dans  le  cours  de  cette  campa- 
gne; et  il  n'en  a  parlé  que  comme  d'une  vic- 
toire ordinaire.  Cependant  ses  résultats  furent 
immenses.  Macdonald ,  qui ,  à  la  grande  honte 
de  plusieurs  maréchaux  qui  avaient  le  bâton 
brodé  d'abeilles  sans  trop  savoir  pourquoi,  n'é- 
tait pas  encore  au  nombre  des  grands- officiers 
de  l'empire,  y  prit  place  cette  fois  en  récom- 
pense de  sa  conduite  dans  cette  campagne  de 


a  54  MÉMOIRES 

i8og,  et  en  vérité  c'était  une  dette  à  aquitter. 
Je  ne  sais  où  Albert  avait  connu  le  général 
Lauriston  ,  mais  ils  étaient  même  liés  ;  il  lui  re- 
commanda, à  cette  époque,  le  fils  d'un  ami  de 
notre  père,  qui  avait  des  propriétés  à  la  Guade- 
loupe, et  qui  avait  été  assez  heureux  pour  les 
sauver  lors  de  l'histoire  du  général  Ernouf,  qu'il 
maudissait  du  reste  de  tout  son  cœur.  Je  ne  sais 
pourquoi  il  voulait  aller  à  la  grande  armée,  car  il 
n'aimait  pas  beaucoup  cette  vie-là,  comme  on 
va  le  voir.  Toujours  est-il  qu'Albert  m'écrivit  de 
lui  donner  aussi  une  lettre  pour  Lauriston.  Ce 
que  je  fis  :  pour  égayer  un  peu  les  soudures  ta- 
bleaux qui  nous  entourent ,  je  vais  raconter  l'his- 
toire de  M.  Emile  Grandier..- — Je  ne  sais  pas  bien 
ce  qu'il  voulait,  mais  je  crois  que  c'était  une  en- 
treprise ;  enfin,  il  joignit  Lauriston  au  lond  de  la 
Hongrie ,  à  sa  très  grande  joie.  Je  pense  que 
Lauristonétaitalor«devant/?ûra6.M  Emile  Gran- 
dier  le  trouva  dans  une  tranchée ,  je  ne  sais  où,  et 
lui  remit  nos  lettres.  Lauriston  les  lut  à  la  hâte, 
et  ne  s'imaginant  pas  que  nous  pussions  lui  re- 
commander quelqu'un  autrement  que  pour  eu 
faire  un  soldat,  il  s'étonna  seulement  que  ce  quel- 
qu'un n'eût  pas  au  moins  un  uniforme  de  fan- 
taisie. Tout  en  cheminant  donc  autour  de  ses 
ouvrages,  se  donnant  un  coup  contre  un  sac 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  255 

à  terre ,  une  autre  tape  contre  un  gabion ,  il 
questionnait  mon  protégé  ,  et  tout  en  parlant 
il  se  tourna  vers  lui...  il  le  vit  pâle  comme  un 
mort,  serrant  les  jambes,  pour  parler  poliment, 
et  dans  un  état  digne  de  pitié.  Dans  le  même  mo- 
ment on  tirait  de  la  ville  ,  ce  qui  arrivait  quand 
on  reconnaissait  un  officier  général,  et  Lauriston 
ne  put  retenir  une  exclamation  énergique  en 
voyant  le  pauvre  Grandier  jeté  par  terre  et  frap- 
pé du  boulet,  du  moins  à  ce  qu'il  croyait.  Il 
s'approche...  se  baisse...  lui  prend  le  bras; 
l'autre  pousse  un  cri  terrible. 

—  Bon  cela  !  dit  Lauriston...  il  n'est  pas  mort 
au  moins,  puisqu'il  crie... 

Cela  était  vrai...  seulement  M.  Grandier  fit  une 
maladie  de  peur,  et  fut  pendant  long- temps  dans 
un  état  digne  de  pitié.  Il  avait  des  attaques  ner- 
veuses ,  et  des  vertiges  qui  ressemblaient  telle- 
ment à  de  la  folie,  que  Lauriston  fut  obligé  de 
le  faire  conduire  à  Vienne,  où  il  fut  saigné, 
soigné,  et  enûn  guéri.  A  peine  put-il  se  remettre 
en  voiture,  qu'il  se  jeta  dans  sa  calèche,  et  revint 
à  Paris  en  payant  six  francs  de  guide.  Près  de 
Strasbourg  sa  voiture  casse,  il  verse,  et  un  çclat 
de  glace  lui  entre  dans  l'œil  gauche,  et  le  lui 
crève.. .mais d'une  si  cruelle  njaniere,que  de  très 
beau  garçon  qu'il  était,  il  devint  affreux. 


256  MÉMOIRES 

Un  dernier  mot  sur  lui,  pour  finir  sa  campagne. 

Il  était  retourné  à  Marseille  sans  voir,  même 
de  son  œil  droit,  les  gens  qu'il  connaissait  à  Paris. 
Il  s'établit  dans  une  maison  à  l'extrémité  de  la 
rue  de  Rome,  prenant  le  nom  de  sa  mère  pour 
cacher  celui  de  son  père ,  car,  disait-il  à  Albert, 
je  ne  suis  qu'un  lâche!...  et  le  malheureux  pleu- 
rait de  son  pauvre  œil,  que  cela  fendait  l'âme. 
Albert  n'aimait  pas  les  poltrons;  il  ne  l'était  pas, 
lui,  et  peut  être  était-il  un  peu  trop  sévère  sur 
cet  article  '.  De  la  première  force  aux  armes,élève 
chéri  de  Fabien,  à  l'époque  où  celui-ci  avait  tout 
son  talent,  il  craignait  peu  de  tireurs  an  pistolet, 
et  je  crois  lui  avoir  entendu  dire  qu'il  n'en  re- 
doutait pas  à  répée;  il  était  gaucher^âe  plus,  et 
s'il  était  exposé,  il  exposait  aussi  beaucoup... 
Tout-à-fait  en  colère  contre  le  fils  du  vieil  ami  de 
notre  père, ne  voilà-t-il  pas  Albert  qui  s'imagine 
qu'il  peut  lui  inoculer  du  courage  comme  on 
donne  de  l'appétit...  mais  l'homme  n'était  pas  du 
tout  friand  de  la  lame.  L'instruction  d'Albert 
avait  beau  être  dans  les  règles,  et  par  tierces  et 
par  quartes,  l'homme  disait  en  s'essu^ant  le  front 

Mais  il  Qcse  battait  que  pour  des  causes  éminemment  gra- 
ves ,  et  lorsqu'il  avait  raison.  Au  moment  de  sa  mort,  il  est  pro- 
bable qu'il  aurait  eu  une  affaire  d'honneur  s'il  se  fût  releté  de 
sa  maladie» 


DF,    LA    DUCHESSE    D  AERANTES.  2D7 

.^^«  Quelle  invention  maudite!...  là...  je  vous  de- 
mande un  peu!...  se  tuer  ainsi  en  cérémonie...  Au 
moins  d'où  je  viens...  on  ne  s'y  attend  pas...  mais 
icii...  divine  Providence  !...la  mort  est  là  !.../à .'...» 

Et  puis  il  devenait  graduellement  plus  pâle,  et 
fioissait  souvent  par  se  trouver  mal. 

La  vie  de  cet  homme  était  un  supplice...  Ce 
supplice  prit  une  coideur  effrayante ,  car  on  le 
connut...  Dabord  ce  futiui  bruit  confus;  ensuite 
on  en  pi^rla  dans  les  cafés...  dans  les  coulisses... 
Une  .actrice  refusa  l'hommage  d'Emile  Grandier, 
«parce  que,  répondit  elle  lorsqu'il  lui  demanda 
la  raison  de  5,on  refus ,  je  veux  être  sûre  d'être 
défendue  si  l'on  me  siffle.  » 
.  Et  là-dessus  elle  s'enfuit  en  pirouettant...  C'é- 
tait pne  danseuse...  et  la  danseuse  avait  malheu- 
reusement raison. 

Le  malheureux  quitta  Marseille;  lui  et  sa  pol- 
tronnerie s'en  furent  demander  asile  à  un 
fiiubourg  de  Perpignan.  Là,  il  passait  sa  pauvre 
vie  à  chasser,  à  aller  au  spectacle,  et  à  se  pro- 
mener solitaire  et  triste  hors  de  la  ville  sur 
la  route  d'Espagne.  Il  faisait  une  déconfiture 
d'alouettes  et  de  merles,  que  c'était  une  bénédic- 
tion... elles  ne  lui  ripostaient  pas,  les  pauvres 
bêtes,  et  il  leur  cassait  pattes  et  ailes  tout  autant 
qu'il  lui  plaisait.  Au  bout  de  quelques  mois,  il 
XII.  17 


tS8  MEMOIRES 

se  crut  guéri  de  sa  maladie  de  poltron  ,  parce  qu'il 
avait  tiré  plusieurs  milliers  de  coups  de  fcisil,  et, 
par  une  suite  de  son  aberration  d'esprit,  il  de- 
vint QUERELLEUR.  Cela  lui  prit  en  Espagne,  où 
il  était  allé  regarder  la  Catalogne  en  cendres  et 
couverte  de  sang.  Il  voulut  plaire  à  une  muja  * 
andalouse  qui,  pour  le  coup,  faisait  chanter  de 
grand  cœur  : 

•  Arez  vous  vu  dam  Barcelonne 
Une  Andalouse  au  teint  bruni,  etc.,  elc. 

Mais  elle  avait  deux  beaux  yeux  noirs,  et 
comme  les  yeux  sont  le  miroir  de  l'âme,  elle 
voulait  en  trouver  deux  pour  s'y  mirer  aussi  gen- 
timerjt  qu'elle  pouvait  le  faire,  et  le  pauvrs 
Emile  n'en  avait  qu'un...  La  petite  maja  était  lé- 
gèrement brutale,  elle  envoya  promener  le  bor- 
gne... Le  borgne  n'avait  pas  envie  de  se  prome- 
ner.., elle  insista...  il  se  fâcha.. .Il  en  résulta  qu'un 
petit  majo,  qui  dansait  avec  la  maja  toutes  les 
danses  voluptueuses  du  Biésil  et  du  Mexique, 
et  qui  était  quelque  peu  toréador  y  picador  ^  ma- 
tador, s'en  vint  un  beau  matin,  la  montera  sur 
l'oreille ,  demander  au  pauvre  Emile  Grandier  de 

>  Prononcez  maca  et  maco. 

»  Charmantes  pnroles  de  M.  de  Musset.  La  musique  de 
M.  de  Monpouen  fait  la  composition  la  plus  extraordinaire- 
ment  jolie  qui  existe. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  fl59 

porter  ses  vœux,  son  argent  et  son  œillade  ail- 
leurs... J'ai  déjà  dit  qu'Emile  Grandier  était  de- 
venu crdwe,  à  ce  qu'il  croyait  du  moins;  il  envoya 
donc  promener  à  son  tour  le  petit  majo-mala' 
dor...  Il  parlait  français  le  petit  majo...  il  avait 
dansé  et  chanté  la  cacfutc/ia  devant  le  roi  Jo- 
seph ..  et  tué  deux  taureaux  devant  Charles  IV... 
Il  était  plus  noble,  bien  plus  noble  que  le  roi, 
et  pouvait  donc  se  battre  avec  Emile  Grandier 
qui  ne  l'était  pas  du  tout.  Mais  ce  n'était  pas  ce 
qu'il  prétendait;  et,  comme  toute  la  noblesse  des 
colonies,  il  faisait  graver  des  licornes  en  support 
par  ici, des  cannesà  sucre  en  sinople  suv  chnmp 
de  gueule  '  et  même  d'azur  par  là  ;  tout  cela  sur- 
monté d'une  couronne  à  la  fois  de  marquis,  de 
comte  et  de  baron  ;  même  il  aurait  voulu  un  peu 
de  duc  ou  de  prince...  Eh!  mon  Dieu  !  pourquoi 
pas?...  en  vérité  aujourd'hui  je  lui  aurais  moi- 
mêmearrangéun  petit  écussoii bien gentil;ettoute 
duchesse,  et  même  un  peu  princes5e  du  sang 
impérial  que  je  suis,  pour  le  beau  renom  que 
toutes  ces  merveilles  ont  maintenant,  je  l'aurais 
reçu  dans  le  collège  noble  de  notre  temps...  Mais 
il  ne  pensait  pas  ainsi ,  et  le  pauvre  garçon,  qui 
comptait  sur  lui  seul  pour  perpétuer  sa  race 
comme  ses  cannes  à  sucre  et  ses  caféiers,  regarda 

'  On  sait  qu'en  blason  on  ne  met  jamais  couleur  sur  cou- 
leur.—Or  ou  argent  sur  sinople  gueule  ou  azur. 


aHo  MÉMOrRKS 

Je  petit  majo  du  haut  de  sa  tête.  Le  petit  majo 
trouva  le  procédé  malhonnête  ,  et  prit  le  Fran- 
çais par  les  oreilles  comiTie  s'il  avait  voulu  man- 
cornar  et  toro. ..Alheri  n'avait  pas  appris  de  parade 
pour  cette  botte-là  au  pauvre  Grandier.  Le  petit 
majo  lui  dit  qu'il  df.vait  se  battre...  Grandier 
voulut  bien,  mais  il  le  voulait  au  pistolet,  et  le 
petit  majo  aurait  aussi  bien  accepté  un  canon. 
Il  fallut  donc  en  dégainer.  Le  pauvre  borgne  ar- 
riva sur  ie  terrain  avec  deux  témoins  heureu- 
sement fiançais,  car  c'eiJt  été  pitié  que  des  en- 
nemis vissent  une  pareille  peur.  Il  était  dans  un 
état  d'agonie  anticipée...  en  arrivant  sur  le  pré, 
il  faillit  tomber  sur  ses  deux  genoux  à  la  vue 
d'une  immense  épée,  qui  faisait  croire  que  le 
petit  majo  avait  l'habitude  de  se  melîreà  l'ombre 
derrière  :  il  y  avait  de  quoi  faire  un  petit  bou- 
clier dans  la  coquille...  En  voyant  cet  étrange 
outil,  Grandier  demanda  si  c'était  bien  vraiment 
une  épée;  et,  pour  dire  la  vérité,  on  ne  pouvait 
croire  que  son  maître  pouvait  seulement  la  sou- 
lever; mais  balh!...  il  la  leva,  la  tourna,  fit  Je 
moulinet...  il  aurait  dansé  \e  fandango  avec'... 
Le  fait  est  qu'il  s'en  servit  si  bien  ce  jour-là  ,  qu'il 
tuaÉmileGrandier  comme  on  tue  non  pasun  tau- 

'  Uipée  des  matadores  est  une  de  ces  anciennes  rapières 


DE    I  V    DUCHF.SSE    d'aBRANTÈS.  26 1 

reau,mais  un  bœuf;  car  le  pauvre  garçon  se  laissa 
faire  comme  la  béte  à  corne  lorsqu'elle  a  lesjamhes 
et  les  bras  attachés.  Lauriston,  qui  avait  des  rela- 
tions particulières  avec  Albert  qui  dataient  de 
fort  loin ,  et  qui  avait  reçu  également  une  lettre 
de  recommandation  de  lui  pour  Emile  Grandier, 
écrivit  à  ce  sujet  la  plus  bouffonne  des  lettres. 
Alors  que  je  le  revis,  et  que  je  lui  contai  com- 
ment Emile  Grandier  était  mort,  il  rit  à  s'en 
pâmer.  Hélas  !  son  genre  de  mort  n'était  pas 
risible  ;  mais  ce  qui  est  assez  remarquable,  c'est 
que  cet  homme,  qui  ne  pouvait  parler  de  la 
niaja  et  d'Emile  Grandier  sans  rire,  est  mort 
auprès  d  une  maja. 

Ce  pauvre  Lauriston!  voilà  encore  un  bon, 
un  véritable  ami!...  mes  entans  avaient  trouvé 
en  lui  un  vrai  frère  d'armes  de  leur:  père!...  Eh! 
bien,  où  est  il  aussi  celui-là?,.. 

Mort  ! . . .  TOUS  M  ORTS  1 . . . 

La  bataille  de  Wagram  mit  aussi  à  cette  épo- 
que une  grande  partie  de  TEm-ope  en  deuil.  J'étais 
dans  les  Pyrénées  lorsque  la  nouvelle  m'en  parvint, 
etj'avoueque j'en  fus  orgueilleusepresqtie autant 
que  d'Austerlitz,  cependantsi  ce  n'est  queJunot 
n'y  était  pas.  Masséna,  le  prince  Eugène,  Marmont, 

espagnoles  qu'il  faut  connaîue  puur  s'eu  servir;  elles  sont 
surtout  démesurément  longues, 


%m 


a62  MÉMOIRES 

Oiidinot,  Davoiit,  voilà  quels  furent  les  élus. 
Cette  bataille  de  Wagram  est  peut-être  la 
plus  dramatique  des  balailles  :  on  se  battait 
à  coups  de  canon  comme  on  se  bat  quand  on 
lait  des  feux  de  peloton.  Cette  artillerie  vomis- 
sant la  mort  par  plus  de  mille  passages  était 
un  des  spectacles  les  plus  admirables  pour  ceux 
que  la  mort  convie  à  ses  fêtes.  Cette  im- 
mense plaine  de  Wagram  qui ,  deux  jours  avant, 
était  couverte  de  riches  moissons  ,  de  belles  prai- 
ries ,  de  villages  florissans  ,  n'était  plus  le  soir  du 
6  juillet  qu'un  horrible  charnier  où  des  cadavres 
entassés  gisaient  dans  le  sang ,  parmi  le  chaume 
consumé  de  ses  moissons.  Le  carnage  avait  été  si 
terrible,  que  le  i  o,  c'est-à-dire  quatre  jours  après 
l'action,  on  ramassait  au  milieu  des  blés  des 
hommes  mutilés  et  vivant  encore,  quoique  à 
demi  consumés  et  écrasés  par  les  chevaux  d'une 
'  cavalerie  fuyante  et  d'une  cavalerie  poursui- 
vante 1...  Les  malheureux,  sans  secours,  sans 
abri ,  recevaient  dans  leurs  plaies  sanglantes  les 
dards  ardens  d'un  soleil  de  la  canicule  qui  les 
dévorait,  les  consumait,  et  jetait  la  mort  là  où 
la  guerre  avait  laissé  quelque  espérance.  On  a 
vu,  me  dirent  des  chirurgiens  chargés  de  visiter 
cette  scène  de  carnage,  de  ces  malheureux  cou- 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBUANTÈS.  a63 

verts  d'insectes  au  point  d'être  méconnaissables 
par  l'enflure  causée  par  leurs  piqûres  :  cette  sorte 
de  mouche  que  nous  voyons  s'obstiner  autour 
'*^âÊ^  des  boucheries...  eh  bien!  elles  étaient  là  par 
essaim,  mordant,  dévorant  les  malheureux 
blessés ,  les  rendant  fous  de  douleur,  redou- 
blant ainsi  par  leurs  souffrances  une  tortiu-edéjà 
insupportable...  et  sur  ces  plaies  encore  fraîches 
et  saignantes  on  voyait  les  vers  s'attacher  et  faire 
de  l'homme  encore  vivant  leur  pâture'.... 

Tandis  que  l'on  se  battait  avec  cet  acharne- 
ment vers  la  Hongrie ,  Junot  avait  été  chargé  de 
s'opposer  à  Kielmayer;  il  lui  fallait  des  troupes 
que  le  roi  de  Westphalie  devait  lui  amener  : 
mais  Junot,  d'après  certaine  prévision ,  écrivit 
au  roi  de  Wurtemberg  pour  en  être  soutenu. 
Voici  la  réponse  du  roi  de  Wurtemberg'  :  je  la 
transcris  ici  en  entier,  non  pas  en  raison  de  son 
intérêt  spécial,  mais  pour  faire  juger  de  l'em- 
pressement qu'alors  tous  les  rois  de  la  confédéra- 
tion affectaient  de  mettre  à  leurs  démarches... 

«  Mon  cousin, 

»  Je  reçois  la  lettre  que  vous  m'avez  adressée 

'  Le  père  de  celui  qui  règne  et  du  prince  Paul  de  Wurtem- 
berg, qui  vit  depuis  long-temps  à  Paris  avec...  une  grande 
constance  pour  les  lieux  qu'il  habite. 


264  »rÉMOIR£S 

»en   date  du  12   d'Ambt^rg  ici,  ou  je  vous  ai 

•  mandé  le  4  d  EUewangen,  que  je  comptais  me 

•  rendre  avec    tontes   mes  troupes   disponibles 

•  pour  m'opposer  aux  invasions  des  insurgés  du 

•  Tyrol  et    du    Voralberg;  vous  concevez,   par 

•  conséquent ,  que  les  mêmes  motifs  par  lesquels 

•  je  n'ai  pu  vous  envoyer  le  renfort  de  troupes 

•  que  vous  m'aviez  demandé  à  EUewangen  subsis- 
»  tant  toujours,  et  que,  me  trouvant  d'ailleurs  à 

•  quarante  lieues  de  vous,  il  serait  difficile  d'ar- 
»  river  à  temps  contre  un  ennemi  qui  n'a  qu'une 

•  marche  et  demie  à  faire  pour   vous  joindre. 

•  D'après  mes  rapports  officiels  le  quartier  gêné- 

•  rai  du  roi  de  Westphalie  est  à  quatorze  lieues  ; 
»  par  conséquent  il  se  trouvait  à  dos  du  corps  de 

•  Rielmayer:  je  pense  que  sous  ces  auspices  il  est 
»  peu  à  craindre  que  ce  général ,  surtout  après  les 

•  victoires  éclatantes  du  5  et  du  6',  puisse  vou- 

•  loir  s'écarter  des  frontières  de  la  Bohème,  d'au- 

•  tant  plus  que  des   nouvelles  très  récentes    de 

•  Nuremberg  ne  font  nulle  mention  de  son  ap- 
»  proche.  Sur  ce  je  prie  Dieu  ,  mon  cousin ,  qu'il 

•  vous  ait  en  sa  sainte  et  digue  garde. 

»  Votre  bon  cousin  , 
;>  Frédéric. 

"Weragasten,  le  i5  juillet  jSog. 
'  Wagrnni. 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBIîANTÈS.  265 

Je  ne  sais  pas  bien  ce  qui  advint  au  roi  de 
Westphalie,mais  il  n'arriva  pas  à  temps,  je  crois 
même  qu'il  n'arriva  pas  du  tout.  Junot  ne  voulut 
pas  en  faire  le  rapport  à  l'empereur;  mais  l'em- 
pereur le  sut  et  fut  fort  en  colère  contre  Jérôme, 
—  Mon  Dieu,  que  l'empereur  devait  souffrir 
quelquefois  1... 

Junot  eut,  presque  immédiatenaent  après  ces 
diverses  affaires  ,  le  commandement  militaire  de 
la  Saxe.  Il  avait  eu  le  gouvernement  de  la  princi- 
pauté de  Bayreutt  peu  de  temps  avant  et  tandis 
qu'il  avait  sous  ses  ordres  les  trouoes  du  roi  de 
Bavière.  Tous  ces  rois ,  plus  soumis  que  les  feu- 
dataires  de  nos  rois  du  moyen  âge  ,  étaient  obsé- 
quieux ,  même  pour  les  généraux  envoyés  par 
l'empereur.  Veut-on  voir  comment  le  roi  de  Saxe 
parlait  dans  ce  cas-là  à  l'un  d'eux  ? 

«  Mon   cousin  , 

•  J'ai  appris  avec  une  grande  satisfaction  ,  par 
nia  lettre  que  vous  m'avez  adressée  le  17  de  ce 

•  mois, que  Sa  Majesté  Impériale  et  Rovale  vous 

•  a  confié  le  commandement  militaire  de  la  Saxe, 
ïll  me  sera  bien  agréable  de  vous  voir  arriver  ici 
»etde  renouveler  la  connaissance  d'un  général 
w  de  votre  mérite.  Soyez  persuadé  que  la  répiUa- 


366  MEMOIRES 

»  tion  qui  vous  précède  vous  a  déjà  acquis  toute 

•  mon  estime,  et  que  je  serai  bien  heureux  de 

•  vous  en  donner  des  preuves  par  la  confiance 
«avec  laquelle  j'irai  au-devant  de  ce  que  vous 
»  pourrez  désirer  pour  le  bien  du  service  et  de  la 
»  cause  commune  à  laquelle  je  suis  résolu  de 
«concourir  de  tous  les  moyens  qui  sont  en  mon 
«pouvoir.  En  vous  remerciant,  au  reste,  des 
«sentimens  obligeans  que  vous  me  témoignez, 
«je  prie  Dieu,  mon  cousin ,  qu'il  vous  ait  en  sa 
»  sainte  et  digne  garde. 

»  Votre  affectionné , 
»  Frédéric-Auguste. 

»  Dresde ,  le  19  août  1009.  » 

Et  dans  une  autre  : 

« Vous  connaissez  assez  ma  confiance  illi- 

»  mitée  dans  l'empereur,  mon  auguste  allié,  et 
3  mon  empressement  à  me  conformer  à  ses  in- 

•  tentions,  pour  être  persuadé  que  je  ferai  tous 
»  les  efforts  possibles  pour  l'exécution  de  ce  que 

•  vous  demandez.  J'ai  déjà  donné  les  ordres  né- 

•  cessaires  à  la  commission  chargée  de  l'inten- 
j>  dance  des  chemins  et  chaussées,  pour  la  prompte 
»» réparation  de  ceux  depuis  Hof  jusqu'à  Reim- 


DE    LA    DUCHESSE    d'abRA-NTÈS.  a6^ 

«henbach:  et  je  prends  les  mesures  nécessaires 
«également  par  rapport  aux  autres  choses  que 
»  vous  me  recommandez  dans  votre  lettre,  etc. 

On  voit  comme  ils  étaient  craintifs  de  dé- 
plaire., comme  il  est  soigneux  même  pour  ce  que 

Junot  lui  RECOMMANDE... 

Ce  fut  dans  cette  campagne  de  1S09  qu'il  ar- 
riva un  fait  assez  intéressant,  en  raison  de  celui 
qu'il  concerne. 

On  sait  que,  lors  de  la  formation  de  l'empire, 
Marmont  ne  fut  d'abord  rien  du  tout  :  Junot  en 
éprouva  une  vive  peine.  Il  en  parla  à  Berthier  et 
à  Duroc,  et  les  trouva  tous  deux  très  mal  dispo- 
sés pour  son  ami,  qui  était  aussi  le  leur.  L'em- 
pereur s'était  prononcé  par  son  silence,  et  pour 
Berthier  c'était  beaucoup;  quant  à  Duroc,  il  avait 
été  froissé  par  quelques  manières  hautaines  de 
Marmont,  qui  du  reste  le  meilleur  des  hommes, 
le  plus  noble  et  le  plus  généreux,  n'avait  que  le 
défaut  d'une  attitude  vaine  et  fière  qui  lui  faisait 
plus  d'ennemis  en  vérité  qu'elle  n'était  réellement 
offensante;  c'était  une  niaiserie  de  s'en  fâcher, 
et  j'ai  bien  souvent  dit  à  ceux  qui  s'en  formali- 
saient, qu'ils  étaient  bien  autrement  ridicules  que 
Marmont  pouvait  l'être.  Enfin  il  avait  des  enne- 
mis, et  injustement,  je  le  dis  à  haute  voix,  sans 
crainte  d'être  accusée  de  partialité  en  raison  de 


26S  MÉMOIRES 

l'amitié  dont  je  fais  vraiment  profession  pour 
lui. 

Il  ne  fut  donc  rien  au  couronnement.  La  leçon 
fut  amère ,  et  peut-être  son  souvenir  a-t-il  duré 
plus  d'un  jour!.,  je  crois  que  le  cœur  de  l'homme 
est  fait  de  matières  humaines  comme  tout  nous, 
et  le  souvenir  d'une  injure  est  long  à  s'effacer. 
Phis  tard,  et  lorsque  Eugène  fut  nommé  vice-roi 
d'Italie,  alors  Marmont  fut  admis  dans  le  collège 
de  la  noblesse  impériale;  car  il  n'y  avait  pas  en- 
core de  ducs  ni  de  barons ,  de  comtes  ni  de  cheva^ 
liers;  il  n'y  avait  que  les  vingt-quatre  grands 
officiers  de  l'Empire,  vraie  et  superbe  noblesse, 
fille  légitime  du  sabre  et  de  l'épée, et  non  pas  un 
enfant  bâtard  de  toutes  les  intrigues,  et  souvent 
des  plus  basses!... 

Ce  ne  fut  donc  que  dans  la  campagne  de  1809 
que  Marmont  reçut  le  bâton  brodé  d'abeilles: 
il  en  avait  l'espoir,  lorsqu'au  moment  de  le  voir 
se  réaliser,  il  le  crut  au  contraire  anéanti. Voici  le 
détail  que  je  tiens  d'un  témoin  oculaire  et  auricu- 
laire. 

Le  soir  de  la  bataille,  Marmont,  enchanté  de 
s'être  trouvé  à  temps  pour  exécuter  tel  ou  tel 
mouvement  que  je  ne  me  rappelle  plus,  se  pré- 
senta devant  l'empereur  pour  recevoir  une  louan- 
ge qu'il  croyait  mériter  :  l'empereur  le  regard^ 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRAWTÈS.  269 

avec  ses  sourcils  froncés,  et  lui  dit  en  passant 
brusquement  devant  lui: 

— Vous  avez  manœuvré  comme  une  huître. 

Le  mot  était  terrible,  d'autant  plus  que  tous 
ceux  qui  avaient  été  à  même  de  juger  Marmont 
dans  cette  journée  avaient  pu  voir  qu'il  s'était 
distingué  particulièrement.  Il  rentre  dans  son 
quartier  au  désespoir. 

— Mon  ami ,  dit-il  à  l'un  de  ses  généraux  de 
division  qu'il  affectionnait  plus  que  tous  les  au- 
tres ,  et  dont  le  rare  mérite  avait  fait  dire  à  Napo- 
léon :  J'ai  là  de  la  graine  de  maréchaux...  mon 
ami ,  je  suis  perdu,  disgracié!..  Mon  Dieu!  une 
telle  ingratitude  !...  et  lorsque  j'ai  fait  des  efforts 
surhumains  pour  le  servir,  pour  lui  amener  des 
troupes  qui  ont  décidé  peut-être  le  gain  de  la  ba- 
taille... Après  un  tel  mot,  je  ne  dois  m'attendre 
■qu'à  l'exil.  .  ou  tout  au  moins  à  une  disgrâce... 
Et  cet  homme  ,  en  apparence  si  froid  et  si  calme, 
marchait  avec  une  véhémence  effrayante  :  car  ce 
n^était  pas  en  ce  moment  la  perte  de  sa  faveur 
qu'il  pleurait...  c'était  sur  celte  ingratitude  pré- 
sumée de  l'homme  que,  lui  aussi  comme  Jimot, 
aimait  avec  une  si  grande  tendresse. 

Le  général  C l  ne  savait  que  lui  répondre; 

il  «tait  confondu  de  cette  apostrophe  de  Napoléon 


2'JO  MEMOIRES 

après  la  conduite  militaire  de  Marmont ,  qui  était 
vraimeut  fort  belle. 

—  Que  voulez- vous?  dit -il  à  son  général  en 
chef;  l'empereur  élude  sa  promesse...  il  a  donné 
une  destination  plus  importante  pour  ses  calculs 
au  bâton  brodé,  et  vous,  qu'il  est  bien  sûr  de  tou- 
jours retrouver,  vous  altendrez. 

Marmont  tressaillit...  Le  générale 1  venait 

de  dévoiler  un  mystère  que  lui-même  craignait  de 
mettre  au  jour.  Une  déception  venant  d'une 
personne  aimée  est  bien  plus  amère  que  celle 
qui  se  rencontre  dans  la  route  ordinaire  de  la 
vie.  Ne  plus  compter  sur  Napoléon  !...  ne  plus 
voir  en  lui  le  général  Bonaparte  !...  il  lui  prenait 
alors  de  ces  crises  nerveuses  qui  donnent  la  force 
de  briser  du  fer... 

Dans  le  même  moment  un  officier  du  prince 
de  Neufchâtel  vint  chercher  le  duc  de  Raguse. 
Leduc  regarda  le  générale l;  celui-ci  lui  sou- 
rit, mais  avec  un  sentiment  pénible,  car  il  aimait 
Marmont ,  et  d'après  tout  ce  qu'il  lui  avait  dit  sa 
disgrâce  lui  paraissait  certaine  : 

—  Allez, lui  dit-il,  soyez  homme...  vous  n'a- 
vez rien  à  vous  reprocher ..  C'est  un  puissant 
auxiliaire  que  la  conscience!...  allez  donc  avec 
assurance. 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  2^1 

Le  duc  de  Raguse  s'éloigna  d'un  pas  presque 

chancelant.  Le  général  C 1  voulut  l'attendre, 

car  il  sentait  qu'il  devait  en  ce  moment  les  con- 
solations de  l'amitié  à  son  général...  il  attendit 
peu.  Au  bout  d'une  demi  -  heure  le  duc  de  Ra- 
guse revint.  En  entrant  dans  la  chambre  il  parut 

insensé  au  général  C 1.  Sa  physionomie,ordinai- 

rement  sombre  etsévère,  était  tellernent  épanouie 
par  une  sensation  de  bonheur,  que  ce  n'était  plus 
la  même  figure...  Il  élevait  en  l'air  un  papier... 
et  ne  put  que  dire  d'une  voix  étouffée  : 

—  Mon  ami!...  mon  ami  !...  je  suis  maréchal!... 

C'était  en  effet  sa  nomination... 

Ce  fait  renferme,  comme  tout  ce  qui  tient 
immédiatement  à  l'empereur,  un  texte  à  com- 
mentaires, donnant  la  clef  de  plusieurs  mystères 
de  sa  destinée...  Sans  doute  le  duc  de  Raguse  a  été 
bien  heureux  en  tenant  ce  chiffon  qui  ne  lui 
donnait  pas  un  rayon  de  gloire  de  plus,  et  qui 
lui  avait  fait  passer  bien  des  nuits  sans  som- 
meil!... Ce  moment  de  bonheur  compensait-il 
tous  ceux  d'insomnie?...  Je  ne  le  crois  pas  !...  Et 
alors...  qu'on  réfléchisse... 


372  MEMOIRES 


CHAPITRE  XI. 


Intérêt  de  TAngletcrre  à  prolonger  la  guerre  en  Espagne. — 
Lord  Casteireagh. — Une  halle  morte  atteint  Tempereur  au 
talon. —  Divorce  prochain.  —  Conversation  avec  l'impéra- 
trice. —  Je  ne  veux  pas  que  tu  pleures. — Ste'rilité. — Fête  à 
l'Hôlel-de- Ville  de  Paris. — Les  dames  qui  doivent  recevoir 
l'impératrice  sont  contre-mandées. —  L'embarras.  —  Dites 

que  vous  avez  mal  aux  den's  — M""'  deT.. d  et  la  loque 

à  plumes. — Savez-vous  de  qui  nous  avons  l'air  ? — Souffran- 
ces de  l'impéralrice  ,  cruelle  journée. —  l..'empercur  et  la 
reine  de  jNaples.  — Berlhier. —  Sa  conduite  à  l'égard  de 
l'impératrice.  —  M  de  Ponte.  — Je  me  trouve  mal.  —  Les 
diamansrclrouvés.  —Grande  chasse  à  Gros-Bois. — Voyage 
maudit.  —  Cadet-Pioussel,  maître  de  déclatnation.  —  Le  di- 
vorce est  déclaré. — Circonstance  dramatique. — Joséphine  à 
la  Malmaison. — Députalion  rhénane. — Le  cardinal  Maury. 
— Mademoiselle  Masséna.  — Le  faubourg  Saint-Germain. 

Je  recevais  fréquemment  des  nouvelles  d'Es- 
gne  ;  indépendamment  des  relations  que  j'y 
avais  nécessairement  avec  les  personnes  de  mes 
amis  qui  s'y  trouvaient  alors,  j'avais  conservé 
une  correspondance  assez  active  avec  quelques 
autres  personnes  qui  ne  me  lais.saient  pas  man- 
quer de  nouvelles.  Je  savais  que  l'Espagne  n'é- 
tait pas  tranquille ,  et  ne  le  serait  pas  de  long- 
temps ;  car  l'Angleterre  avait  un  trop  grand  in- 


DE    LA    DUCHESSE    d' AERANTES.  S^Ô 

térét  à  alimenter  le  feu  de  la  guerre  pour  le 
laisser  éteindre...  L'Espagne,  qu'elle  fût  sauvée, 
qu'elle  fût  perdue,  était  son  ancre  de  salut  au 
moins  momentanée...  sa  situation  était  affreuse. 
C'est  en  ce  moment  que  lord  Castelreagh,  alors 
ministre  de  la  guerre ,  disait  au  parlement  ces  pa- 
roles remarquables  : 

«  Il  faut'  que  notrç  pays  ne  perde  pas  de  vue  le 
«danger  éminent  où  il  se  trouve,  et  se  mette  en 
»  mesure  pour  s'y  soustraire. ..^f  il  est  important 
»  avant  tout ,  d'organiser  la  troupe  de  ligne;  et  tant 
»  que  cette  force  ne  s'élèvera  pas  à  200,000  hommes , 
«l'Angleterre  ne  sera  pas  en  sûreté.» 

Ce  péril  de  l'Angleterre,  reconnu  par  elle- 
même ,  indiquait  à  Napoléon  qu'el'e  se  précipi- 
terait dans  les  bras  de  l'Espagne  pour  y  chercher 
un  appui,  puisque  l'Europe  entière  l'abandon- 
nait, et  qu'elle  se  cramponnerait  à  elle  de  tout 
ce  qui  lui  resterait  de  pouvoir,  pour  lutter  et  ti- 
rer parti  des  forces  navales  et  des  forces  de  terre 
quintuplées  par  l'insurrection  :  et  elle  devait  en 
effet  saisir  cette  diversion  puissante  de  rejeter 
sur  la  péninsule  les  dangers  qui  menaçaient  son 

«  Voir  les  journaux  anglais ,  même  les  ministériels,  des  an- 
nées 180g  et  1810;  et  il  j  en  a  de  plus  forts  encore,  mais 
j'ai  choisi  celui-ci  comme  parlant  de  l'Espagne ,  et  fait  par 
le  ministre  de  la  guerre  lui-même. 

XII.  18 


274  MÉMOIRES 

île  :  ses  ministres  étaient  trop  habiles  pour  y 
manquer,  et  n'y  eussent-ils  pas  songé,  il  y  avait 
alors  en  Europe  un  homme  qui  n'aurait  pas 
manqué  de  le  faire,  et  cet  homme  était  M.  de 
Metternich. 

Les  relations  de  l'Espagne  avec  l'Angleterre 
ont  plusieurs  faces  :  il  en  est  même  d'assez  re- 
marquables pour  être  mises  à  jour;  c'est  ce  que 
je  vais  faire  bientôt,  et  certes  celles-là  n'étaient 
pas  dévoilées  dans  le  Moniteur. 

Enfin  l'empereur  fit  la  paix  avec  l'Autriche... 
Ce  fut  le  duc  de  Cadore  qui  signa  le  traité  avec 
le  prince  de  Metternich ,  père  du  prince  de  Met- 
ternich aujourd'hui,  chancelier  de  cour  et  d'État. 
Cette  paix  était  terrible  pour  l'Autriche  déjà 
frappée  de  près  de  5oo  millions  d'impositions... 
Cependant  elle  signa  sans  murmurer!...  La  ven- 
geance n'était  pas  loin  !... 

Lorsque  l'empereur  rentra  dans  Paris ,  il  dut 
se  convaincre  du  changement  d'esprit  de  sa  belle 
capitale.  A  peine  cependant  la  première  joie  de 
la  paix  était-elle  calmée,  puisqu'il  était  revenu 
sans  d'autre  retard  que  quelques  jours  passés  à 
Munich.  Mais  cette  campagne  avait  été  si  meur- 
trière, la  victoire  disputée  tellement  rigoureuse- 
ment, que  la  France  commençait  à  juger  que  ses 
lauriers  se  mettaient  maintenant  à  haut  prix  :  et 


DE    Là    DUCHESSE    D'ABRATfTÈS.  2^5 

puis  pour  la  première  fois  la  balle  ennemie  avait 
trouvé  le  chemin  de  la  personne  de  Napoléon  ; 
une  balie  l'avait  frappé  à  Ratisbonne,..  c'était  au 
talon...  c'était  une  balle  morte...  mais  ce  talon 
était  celui  de  Napoléon ,  et  cette  balle  était  en- 
nemie... Cette  parole  si  simple  s'éleva ,  quoique 
à  demi-voix  : 

— iSi  la  balle  avait  frappé  deuxpieds  plus  haut  !. . 

Et  puis  la  mort  de  Lannes.. .  celle  de  Lasalle... 
cet  assassinat  tenté  par  ce  jeune  fanatique...  Cette 
mort  qui  venait  ainsi  rôder  autour  de  l'empe- 
reur sous  différentes  formes  ,  sans  oser  pourtant 
le  toucher  .  mais  dont  les  tentatives  semblaient 
lui  dire  :  Prends  garde  à  toi!...  Tout  était  présage, 
et  présage  sinistre. 

Un  autre  intérêt  venait  se  mêler  aux  intérêts 
politiques,  d'autant  qu'il  s'y  rattachait  aussi; 
c'était  le  divorce  de  l'empereur,  dont  on  n'osait 
parler  qu'à  voix  basse,  mais  dont  on  parlait  forte- 
ment enfin.  Les  salons  de  Paris  étaient  donc 
dans  un  état  singulier,  et  qui  ne  peut  être  compris 
par  aucun  des  hommes  d'aujourd'hui,  ayant 
même  trente  ans;  car  alors  on  les  envoyait  se 
coucher.  Ils  ne  savent  donc  pas  qu'alors  on  ne 
parlait  jamais  politique,  si  ce  n'est  tellement  à 
la  dérobée  qu'en  vérité  c'était  un  mystère;  mais, 


276  MÉMOIRES 

à  l'époque  dont  je  parle,  comme  beaucoup  d'in- 
térêts privés  se  rattachaient  au  divorce,  ils  furent 
les  plus  forts,  et  l'on  parla:  c'était  à  voix  basse, 
mais  enfiné,  je  le  rpète,  on  parlait. 

Lorsque  je  revis  l'impératrice ,  ce  fut  à  la  Mal- 
maison ;  j'allai  y  déjeûneravec  Joséphine,  ma  fille 
aînée,  celle  de  ses  filleules  qu'elle  aimait  le  mieux. 
Je  lui  avais  envoyé  une  bruyère  des  Pyrénées 
et  une  sorte  de  rododendrum  ressemblant  à  la 
rose  des  Alpes,  mais  odorant  et  bien  plus  foncé, 
et  elle  voulait  me  les  faire  voir  dans  sa  serre. 
Mais  c'était  en  vain  qu'elle  s'occupait  des  choses 
qui  lui  plaisaient  le  plus  :  on  voyait  souvent  ses 
yeux  se  mouiller  de  larmes  lorsqu'ils  se  tour- 
naient autour  d'elle...  elle  pâlissait,  et  son  atti- 
tude annonçait  la  souffrance. 

—  11  fait  bien  froid  !  répétait-elle  souvent  en 
ramenant  son  schall  autour  d'elle... 

Hélas!  c'était  son  pauvre  cœur  qui  était  atteint 
par  cette  glace  de  la  douleur  qui  ressemble  au 
froid  de  la  mort  !...  Je  la  regardais  en  silence, 
car  le  respect  m'empêchait  d'aborder  un  sembla- 
ble sujet  de  conversation.  Je  devais  attendre 
qu'elle  m'en  parlât:  ce  ne  fut  pas  long. 

Nous  étions  alors  dans  la  serre;  la  petite  cou- 
rait dans  les  galeries  fleuries ,  et  l'impératrice  et 
moi  nous  suivions  lentement  en  silence.  Tout-à- 


DE    LA    DUCHESSE    D  AERANTES.  T.'J'J 

coup  elle  s'arrêta,  cueillit  quelques  feuilles  d'un 
arbuste  qui  était  près  d'elle,  et  me  regardant  avec 
une  expression  presque  déchirante,  elle  me  dit  : 

—  Savez- vous  que  la  reine  de  Naples  arrive? 
Ce  fut  à  mon  tour  de  pâlir. 

—  Non ,  madame. 

—  Eh  bien  !  elle  arrive  dans  huit  jours. 
Nouveau  silence. 

—  Et  Madame-mère,  Tavez-vous  vue  depuis 
votre  retour? 

—  Certainement,  madame,  et  j'ai  même  fait 
mon  service  auprès  d'elle. 

L'impératrice  se  rapprocha  aussitôt  de  moi, 
quoiqu'elle  en  fût  déjà  très  près ,  et  me  prenant 
les  mains,  elle  me  dit  avec  une  expression  de 
douleur  qui,  encore  aujourd'hui,  après  vingt- 
quatre  ans  d'intervalle  me  retentit  au  cœur: 

—  Madame  Junot ,  je  vous  en  conjure,  dites- 
moi  tout  ce  que  vous  avez  entendu  dire  sur 
mon  compte...  je  vous  le  demande  comme  une 
grâce...  Vous  savez  qu'elles  veulent  toutes  ma 
perte...  celle  de  m.,  pauvre  Hortense...  de  mon 
Eugène...  Madame  Junot,  je  vous  en  prie...  je 
vous  le  demande  comme  grâce...  dites-moi  ce 
que  vous  savez  sur  moi. 

Elle  parlait  avec  une  telle  véhémence  que 
ses  lèvres  tremblaient,  et  que  ses  mains  étaien 


2']  s  MÉMOIRES 

humides  et  froides.  Elle  avait  raison  dans  le  fait: 
rien  n'était  plus  direct  pour  savoir  quelque  chose 
sur  son  compte  que  de  parler  de  ce  que  j'aurais 
entendu  chez  Madame  ;  mais  il  était  hors  de  sens 
de  me  le  demander  ;  je  n'aurais  pas  d'abord  ré- 
pété la  phrase  la  plus  insignifiante  dite  dans  le 
salon  de  Madame-mère;  et  puis  j'étais  ensuite 
bien  à  l'aise ,  car  jamais  je  n'avais  entendu  une 
parole  sur  l'impératrice  prononcée  par  Madame 
depuis  mon  retour  des  eaux.  Je  le  lui  affirmai 
sur  l'honneur  :  elle  me  regardait  d'un  air  de 
doute.  J'insistai,  et  je  lui  dis  que  jamais  je  ne  lui 
aurais  dit  le  contraire  non  plus,  mais  que  je 
pouvais  lui  affirmer  que  Madame  et  les  prin- 
cesses n'avaient  jamais  articulé  le  mot  de  divorce 
devant  moi  depuis  mon  retour. 

La  malheureuse  femme  faiblissait  lorsque  ce 
mot  de  divorce  était  prononcé  ;  elle  s'appuya  sur 
mon  bras  et  pleura. 

—  Madame  Junot ,  me  dit-elle,  rappelez-vous 
ce  que  je  vous  dis  aujourd'hui ,  ici...  dans  cette 
serre...  dans  ce  lieu  qui  est  un  paradis,  et 
qui  sera  peut-être  bientôt  pour  moi  un  enfer... 
rappelez-vous  que  cette  séparation  me  tuera... 
Eh  bien  !  elles  m'auront  tuée!... 

Elle  sanglotait...  Joséphine  revint  en  courant, 
et  lui  tira  son  schall  pour  lui  montrer  des  fleurs 


DE    LA.    DUCHESSE    D  AERANTES.  2'jg 

qu'elle  avait  cueillies,  car  l'impératrice  l'aimait 
tellement  qu'elle  lui  permettait  de  cueillir  des 
plantes  dans  sa  serre...  Elle  la  prit  dans  ses  bras, 
et,  la  soulevant  de  terre ,  elle  l'embrassa  longue- 
ment en  la  serrant  convulsivement  contre  elle. 
L'enfant  fut  presque  effrayée...  elle  souleva  sa 
belle  tête  blonde,  et,  secouant  cette  foret  de 
boucles  soyeuses  qui  lui  tombaient  de  chaque 
côté  du  visage  ,  elle  arrêta  ses  beaux  grands 
yeux  sur  le  visage  bouleversé  de  sa  marraine,  et 
puis  se  jetant  sur  elle  en  l'entourant  de  ses  petits 
bras... 

—  Je  ne  veux  pas  que  tu  pleures!.,  s'écria- 
t-elle. 

L'impératrice  la  reprit  et  l'embrassa  avec  plus 
de  tendresse  encore. 

—  Ah!  me  dit-elle,  si  vous  saviez  tout  ce  que 
j'ai  souffert  chaque  fois  que  l'une  de  vous  appor- 
tait son  enfant  près  de  moi!...  Mon  Dieu  !  moi, 
qui  jamais  n'ai  connu  l'envie,  je  l'ai  sentie 
comme  un  poison  terrible  en  voyant  de  beaux 
enfans ,  bien  frais  et  bien  vermeils.. .  l'espoir  de 
leur  mère,  de  leur  père...  de  leur  père  surtout!... 
Et  moi!...  frappée  de  stérilité,  je  serai  chassée 
honteusement  du  lit  de  celui  qui  m'a  donné  la 
couronne... Et  pourtant,  Dieu  m'est  témoin  que 


280  MÉMOIRES 

je  l'aime  plus  que  ma  vie ,   et  bien  plus  que  ce 
trône,  cette  couronne  qu'il  m'a  donnés... 

L'impératrice  a  pu  être  plus  belle  dans  sa  vie, 
mais  jamais  plus  attrayante  que  dans  cet  instant... 
Si  Napoléon  l'avait  vue  alors!...  oui,  je  crois 
pouvoir  le  dire ,  il  n'aurait  jamais  divorcé...  Ah  î 
lorsque  tout  à  l'heure  je  mettais  en  série  les  mal- 
heurs qui  l'avaient  frappée,  je  ne  devais  pas 
omettre,  pour  compléter  l'année,  son  fatal  di- 
vorce!... 

Cette  conversation  ,  dont  je  ne  rapporte  que 
les  traits  principaux ,  me  fit  une  profonde  im- 
pression. En  revenant  à  Paris,  une  heure  après, 
je  la  racontai  àjunot,  et  je  pleurais  encore  en 
retraçant  cette  douleur  si  vraie  et  si  douce,  si 
pénétrante! Je  dis  à  Junot  que  l'impéra- 
trice  m'avait  chargée  de  l'engager   à  aller  lui 

parler,  le  lendemain  à  midi,   aux  Tuileries 

On  était  alors  au  25  de  novembre,  et  tout  était 
commandé  pour  célébrer  dignement  le  double 
anniversaire  d'Austerlitz  et  du  couronnement. 
La  ville  de  Paris  voulait  se  distinguer,  et  le  comte 
Frochot  avait  fait  des  projets  vraiment  féeriques. 
La  cour  devait  être,  comme  toujours,  transfor- 
mée en  une  immense  salle  de  danse,  et  la  galerie 
qui  existe  n'en  était  qu'une  avenue. Quoique  ma- 
lade et  crachant  le  sang,  je  me  disposai  à  faire  mon 


DE   L\   DTJCHESSE    d' AERANTES.  38 1 

devoir,  et  le  2  décembre  arriva  au  milieu  d'une 
tristesse  générale  répandue  sur  toute  la  cour. 
L'empereur  lui-même,  tout  en  affectant  une  sorte 
de  gaieté  soutenue,  mais  forcée ,  donnait  le  ton 
de  la  contrainte;  on  prévoyait  un  malheur...  et 
pour  parler  avec  vérité,  c'en  était  un  grand  que 
celui  de  la  séparation  de  Napoléon  Bonaparte 
avec  Joséphine. 

J'avais  donné  la  veille  la  liste  au  grand -maré- 
chal pour  que  les  femmes  qui  devaient  me  se- 
conder pour  faire  les  honneurs  du  bal  à  l'im- 
pératrice, fussent  choisies  et  connues  :  c'était 
toujours  moi,  du  reste,  que  ce  soin  regardait,  et 
jusqu'alors  on  avait  peut-être  donné  huit  fêtes  à 
l'Hôtel-de-Ville  dont  toujours  j'avais  fait  les  hon- 
neurs avec  le  comte  Frochot'  et  mon  mari. 
M.  le  comte  de  Ségur  revoyait  pour  la  forme ,  et 
tout  allait  bien. 

'  Je  dois  faire  une  observation.  Junot  n'e'lait  pas  gouver- 
neur de  Paris  comme  un  autre.  Cette  charge  ne  fut  jamais 
remplace'e  comme  il  la  possédait.  C'est  comme  cela  que  j'e'- 
tais  arrivée  à  faire  les  honneurs  de  l'Hôtel-de-Ville.  Au- 
jourd'hui nulle  autre  autorité  ne  peut  y  être  à  côlé  du  pre'fet, 
et  madame  la  comtesse  de  Rambuteau  ,  par  exemple  ,  est  la 
seule  personne  qui  ait  le  droit  de  recevoir  la  reine  à  l'Hôlel- 
de- Ville.  —  Il  ne  faudrait  donc  pas  prendre  pour  exemple 
ce  qui  s'est  passe'  sous  l'empire  à  mon  sujet.  C'est  un  cas  à 
part,  et  un  cas  d'une  haute  faveur. 


2S:î  mémoires 

L'empereur  avait  demandé  que  le  bal  com- 
mençât de  bonne  heure,  parce  qu'il  voulait  voir 
tout  le  monde  ,et  surtout  le  moins  de  robes  de  cour 
possible,  répétait-il... — J'en  vois  assez  aux  Tuile- 
ries... la  ville  de  Paris  me  dorme  une  fête...  c'est 
la  ville  de  Paris  que  je  veux  voir. 

J'étais  partie  de  mon  hôtel  à  trois  heures,  parce 
quon  avait  dit  la  veille  que  l'empereur  et  l'im- 
pératrice dîneraient  à  l'Hôtel-de-Ville,  et  je  devais 
servir  l'impératrice  si  cela  avait  lieu.  Le  comte 
Frochot  m'avait  donc  priée  d'arriver  de  bonne 
heure,  et  Frédéric  m'avait  couronnée  de  diamans 
et  empanachée  désole  matin  ;  j'étais  donc  prête  de 
bonne  heure,  et  avant  trois  heures  je  me  ren- 
dis à  l'Hôtel-de-Ville. 

Les  préparatifs  étaient  admirables;  mais  je  les 
vis  à  peine,  car  les  salles  étaient  déjà  envahies 
par  les  femmes  invitées.  Je  me  rendis  dans  le  petit 
salon  sur  l'escalier,  où  je  trouvai  toutes  ces  da- 
mes. Elles  étaient  pour  la  plupart  jeunes  et  jolies 
et  fort  élégantes,  ou  bien  très  bonnes  et  gracieu- 
ses. En  général ,  je  n'ai  eu  qu'à  me  louer  de  la 
bonté  et  du  charme  de  mes  relations  avec  toutes 
ces  dames,  une  seule  exceptée.  Comme  j'aurai 
incessamment  affaire  avec  le  mari ,  je  débrouille- 
rai les  deux  causes  ensemble. 

Nous  étions  dans  la  pièce  dont  j'ai  parlé  :  l'heure 


DE  LA  DUCHESSE  d' AERANTES.      a85 

s'avançait,  je  savais  que  la  reine  de  Naples  était 
arrivée  depuis  le  matin,  mais  je  n'avais  du  reste 
aucun  détail.  Junot,  que  j'avais  questionné  plus 
de  dix  fois,  ne  savait  que  me  répondre  ;  il  avait 
l'air  d'un  homme  qui  a  fait  un  beau  rêve,  qui 
s'est  réveillé,  et  qui,  se  rappelant  son  beau,  rêve  , 
voudrait  rêver  encore.  Je  ne  savais  donc  rien 
lorsque  je  vis  entrer  M.  le  comte  de  Ségur... 

Il  m'appela  dans  une  embrasure  de  fenêtre , 
et  l'on  sait  que  celles  de  l'Hôtel-de- Ville  sont 
profondes  comme  un  cabinet. 

— Eh  bien!  me  dit-il  à  voix  basse,  voici  bien 
une  autre  affaire...  Il  faut  que  votre  essaim 
prenne  sa  volée  vers  les  régions  supérieures, 
ainsi  que  vous,  notre  belle  gouvernante...  vous 
n'avez  plus  que  faire  ici...  L impératrice,  conti- 
nua-t-jl  plus  bas,  ne  doit  être  reçue  que  par 
Frochot...  J'ai  dit...  m'avez-vous  entendu? 

Il  avait  raison  de  me  faire  cette  question  ,  car 
j'étais  comme  une  statue. 

—  Et  pourquoi  cette  défense? 

Je  l'ignore...  ou  plutôt  Je  te  sais  bien...  mais  Je 
ne  veux  pas  le  dire. 

llsemit  à  rire...  mais  moi  je  ne  riais  pas...  cette 
défense  si  bizarrement  faite  me  semblait  un  coup 
de  cloche  qui  sonnait  le  glas  de  mort  de  la  mal- 
heureuse impératrice.  Napoléon,  tout  en  bravant 


284  MÉMOIRES 

l'opinion,  attachait  im  grand  prix  à  ses  arrêts,  et 
surtout  à  ses  murmures  ;  ils  étaient  pour  lui  non 
pas  une  raison  pour  se  conduire  d'après  elle, 
mais  du  moins  était-elle  grandement  influente  : 
cela  est  positif  dans  cette  circonstance  ;  il  vou- 
lait lancer,  pour  ainsi  dire,  au  milieu  de  cette 
fête  populaire  la  première  pensée  que  le  divorce 
était  fait...  mais  une  pensée  douteuse,  une  pen- 
sée qui  permît  les  réflexions  à  voix  basse,  et 
non  pas  de  ces  évènemens  qui ,  une  fois  accom- 
plis, ne  permettent  plus  aucun  retour.  Ces  idées 
me  traversèrent  rapidement  la  pensée,  et  je  crois 
que  je  ne  me  trompai  pas. 

Je  m'en  allais  fort  embarrassée  de  ma  personne 
lorsque  M.  de  Ségur  me  rappela  : 

L'empereur  ne  veut  pas  que  vous  disiez  que 
c'est  de  sa  part  que  vient  le  contre-ordre...  Pre- 
nez garde  à  ce  que  vous  allez  faire. 

—  Eh!  bonté  divine!  que  voulez-vous  que  je 
dise?  m'écriai-je...  Irai-je  raconter  à  ces  dames 
que  c'est  une  lubie  de  ma  part  qui  m'empêche 
d'aller  au-devant  de  l'impératrice? 

—  Pourquoi  pas?  Les  jolies  femmes  se  per- 
mettent tout... 

Je  levai  les  épaules  avec  humeur,  car  le  com- 
pliment ne  me  touchait  pas ,  et  je  ne  savais  com- 
ment agir. 


DE   LA   DUCHESSE   d'aBRANTÈS.  285 

—  Si  je  pouvais  avoir  M.  de  Narbonne!  dis-je 
tout  haut  en  suivant  ma  pensée. 

—  Ah!  nous  y  voilà!...  et  pourquoi  donc? 
croyez-vous  que  je  ne  suis  pas  homme  de  bon 
conseil  comme  ce  fou  de  Narbonne?  Le  peu  de 
raison  qu'il  ait ,  c'est  moi  qui  la  lui  ai  donnée. 

— C'est  donc  pour  cela  qu'il  vous  en  est  si  peu 
demeuré.. .  Allons ,  voyons ,  soyez-moi  un  peu 
secourable. . .  je  ne  sais  que  faire. 

M.  de  Ségur  était  aussi  bon  qu'aimable.  Il  était 
de  ces  hommes  dont  on  voudrait  faire  son  père, 
son  frère  et  son  mari...  Il  me  prit  les  mains,  me 
regarda  d'un  air  touché,  et  me  dit  : 

—  Cela  vous  fait-il  donc  tant  de  peine?...  Al- 
lons ,  il  y  a  long-temps  que  la  chose  est  au  mo- 
ment de  crouler...  Je  dis  la  couronne...  non  pas 
la  grande,  pardieu!  celle-là  est  solide\..  mais  je 
parle  de  cette  petite  couronne  si  légère,  si  co- 
quette, que  notre  chère  impératrice  s'est  trop 
laissé  mettre  sur  l'oreille...  aussi tombe-t-elle... 
qu'y  voulez-vous  faire  non  plus  que  moi?...  Exé- 
cutons nos  ordres  et  taisons-nous...  Allons ,  allez 
à  cesdames,  dites-leur  que...  ma  foi,  dites-leur... 
dites-leur  que  vous  avez...  mal  aux  dents,  et  si 
elles  trouvent  extraordinaire  que  vous  ayez  mal 

1  J'ai  bien  souvent  pensé  à  cette  parole  de  M.  de  Ségur... 
Bon  Dieu  !  les  plus  remarquables  esprits  en  jugeaient  ainsi. 


250  MEMOIRES 

aux  dents  avec  les  vôtres ,  vOus  leur  direz  que 
c'est  une  mode  que  vous  voulez  faire  venir,  et 
que  vous  avez  mis  votre  collier  de  perles  dans 
votre  bouche... 

Je  ne  pus  m'empêcher  de  rire. 

—  Ah!  diable!  n'allez  pas  rire  comme  cela... 
prenez  un  air  grave,  un  air  de  gouvernante  de 
Parts. ..d'autant  que  vousn'avez  pas  de  panaches... 

Et  que  dirait  madame  de  T d'?  Il  faut  que 

vous  repreniez  les  paniers...  et  en  ma  qualité  de 
grand-maître  des  cérémonies... 

—  Mon  Dieu ,  laissez-moi  donc  agir  en  effet 
comme  une  personne  raisonnable,  tout  ceci  me 
bouleverse.  Répondez-moi  sans  plaisanter  :  la 
reine  de  Naples  est  arrivée,  n'est-il  pas  vrai? 

—  Est-ce  que  vous  ne  vous  en  apercevez  pas  ? 

—  Vient-elle? 

—  Je  crois  bien  vraiment  !  elle  va  venir  avec 
l'empereur.L'iinpératrice  les  précédera... seule... 
avec  son  service  ordinaire... 

Je  frappai  du  pied  contre  terre. 

—  C'est  affreux!...  m'écriai-je;  l'empereur  n'y 

»  La  princesse  de  T d  prétendait  qu'il  était  ridicule 

que  je  fusse  à  l'Opéra  simplement  coiffée  en  cheveux;  elle 
disait  qu'en  ma  qualité  de  gouvernante  de  Paris  je  ne  devais 
paraître  en  public  qu'avec  une  toque  à  plumes. 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  287 

songeait  pas  hier'.!...  Mais  que  vais-je  dire, moi? 
que  vais-je  faire?... 

—  Écoutez,  me  dit  alors  sérieusement  M.  de 
Ségur  en  voyant  mon  agitation ,  il  est  certain 
que  l'empereur  n'a  pas  la  prétention  que  vous 
fassiez  croire  à  toutes  ces  dames  que  c'est  vous 
qui ,  de  votre  plein  mouvement ,  avez  été  arrêter 
leur  marche  et  la  votre...  Il  y  a  du  maître  là- 
dedans,  et  ma  foi  tant  pis  pour  celles  qui  ne  le 
comprendront  pas...  Ah  !  çà,  je  m'en  vais...  vou- 
lez-vous que  je  vous  envoie  Narbonne?... 

—  Eh  !  que  voulez-vous  que  j'en  fasse?...  Vous 
m'avez  conseillé,  quoique  vous  ne  m'ayez  rien  dit. 

—  Savez-vous  bien  de  qui  nous  avons  lair? 
de  mademoiselle  votre  femme  de  chambre  et  de 
M.  mon  valet  de  chambre...  excepté  que  nous 
parlons  mieux  queux,  mais  du  reste  c'est  le 
même  caquetage... 

—  Oui,  oui,  répondis-je,  et  la  même  indiffé- 
rence. 

11  leva  les  épaules ,  et ,  me  prenant  les  mains , 
il  me  regarda  avec  une  expression  indéfinissable , 
d'autant  qu'elle  remplaçait  à  l'instant  une  phy- 
sionomie radieuse  et  gaie: 

—  Enfant  que  vous  êtes!  eh  quoi  !  êtes-vous 
donc  si  simple  que  vous  comptiez  sur  de  la  pi- 
tié si  un  pareil  événement  arrivait  dans  votre 


fl88  MÉMOIRES 

famille?...  Pauvre  jeune  femme!  ne  compte? 
alors  que  sur  de  la  curiosité  si  vous  avez  assez  de 
force  pour  vous  renfermer  en  vous-même,  et 
sur  de  la  méchante  humeur  s'il  en  est  autrement. 

Et  il  sortit  comme  poursuivi  par  une  pensée 
déchirante...  Hélas  !  le  malheureux  père  ne  savait 
que  trop  à  quoi  s'en  tenir  à  cet  égard. 

Quant  à  moi,  peu  de  semaines  devaient  s'é- 
couler sans  que  je  susse  bien  à  quel  taux  je  de- 
vais évaluer  cet  intérêt  que  les  cœurs  royaux 
nous  accordent. 

J'allais  vers  mes  compagnes  pour  leur  expli- 
quer comment  nous  allions  gagner  les  places  qui 
nous  étaient  réservées  dans  la  salle  du  Trône  ^ 
lorsque  Junot  et  M.  Frochot  entrèrent  dans  la 
chambre. 

—  Mon  Dieu,  me  dit  Frochot,  qu'avez-vous 
donc?  vous  êtes  violette  ,  c'est  le  mot;  avez- 
vous  froid? 

Je  brûlais,  au  contraire. 

Je  leur  racontai  l'affaire...  ils  furent  stupéfaits... 
Dans  le  momenl  nous  entendîmes  du  mouve- 
ment sur  la  place  : 

—  Il  n'y  a  pas  un  moment  à  perdre,  dit  Ju- 
not :  si  tu  arrivais  dans  la  salle  du  Trône  à  la 
la  suite  de  l'impératrice,  quoique  tu  ne  fusses 
pas  allée  au-devant  d'elle ,  l'empereur  le  croirait 


DE    LA    DUCHESSE    d' AERANTES.  289 

et  tu  serais  grondée...  Il  faut  que  ces  clames  et 
toi  vous  vous  y  rendiez  à  l'instant. 

Je  ne  sais  ce  que  Frochot  raconta  à  ces  dames, 
mais  elles  s'en  contentèrent,  et  je  ne  fus  pas 
obligée  de  m'en  mêler.  Nous  montâmes  dans  la 
salle  du  Trône,  où  nous  étions  à  peine  assises 
que  le  tambour  battit  aux  champs,  et  l'impéra- 
trice arriva. 

Jamais  je  ne  l'oublierai  dans  ce  costume  qu'elle 
portait  si  admirablement!...  jamais  sa  physiono- 
mie toujours  si  douce,  et  ce  jour-là  enveloppée 
d'un  crêpe  de  tristesse,  ne  me  sortira  de  la  pen- 
sée avec  cette  expression.  Il  était  évident  qu'elle 
ne  s'attendait  pas  à  la  solitude  qu'elle  avait  trou- 
vée au  grand  escalier,et  pourtant  Junot  y  était,  au 
risque  de  se  faire  blâmer  par  Tempereiu'  ;  mais  il 
s'y  trouva,  et  fit  en  sorte  qu'il  s'y  rencontrât 
également  quelques  femmes  qui  ne  savaient  ce 
qu'elles  allaient  faire  là.  L'impératrice  n'en  fut 
pas  la   dupe  ;  aussi   lorsqu'elle  arriva   dans   la 

grande   salle lorsqu'elle   s'approcha    de    ce 

trône  sur  lequel  elle  allait  s'asseoir  à  la  vue  du 
public  de  la  grande  ville,  peut-être  pour  la  der- 
nière fois...   alors  ses  jambes  faiblirent  et   ses 

'  Le  tal)ouret  qui  m'était  réservé  était  à  côté  du  trône.  Je 
pouvais  parler  iiicine  bas  à  l'impératrice  sans  être  obligée  de 
me  lever. 

XU.  19 


390  MÉMOIRES 

yeux  se  remplirent  de  larmes...  .  Je  les  cher- 
chais ses  yeux...  j'aurais  vouki  tomber  à  ses 
pieds  pour  lui  dire  combien  je  souffrais...  Elle 
me  comprit,  et  me  jeta  le  plus  douloureux  re- 
gard que  ses  yeux  aient  donné  peut-être  depuis 
que  cette  couronne,  maintenant  dépouillée  de 
ses  roses  ,  avait  été  placée  sur  sa  tête.  Il  disait 
bien  des  douleurs  ce  regard,  il  dévoilait  bien  des 
peines!...  Mon  Dieu,  quelle  devait  souffrir  dans 
cette  cruelle  journée  ! 

Elle  était  suivie  de  madame  de  La  Rochefou- 
cauld, sa  dame  d'honneur,  et  de  deux  dames  du 
palais  dont  j'ai  oublié  le  nom...  Ce  jour-là  je  ne 
voyais  qu'elle...  Elle  s'assit  aussitôt  son  arrivée, 
et  je  le  conçois,  car  après  son  voyage  à  travers 
cette  longue  galerie  et  toutes  les  premières  .salles, 
dans  la  disposition  d'esprit  où  elle  était,  et  d'a- 
près ce  qu'elle  avait  éprouvé  en  descendant  de 
voiture,  elle  devait  se  sentir  mourir;  et  pour- 
tant elle  souriait!...  Oh!  tortures  d'une  cou- 
ronne ! 

Junot  était  auprès  d'elle... 

—  Tu  n'as  pas  craint  la  colère  de  Jupiter?  lui 
dis-je  ensuite. 

—  Non,  me  dit-il  avec  un  air  sombre  qui  me 
pénétra...  non,  il  ne  me  fait  pas  peur  quand  il 
a  tort... 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  SQ  t 

On  battit  aux  champs  une  première  fois  pour 
annoncer  l'empereur...  peu  de  mon)ens  après  il 
parut  s'avançant  d'un  pas  rapide  :  il  était  accom- 
pagné de  la  reine  de  Naples  et  du  roi  de  West- 
phalie. 

Napoléon  revoyait  Paris  dans  une  situation 
qui  pour  lui  était  étrange  ;  il  était  bien  vainqueur 
d'une  monarchie  ennemie ,  mais ,  bien  que  mala* 
dive  et  chancelante,  elle  nous  avait  opposé  des 
efforts  tellement  terribles,  que  la  France  était 
couverte  d'habits  de  deuil.  Les  lauriers  com- 
nriençaient  donc  à  n'être  plus  aussi  verts...  Et 
puis,  on  parlait  de  l'établissement  de  huit  forte- 
resses qui  devaient  être  prisons  d'état...  On  par- 
lait du  divorce...  Joséphine  était  aimée,  et  cette 
nouvelle  faisait  murmurer  le  peuple  et  la  bour- 
geoisie de  Paris.  L'empereur  savait  tout  cela,  et 
sa  physionomie,  en  entrant  dans  l'Hôtel-de- 
Ville ,  disait  bien  qu'en  effet  il  le  savait... 

La  chaleur  était  extrême,  quoique  au  dehors 
le  froid  fût  rigoureux.  La  reine  de  Naples,  dont 
le  sourire  accueillant  et  gracieux  voulait  faire 
dire  aux  Parisiens  :  Soyez  la  bien  retienne  parmi 
nous!  parlait  à  tout  le  monde  avec  l'accent  d'une 
extrême  bonté.  L'empereur  voulant  aussi  èlre 
aimable  parcourait  le  bal,  parlant,  question- 
nant y  et  suivi  de  Berthier  qui  trottinait  à  c4té 


ugi  MEMOIRES 

de  lui,  en  faisant  les  fonctions  de  chambellan  tout 
autant  et  même  plus  alors  que  celles  de  conné- 
table. Le  nom  de  Berthier  me  rappelle  une  bien 
légère  circonstance  qui  eut  lieu  ce  mémesoir,  et 
me  fit  mal.  L'empereur  se  levait  de  son  fau- 
teuil, et  descendait  les  marches  du  trône  pour 
aller  dans  le  bal  faire  une  dernière  visite;  au 
moment  où  il  se  levait  ,  je  le  vis  se  pencher  vers 
l'impératrice  pour  lui  dire  probablement  deve- 
nir aussi.  Il  se  leva  le  premier  ;  Berthier,  qui  était 
derrière  lui,  se  précipita  pour  le  suivre;  et 
comme  l'impératrice  se  trouvait  déjà  levée,  il  se 
prit  dans  la  queue  de  son  manteau  ,  manqua  de 
tomber  et  de  la  faire  tomber,  et,  sans  lui  faire 
d'excuse  y  fut  rejoindre  l'empereur.  Certaine- 
ment Berthier  n'avait  aucunement  la  volonté  de 
manquera  l'impératrice;  mais  il  savait  le  secret... 
il  connaissait  tout  le  drame  qui  s'allait  jouer!... 
et  certes  il  n'eût  pas  fait  ce  que  je  viens  de  rap- 
porter un  an  plus  tôt...  L'impératrice  s'arrêta 
tout  aussitôt  avec  une  dignité  remarquable  ; 
«lie  sourit  comme  d'une  maladresse...  mais  ses 
yeux  étaient  pleins  de  larmes,  et  ses  lèvres  trem- 
blantes. 

La  chaleur  était  extrême,  l'empereur  faisait  le 
tour  de  la  grande  galerie,  et  parlait  d'un  côté, 
tandis  que  l'impératrice  allait  de  l'autre.  J'étais 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  Hg^ 

près  d'elle  au  moment  où  la  foule  s'y  portait  ;  je 
voulus  gagner  une  fenêtre,  car  je  sentais  que  le 
sang  rce  montait  à  la  gorge  ,  et  que  j'allais  peut- 
être  avoir  une  hémorrha^ie...  J'allais  atteindre  la 

o 

fenêtre  loi'squ'un  chambellan  de  l'empereur, 
qui  était  de  service  ce  jour-là,  M.  de  Ponte, 
qui  pouvait  bien  avoir  six  pieds  de  haut  et  qua« 
tre  pieds  de  large ,  fut  porté  de  mon  côté  par 
le  flot  de  la  foule.  Je  me  sentis  mourir ,  mes  yeux 
se  troublèrent...  je  ne  vis  plus  rien,  et  je  ne 
pus  qu'appeler  Junot...  Dans  ce  moment  M.  de 
Ponte,  qui  ne  me  voyait  pas  plus  que  si  j'eusse 
été  une  Lilliputienne,  s'appuya  sur  moi  dans 
une  telle  posture  que  je  lui  servis  de  fauteuil... 
Ce  fut  le  coup  de  grâce;  je  me  trouvai  tout-à- 
fait  mal.  Junot,  qui  m'avait  entendue,  m'enleva 
dans  ses  bras,  me  transporta  dans  la  chambre  de 
Frochot ,  seul  lieu  disponible  dans  tout  l'Iiôtel- 
de-Ville;  et  comme  je  suffoquais  toujours,  il 
m'arracha  mes  colliers,  déchira  ma  robe,  mon 
corset,  brisa  tous  les  cordons,  les  lacets,  et,  grâce, 
à  ces  soins  d'un  véritable  intérêt,  je  respirai.  Il 
m'enveloppa  ensuite  dans  mon  châle,  et ,  sans 
songer  à  un  autre  devoir,  il  me  mit  dans  ma 
voiture  et  me  ramena  chez  moi.  C'est  ainsi  que 
se  termina  celte  fête  si  tristement  commencée. 


304  MÉMOIRES 

l,e  lendemain  matin,  un  jeune hom me 'aîtaché 
au  comte  Frochot  demanda  à  me  parler:  on  ve- 
nait d'ouvrir  mes  volets,  el  jetais  comme  dans 
une  rêverie  vague  et  somnolente.  L'impératrice 
avait  envoyé  savoir  de  mes  nouvelles  ,  ainsi  que 
plus  de  cent  personnes.  Je  crus  que  celle  envoyée 
par  Frochot  venait  dans  le  même  but;  mais  elle  in- 
sista pour'entrer,  me  remit  une  boîte  :  elle  conte- 
nait tons  mes  diamans  !...  Ce  malheureux  Jiinot 
n'y  avait  pas  songé  en  m'emporlanl  ;  et  moi , 
dans  Tétat  où  j'étais ,  je  n'y  pensais  guère.  Ma 
femme  de  chambre  les  croyait  chez  le  duc,  de 
façon  que  si  Frochot  avait  eu  des  gens  infidèles, 
je  perdais  mes  diamans  ;  mais  une  chose  qui  doit 
être  connue  pour  l'honneur  de  tout  ce  qui  ha- 
biteTHôtel-de-Ville,  c'est  que  tous  mes  diamans, 
même  des  rivières  rompues,  se  sont  retrouvés, 
sans  que  j'aie  eu  à  réclamer  un  seul  chaton. 

Je  ne  me  rappelle  pas  si  ce  fut  avant  ou  après 
cette  fête  de  THôtel-de-Ville  que  Berthier  nous 
donna  une  grande  chasse  à  Gros-Bois...  ce  qui 


>  Je  me  suis  reproche  depuis  de  ne  pas  lui  avoir  demandé 
son  nom.  Je  partis  pour  l'Espagne  peu  de  temps  après... 
Si  c«  volume  lui  parvient,  qu'il  y  trouve  de  nouveau  naes 
r$tAeret«meQ6. 


DE   LA    DUCHESSE   d'aBRANTÈS.  SqS 

m'est  demeuré  présent,  c'est  le  froid  qu'il  faisait 
et  l'ennui  que  j'y  ai  éprouvé. 

Lorsque  je  reçus  le  billet  qui  m'annonçait  que 
j'avais  été  nommée  pour  en  faire  partie,  j'avais 
une  telle  souffrance  de  poitrine  et  une  douleur 
si  vive  au  pilore  que  je  fus  au  moment  de  refuser  • 
mais  Junot  ne  le  voulut  pas:  il  aimait  beaucoup 
Berlhier,  ainsi  que  moi  au  reste,  et  nous  l'ai- 
mions avec  raison...  et  puis  c'était  l'empereur 
qui  faisait  les  listes,  ou  bien  elles  lui  étaient 
soumises.  On  ne  pouvait  pas  refuser. 

J'espère  que  les  dames  du  palais  et  les  dames 
pour  accompagner  n'ont  pas  oublié  les  charmes 
de  ces  voyages  maudits  que  nous  faisions  ainsi 
rapidement,  et  dans  lesquels  on  ne  pouvait  em- 
mener qu'une  femme  de  chambre  pour  trois, 
et  quelquefois  pour  quatre  ?  C'était  pour  moi 
une  annonce  terrifiante,  que  ces  voyages-là. 
Celui  de  Gros-Bois  que  je  viens  de  citer  est  un 
de  mes  plus  détestables  souvenirs.  Ceux  qu'on 
faisait  dans  les  châteaux  impériaux  allaient  en- 
core; mais  ceux-ci!...  il  n'y  avait  pas  moyen 
d'y  tenir:  nous  étions,  par  exemple,  près  de 
sept  à  huit  femmes  dans  une  seule  chambre, 
et  une  chambre  dont  je  n'aurais  pas  voulu  pour 
loger  une  personne  de  mon  service  inférieur; 
mais  alors  nous  étions  jeunes,  nous  riions  de 


296  MÉMOIRES 

tout ,  même  de  n'avoir  pas  de  glaces  pour  nous 
coiffer  et  nous  hal)iller  ;  car  ce  n'est  pas  en  avoir 
que  d'en  avoir  une  pour  huit. 

L'impératrice  était  fort  triste  à  cette  chasse, 
chacune  de  nous  devinait  la  cause  de  son  acca- 
blement, et  l'on  en  était  peiné,  car  on  l'aimait. 
Pendant  la  chasse  on  s'en  aperçut  peu  ,  parce  que 
le  froid  pouvait  gonfler  les  paupières  et  rougir  les 
yeux;  mais  au  dîner,  quand  vint  le  soir,  quand 
il  fallut  rire  et  se  parer,  c'est  alors  que  la  dou- 
leur parut  dans  son  amertume.  Pauvre  femme! 
que  de  soupirs  étouffés  !...  que  de  larmes  re- 
tombant sur  le  cœur  !... 

Si  ehe  iornà  la  febile  parola 

Pià  amara  m  dietro  à  rimbombar  sut  euore. 

Le  dîner  fut  triste  ,  quoique  tout  le  monde 
voulût  être  gai.  L'empereur  avait  dit:  Je  veux 
qu'on  s'amuse  '  or ,  on  sait  ce  que  produisent  ces 
ordres-là...  Rerthier  ,  qui  voulait  véritablement 
donner  une  fête ,  et  qui  avait  la  volonté  que  l'em- 
pereur surtout  y  prît  part ,  avait  imaginé  d'avoir 
les  violons  el  la  comédie,  comme  aurait  dit  la  grande 
mademoiselle  ou  madame  de  Motteville...  mais 
même  de  leur  temps,  on  aurait  eu  la  pensée  de 
s'inquiéter  quel  air  joueraient  les  violons  ,  et 
4e  quelle  sorte  d'esprit  on  égayerait  h  royale 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  297 

majesté  qui  aurait  consenti  à  venir  rire  sons  le 
toit  d'un  sujet.  Berthier  crul  avoir  tout  fait  en 
metîant  dans  ses  arrangemens  sa  bonne  volonté, 
et  puis  Brunet.  En  conséquence  nous  nous  ren- 
dîmes aiif'peclacte,  qui  se  donnait  dans  une  char- 
mante petite  salle,  bien  arrangée,  bien  éclairée... 
il  n'y  manquait  que  ce  qui  ne  devait  pas  y  cire. 
Ne  voilà-t-il  pas  que  dans  le  répertoire  de 
Brunet  et  de  Tiercelin ,  puisqu'on  ne  pouvait 
rire  qu'avec  eux,  ils  ne  trouvèrent  que  Cadet- 
Roussel,  maître  de  déclamation  !..  En6n  le  drame 
dans  lequel  il  veut  divorcer  pour  avoir  des  ancê- 
tres !...  Dire  l'embarras  de  tout  le  monde  serait 
inutile  :  on  peut  le  comprendre  ;  mais  celui  de 
Berthier  !..  je  le  vois  encore  !...  là ,  à  droite  de  la 
scène. ..debout. .rongeant  ses  ongles  à  en  faire  jail- 
lir le  sang.,  et  marron  nant  entre  ses  dents  je  ne  sais 
quoi ,  mais  bien  sûr  c'était  au  moins  la  condamna- 
tion à  mort  de  Brunet  et  de  ses  complices  :  je  n'ai 
gardé  aucun  souvenir  plus  présent  que  celui  de  la 
physionomie  de  l'impératrice  et  de  Napoléon  ce 
jour-là.  L'impératrice  se  contenait  avec  peine... 
Quant  à  l'empereur,  il  était  soucieux,  de  mauvaise 
humeur,  et  ne  paraissait  nullement  disposé  à  par- 
tager l' hilarité  de  Berthier,  qui  voulait  probable- 
ment persuader  à  tout  son  auditoire  que  c'était 
fort  plaisant;  et  qui,  par  intervalle,  faisait  en-? 


29^  MÉMOIRES 

tendre  un  bruyant  éclat  (le  rire;  ce  qui  formait  un 
contraste  bizarre  avec  sa  physionomie  consternée. 
Enfin  le  divorce  fut  déclaré...  on  s'y  attendait, 
et  je  ne  puis  rendre  l'effet  que  produisit  celte 
nouvelle  dans  toute  la  France...  dans  le  peuple  et 
dans  la  bourgeoisie;  il  fut  immense.,  pour  eux  c'é- 
tait son  étoile  qui  se  voilait...  pour  la  haute  classe 
il  y  eut  indifférence  parmi  le  plus  grand  nombre; 
mais  en  général  ce  fut  cependant  un  sentiment  de 
bienveillante  tristesse;  et  puis,  dans  l<^s  femmes 
de  la  cour,  dont  cette  vie  de  cérémonie  avait  bien 
un  peu  desséché  le  cœur,  le  plus  grand  nombre, 
à  les  prendre  par  leur  intérêt  personnel,  ne  sa- 
vaient pas  comment  serait  la  nouvelle  venue... 
On  regrettait  déjà  la  bonté  de  Joséphitie  ,  car  une 
voix  qui  ne  sera  jamais  démentie  sera  celle  qui  la 
proclamera  bonne  et  indulgente'. Le  résumé  donc 
de  toutes  ces  impressions,  soit  d'affection  ,  soit 
d'intérêt  personnel  ,  fut  de  produire  une  forte 
stupeur  sur  toute  la  société.  Je  sais  bien  que,  pour 
moi,  j'en  éprouvai  une  peine  profondément  vive, 
et  le  lendemain  même  de  l'événement  je  fus  à  la 
Malmaison.  Madame  la  comtesse  Duchâtel  me  de-? 

»  Le  seul  défaut  qu'on  pouvait  lui  reprocher  était  de  trop 
étendre  cette  bonté  et  d'èlre  un  peu  banale  dans  ses  recom- 
mandations ;  mais  ce  défaut,  si  c'en  est  un,  ne  voila  jamais 
aucune  de  ses  qualite's. 


DE    LA.    DUCHESSE    D  AERANTES.  299 

manda  de  la  mener,  et  nous  y  fûmes  ensemble. 

Une  circonstance  particulièrement  dramati- 
que avait  donné  une  teinte  de  pins  à  cet  épisode 
de  mort ,  terminant  une  vie  si  brillante  des  fa- 
veurs de  la  fortime.  Le  prince  Eugène,  dont  on 
connaît  Tamour  pour  sa  mère,  se  trouvant  alors 
à  Paris,  (hit  remplir  les  fonctions  de  chancelier 
d'état ,  et  ce  fut  lui  qui  porta  le  message  de 
l'empereur  au  sénat... 

—  Les  larmes  de  l'empereur,  dit  le  noble  jeune 
homme,  suffisent  seules  à  la  gloire  de  ma  mère... 

Et  les  siennes!...  comme  elles  étaient  brûlantes 
et  corrosives  dans  cette  horrible  journée!...  Et 
pourtant ,  pour  sa  pauvre  mère  c'était  encore 
une  jouissance,  au  milieu  de  ses  déchiremens, 
de  les  sentir  couler  sur  sa  plaie. 

L'impératrice  reçut  tous  ceux  qui  voulurent 
aller  lui  rendre  leurs  devoirs.  Le  salon,  la  salle  de 
billard,  et  la  galerie  étaient  remplis  de  monde... 
Quanta  l'impératrice,  jamais  elle  ne  fut  autant  à 
son  avantage;  elle  était  assise  adroite  delà  chemi- 
née, au-dessous  du  beau  tableau  de  Girodet, 
mise  très  simplement,  coiffée  d'une  vaste  capote 
verte,  qui  pouvait  au  besoin  lui  servir  de  refuge 
pour  cacher  ses  larmes  qui  coulaient  doucement 
sur  ses  joues  tout  aussitôt  qu'il  arrivait  quel- 
qu'un dont  la  vue  lui  rappelait  les  beaux  nao- 


^w 


3oO  MÉMOIRES 

mens  de  la  Malmaison  ;  ces  temps  du  consulat 
qui  n'eurent,  comme  toutes  ses  joies,  que  quel- 
ques jours  heureux  suivis  de  tant  d'années  de 
souffrances; mais  ce  qui  touchait  à  provoquer  les 
larmes  de  ceux  qui  l'approchaient ,  c'était  l'ex- 
pression profonde  d'une  douleur  déchirante. 
Elle  levait  les  yeux  sur  chaque  personne  qui 
entrait;  elle  lui  souriait  encore...  mais  si 
cette  personne  était  de  son  ancienne  intimité, 
alors  ses  larmes  coulaient  immédiatement  et 
couvraient  ses  joues,  mais  sans  effort ,  sans  au- 
cune de  ces  contractions  qui  rendent  un  visage  de 
femme  si  peu  agréable  quand  elle  pleure...  Sans 
doute,  le  désespoir  de  l'impératrice  Joséphine 
aura  fait  bien  du  mal  à  l'empereur...  eh  bien,  je 
ne  sais  en  vérité  s'il  aurait  résisté  à  cette  expres- 
sion muette  et  déchirante  d'une  âme  à  l'agonie. 
Lorsqu'il  y  eut  moins  de  monde  ,  je  me  hasar- 
dai à  m'approcher  d'elle  '  ;  elle  me  prit  la  main, 
me  la  serra... 

—  Merci ,  me  dit-elle... 

—  Ah  !  madame!... 

Et  je  lui  baisai  la  main...  Ce  seul  mot  m'avait 
été  au  cœur...  Je  n'avais  fait  que  mon  devoir  en 

»  Ce  ue  fut  qu'alors  ,  et  sans  doute  un  peu  tard  ,  que  je 
m'avisai  de  penser  que  ma  compagne  de  voyage  avait  été  mal 
choisie  par  rooi ,  tout  aimable  qu'elle  est, 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  3o  1 

allant  à  la  Malmaison,eti\  m'importait  fort  peu 
que  deux  lèvres  impériales  et  royales  s'entr'ou- 
vrissent  plus  ou  moins  pour  me  sourire  en  ap- 
prenant que  j'avais  été  voir  l'illustre  infortiuiée. 
J'ai  à  cet  égard  un  esprit  très  supérieur  à  la  fai- 
blesse d'une  femme,  et  je  considère  comme 
bassesse  toute  complaisance  pour  flatter  le  pou- 
voir. Je  retournai  quelques  jours  après  à  la 
Malmaison  avec  Joséphine,  que  sa  marraine 
m'avais  dit  de  lui  mener;  cette  fois,  comme 
j'étais  seule,  elle  ne  craignit  point  de  me  laisser 
voir  son  cœur  souffrant ,  et  elle  me  parla  de  ses 
douleurs  avec  une  vérité  qui  avait  quelque  chose 
d'effrayant...  Combien  elle  regrettait  ce  qu'elle 
avait  perdu  !...  mais,  il  faut  le  dire,  l'empereur 
était  ce  qu'il  lui  coûtait  le  plus  d'abandonner.  Ses 
enfans  furent  admirables  pour  elle  dans  ces 
jours  douloureux... 

Au  milieu  de  ces  circonstances  pénibles  pour 
l'empereur,  car  il  aimait  Joséphine  ;  au  mi- 
lieu de  ces  ennuis  de  l'âme.  Napoléon  reçut 
la  visite  de  toute  la  confédération  rhénane.  Le 
roi  de  Saxe,  le  roi  et  la  reine  de  Bavière,  le 
roi  de  Wurtemberg,  et  tout  ce  qui  portait  la  cou' 
ronne  fermée  '  vint  à  Paris  comme  pour  lui  faire 

•  On  mit  une  nuit  sur  une  des  giilles  du  château  une  petite 
affiche  qui  portait  :  Fabrique  de  cires. 


5o2  MÉMOIRES 

une  visite  qu'on  ne  pouvait  trop  qualifier,  car  il 
était  certain  qu'il  avait  non  seulement  divorcé, 
mais  que  son  mariage  était  dissout,  puisque 
l'officialité  avait  prononcé  sa  nullité.  J'ai  eu  à 
cet  égard  des  prises  terribles  avec  le  cardinal 
Maury.  Cette  séparation  de  l'empereur  avec  Jo- 
séphine était  depuis  long-temps  le  vœu,  je  ne 
dirai  pas  de  son  cœur,  parce  que  son  cœur  ne  se 
mettait  de  la  partie  qu'avec  des  raisons  très 
péremptoires ,  mais  au  moins  celui  de  son  rai- 
sonnement, et  par  cela  de  son  ambition  :  pour- 
quoi? je  n'en  sais  rien.  On  pouvait  bien  se 
plaindrequelquefoisdepréférencesplusou  moins 
injustes  de  la  part  de  l'impératrice  Joséphine, on 
pouvait  dire  qu'elle  avait  une  bonté  trop  géné- 
rale ;  mais  que  jamais  une  de  nous ,  à  la  cour  de 
l'empereur,  ait  eu  la  pensée  seulement  que  son 
divorce  pût  avoir  lieu  ,  je  certifie  que  non,  et  je 
certifie  de  même  que  le  jour  où  il  fut  prononcé, 
il  y  eut  un  regret  universel.  Je  ne  m'en  cachai 
pas,  et  cependant  j'étais  alors  souvent  dans  un 
lieu  où  ce  regret  n'était  pas  senti  ;  car  il  faut  ex- 
cepter de  ce  que  je  viens  de  dire,  la  famille  de 
l'empereur...  là  seulement  on  était  presque  con- 
tent de  cet  événement. 

Le  cardinal  Maury  parlait  très  fort  et  très  haut, 
comme  chacun  sait  ;  un  jour,  après  lui  avoir  ré- 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS,  5o5 

pondu  autant  que  possible  à  demi-voix,  je  finis 
aussi  par  me  fâcher,  car  il  prétendait  que  nous 
serions  trop  heureux  si  la  Russie  voulait  nous 
donner  une  de  ses  grandes  duchesses...  et,  en 
même  temps,  il  circulait  sourdement  que  l'im- 
pératrice mère  avait  dit,  avec  douceur,  qu'elle  ai- 
merait mieux  jeter  sa  fille  dans  la  Newa  que  de 
la  donner  à  INapoléon.  Je  trouvais  ridicule  qu'on 
fît  ainsi  la  courbette,  et  que  l'on  fiit  demander 
chapeau  bas  ce  qu'on  pouvait  trouver  près  de 
soi,  en  inspirant  une  grande  reconnaissance.  Je 
développai  mon  idée ,  et  je  m'appuyai  sur  une 
conviction  :  elle  atteignit  le  cardinal. 

—  Tout  cela  est  fort  bien,  me  dit-il;  mais 
comment  trouver  ce  que  vous  dites  en  France? 

—  Tout  auprès  de  vous. 
Il  ouvrit  de  grands  yeux. 

Que  l'empereur  épouse  mademoiselle  Masséna, 
et  il  aura  une  jolie  femme,  jeune,  fraîche,  par- 
faitement élevée  ;  il  récompensera  ainsi  un  an- 
cien vétéran  de  gloire,  il  s'attachera  l'armée  d'un 
lien  indissoluble,  et  il  n'aura  aucune  obligation 
d'alliance  à  ces  rois  tributaires  qu'il  a  trois  fois 
détrônés,  et  qui  croiront  encore  lui  faire  une 
grâce  en  lui  accordant  une  femme  nourrie  dans 
la  haine  de  son  nom  et  du  nôtre. 

C'était  avant  le  divorce  que  je  parlais  ainsi ,  et 


5o4  M]ÉM01RES 

lorsque  mademoiselle  Masséna  était  encore  libre. 
Mon  raisonnement  était  bien  bon,  et  plût  au 
ciel  que  l'empereur  l'eut  suivi  dans  tous  ses 
points!...  Je  sais  que  le  cardinal  lui  en  parla  un 
jour...  il  l'écouta  fort  attentivement,  puis  il  dit: 

—  Comment,  madame  Junot  s'avise  de  tou- 
cher à  ces  questions-la?...  qu'elle  prenne  garde 
qu'elles  ne  lui  brûlent  les  doigts. 

Mais  le  cardinal  n'était  pas  honïme  à  laisser  un 
sujet  une  fois  qu'il  l'avait  abordé,  et  il  continua. 
L'empereur  reprit  alors  son  sérieux  ,  et  dit  : 

—  C'était  une  chose  impossible... 

Et  moi  Je  soutiens  que  c'était  ce  qu'il  avait  de 
mieux  à  faire;  il  avait  un  autre  parti  à  suivre, 
c'était  de  prendre  une  femme  dans  l'une  des  fa- 
milles du  faubourg  Saint-Germain.  A  cette  épo- 
que il  n'en  est  pas  une  si  ulf,  qui  n'eût  fait  chan- 
ter un  Te  Deum  en  réjouissance  de  cet  honneur... 
il  aurait  choisi  une  belle  jeune  fille  pour  en  faire 
une  impératrice,  et  c'est  alors  que  son  système 
de  fusion  aurait  eu  son  accomplissement.  Mon 
idée  est  profonde,  et  à  son  exécution  tenait  la 
vie  de  l'empereur  tout  autant  que  sa  couronne; 
mais  il  n'en  fut  rien...  et  qu'avons-nous  vu? 


DE  LA  DucirnssTt  d'abrantès.  5o5 


CHAPITRE  XII. 


Lucien  Bonaparle. — Décret  qui  retire  au  pape  le  patrimoine 
de  saint  Pierre.  —  CiiarJcs  Musignano. — L'imposition  des 
mains.  —  Le  pape  enlevé  de  Rome.  —  Le  ge'ne'ral  Radet. 

—  Il  passe  par  une  fenêtre.  —  A  genoux  !  le  Saint  Père  va 
donner  sa  hëne'diction  !  —  Ruse  de  guerre.  —  Pie  VII  à 
Grenoble.  —  Le  ge'ne'ral  MioIJIs.  — Lucien,  le  Mécène  des 
artistes.  —  Tusculum.  —  Expatriation.  —  La  tempête.  — 
Fermeté  de  caractère,  —  Le  port  de  Cagliari.  —  Madame 
Lucien  et  ses  enfans  malades.  —  Lucien  et  sa  famille  pri- 
sonniers de  l'Ani/lelerre.  —  Fusées  à  la  Con<rrève.  —  Malte. 

o  o 

—  Le  palais  du  grand-maître  de  l'ordre.  —  Le  capitaine 
Warren.  — Arrivée  à  Plymouth.  —  Politique  anglaisa.  — 
Château  de  Ludiow.  —  Scènes  d'inte'rleur.  —  Banque- 
route. —  Les  sacs  de  diamans.  —  M.  Eoycr  et  la  reine  de 
Naples.  — Bat/tilde  .  reine  des  Francs ,  poème  de  madame 
Lucien.  — Madame  Simon  Candeille.  —  Concerts  intimes. 

—  Madame  Lambert. — M.  Barrère  et  madame  de  Guibert. 
Impartialité. —  M.  Alissau  de  Chazet. —  Dêsinte'ressement. 

Tandis  qae  Napoléon  faisait  casser  son  ma- 
riage par  rofficialiié  de  Paris ,  ses  affaires  allaient 
fort  mal  en  cour  de  Rome  ;  il  trouvait  un  anta- 
goniste  puissant  dans  Lucien,  qui,  reconnaissant 
de  l'asile  que  ie  pape  lui  avait  noblement  accor- 
dé, souffrait  de  le  voir  dépouiller  par  l'empe- 
reur; il  essaya  de  redonner  un  peu  de  vigueur 
ati  cabinet  du  Vatican,  et  Gonzaivi ,  stimulé  par 
lui ,  écrivit  sous  sa  dictée  même  des  lettres  dont 
XIL  20 


3o6  MEMOIRES 

l'empereur  devait  être  étonné.  Pendant  plusieurs 
mois  la  correspondance  entre  le  cabinet  des 
Tuileries  et  celui  de  Rome  fut  active  et  impor- 
tante: il  s'agissait  de  disputer  contre  Napoléon 
et  de  lui  retirer  des  mains  ce  qu'il  tenait  déjà. 
Un  décret  impérial  avait  été  lancé  de  Vienne  à 
Rome,  ordonnant  au  pajDe  de  quitter  la  chaire 
de  saint  Pierre,  car  c'était  l'ordonner  que  de  lui 
ôter  les  États  Romains...  A  la  vérité  il  avait  alors 
la  liberté  de  résider  à  Rome,  où  il  devait  jouir 
d'un  revenu  de  deux  millions. 

— Je  ne  fais  que  lui  reprendre  les  dons  de  Char- 
lemagne,  disait  Napoléon!...  et  puis  je  ne  veux 
plus  en  France  de  l'influence  d'un  prince  étran- 
ger... Cette  influence  est  contraire  à  l'indépen- 
dance de  l'État...  injurieuse  à  son  honneur,  et 
menaçante  pour  sa  sûreté. 

Lucien,  sans  parler  de  la  suprématie  de  la 
cour  de  Rome  qu'il  ne  voulait  pas  plus  que 
l'empereur  voir  régner  en  France,  prétendait, 
avec  justice,  que  le  pape  ne  devait  pas  être  dé- 
pouillé de  son  bien.  Il  parla  si  bien,  que  le  pape, 
touché  de  son  intérêt,  s'attacha  vivement  à  lui. 
Un  jour,  avant  l'arrivée  du  général  Miollis,  le 
pape  officiait  dans  l'u'ie  des  chapelles  de  Saint- 
Pierre  ;  le  cardinal  Gonzalvi  et  le  cardinal  Cacca- 
pialti  faisaient  les  fonctions  de  diacres;  Lucien 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  307 

se  trouva  sur  le  passage  du  saint  père  lorsqu'il 
retournait  à  la  sacristie;  il  avait  près  de  lui  son 
fils  aîné,  Charles  Musignano,  alors  âgé  de  six 
ans  ;  le  pape  s'arrêta ,  et  posant  la  main  sur  la 
tête  de  l'enfant  : 

—  Questo  ragazzo ,  dit  le  saint  père ,  sarà  il 
gonfaloniero  ^  délia  chiesa...  sarà  somiglianie  del 
padre... 

Néanmoins  tous  les  soins  de  Lucien  n'eurent 
aucun  résultat;  le  bref  d'excommunication  com- 
minatoire fut  lancé ,  l'État  Romain  réuni  à  la 
France ,  et  le  sort  du  pape  devint  inquiétant. 

Le  5  juillet  1 809,  Murât,  alors  à  Naples,  trans- 
mit les  ordres  de  l'empereur,  et  le  saint  père  fut 
enlevé  de  Rome  au  milieu  de  la  nuit  par  le  géné- 
ral Radet ,  officier  de  gendarmerie.  Sommé  par 
lui  d'obéir  à  Napoléon  ,  le  pape  répondit  que  sa 
double  dignité  de  souverain  et  de  chef  de  l'É- 
glise le  mettait  hors  de  la  juridiction  de  l'empe- 
reur des  Français. 

—  Ses  prédécesseurs  ont  sauvé  les  miens,  dit-il 
à  l'envoyé  :  c'est  le  seul  souvenir  qu'il  puisse  in- 
voquer. 

Il  s'enferma  dans  monte  Cavallo  ,  revêtit  tous 

•  Ancienne  dignité  que  donnait  l'Église  :  le  mol  csl  vieux: 
gonfalone ,  haimièic ;  gan/alonala  ,  lioiipc  de  gens  suivant 
celte  bannière. 


3oS  MibroiREs 

les  ornemens  pontificaux,  puis  s'asseyant  dans 
un  fauteuil,  il  attendit  paisiblement  l'arrivée  du 
général  Radet.  Celui-ci  se  présenta  à  la  porte 
principale  du  palais;  la  trouvant  fermée,  bien 
qu'elle  le  fût  tout  simplement,  il  entra  dans  l'ap- 
partement du  souverain  pontife  par  une  fenêtre 
du  rez-de-chaussée,  s'empara  de  sa  personne  ;  et 
quoiqu'on  fût  au  milieu  de  la  nuit,  il  le  contrai- 
gnit de  monter  en  voiture  ,  et  l'on  prit  à  l'heure 
même  la  route  de  France.  L'ordre  était  de  le  con- 
duire à  Grenoble... 

En  passant  par  une  petite  ville  des  États  Ro- 
mains, Radet  s'aperçut  que  la  fermentation  des 
esprits  était  à  un  degré  fait  pour  donner  des  in- 
quiétudes à  un  homme  chargé  d'une  mission 
aussi  importante...  On  relayait;  il  presse  les  pos- 
tillons, et  d'autant  plus  qu'il  entendait  autour 
de  lui  des  paroles  menaçantes... 

— A  genoux!  s'écrie-t-il,le  saint  père  va  donner 
sa  bénédiction!... 

Tout  le  peuple  se  prosterne  le  front  dans  la 
poussière...  lorsque  toutes  les  têtes  sont  cour- 
bées, Radet  donne  lui-même  un  violent  coup  de 
fouet  aux  chevaux  ;  la  voiture  est  emportée 
av'ec  la  rapidité  d'une  flèche,  sans  le  concours 
des  postillons,  laissant  le  peuple  de  Yiterbe  ex- 
hnler  les  injures  et  les  malédictions  dont  il  nous 


DE    LA    DUCïIESSE    D  AERANTES.  OOQ 

accablait,  et  qu'il  aurait  peut-être  changées  en  ac- 
tions plus  positives  que  des  paroles...  Transféré 
d'abord  à  Grenoble,  Pie  VII  n'y  demeura  que 
peu  de  temps  :  l'empereur  donna  ordre  qu'il  fût 
conduit  à  Savone  ;  là ,  il  fut  gardé  presque  à  vue 
et  n'avait  aucune  liberté  que  celle  de  dire  la  messe. 

Le  général  Miollis  arriva  à  Rome  et  prit  le 
commandement  de  la  cité  -  reine...  Lucien  s'y 
trouvait  alors  dans  une  étrange  position,  quoi- 
que depuis  son  exil  il  ne  s'occupât  que  de  beaux- 
arts  ,  de  littérature  et  de  l'éducation  de  ses  en- 
fans...  Quoique  sa  vie  fût  admirable  sous  les  rap- 
ports que  je  viens  de  présenter,  il  sentait  que 
la  disgrâce  de  son  frère  le  plaçait  faussement , 
quelque  bien  qu'il  se  plaçât  lui-même.  Adoré 
de  tous  les  artistes ,  qu'il  faisait  travailler ,  qu'il 
aimait,  qu'il  comprenait,  il  était  le  Mécène  de 
tout  ce  qui  était  remarquable  à  Rome ,  et  l'était 
de  leur  choix,  car  Lucien  ne  sera  jamais  aimé 
faiblement  :  c'est  un  être  rare!... 

Depuis  le  départ  du  saint  père  il  s'était  retiré 
à  Tusculum  '  où  il  surveillait  ses  fouilles.  Le  gé- 

I  Où  depuis  on  chercha  à  le  faire  enlever  par  Decesaris  , 
le  fameux  brigand.  Celte  entreprise  manqua  ,  et  son  ami , 
M.  le  comte  de  Cliâtillon  ,  qui  alors  demeurait  avec  lui ,  fut  la 
seule  victime  :  celle  aventure  eut  lieu  en  1818  ,  lorsque  j'étais 
à  Konic. 


5lO  MEMOIRES 

néral  Miollis  le  surveillait  aussi  lui  avec  une 
intolérable  inquisition.  Lucien  n'avait  d'autre  ti- 
tre que  celui  de  frère  disgracié  de  l'empereur  , 
puisque  son  exclusion  de  l'ordre  de  succession 
à  l'empire  le  mettait  pour  ainsi  dire  hors  du 
cercle  de  famille...  Et  pour  cela,  qu'avait-il 
fait  ?...  il  avait  voulu  honorer  sa  parole...  garder 
sa  foi...  être  homme  enfin ^  et  honnête  homme... 
11  ne  s'agit  pas  ici  de  jeter  des  mots  ,  quelques 
sottes  paroles  répétées  d'après  des  ouï-dire  et  ba- 
sées sur  des  bulles  de  savon ,  dans  les  pas  d'un 
être  supérieur  pour  embarrasser  sa  marche  dans 
la  route  de  sa  vie...  heureusement  que  c'est  le 
serpent  rongeant  le  marbre...  Mais  c'est  égal..: 
mon  sang  se  soulève  lorsque  j'entends,  lorsque 
je  lis  des  choses  absurdes  qui  veulent  être  inju- 
rieuses, et  qui,  au  résumé,  ne  servent  qu'à 
montrer  notre  misère  de  sentimens  généreux  et 
nobles. 

Ennuyé  de  la  vie  qu'il  menait  à  Rome,  voyant 
la  domination  impériale  traverser,  franchir  les 
Alpes,  les  Apennins,  pour  venir  le  chercher  dans 
sa  retraite  studieuse  au  milieu  de  sa  nombreuse 
famille,  Lucien  se  détermina  à  quitter  l'Europe. 
Il  écrivit  en  France  au  duc  de  Rovigo  ,  alors  mi- 
nistre de  la  police,  et  demanda  des  passeports 
pour  les  États-Unis.  L'empereur  connut  sa  de- 


DE    LA    DUCHESSE    d' AERANTES.  3ll 

mande  sans  nul  doute,  mais  il  n'y  parut  pas.  Le 
duc  de  Rovigo  répondit  en  envoyant  les  passe- 
ports qui  sanctionnaient  l'expatriation,  l'exil 
enfin  de  Lucien  !.,.  Alors  il  écrivit  à  Naples  pour 
que  Murât  lui  envoyât  un  vaisseau  américain 
qu'il  devait  alors  purger  de  tout  embargo.  Murât 
envoya  le  vaisseau  avec  une  promptitude  et  une 
grâce  toutes  charmantes...  Il  semble  que  Lucien 
leur  faisait  peur  à  tous!...  En  peu  de  temps  le 
vaisseau  américain  arriva  à  Ci  vit  ta-Vecchia. Toute 
la  galerie  de  Lucien ,  ce  qu'il  avait  trouvé  de  pré- 
cieux dans  ses  fouilles  de  Tusculum,  fut  emballé 
dans  des  caisses  par  les  soins  de  M.  de  Châ- 
tillon,  qui  dirigeait  chez  Lucien  tout  ce  qui  avait 
rapport  aux  arts  ;  mais  on  n'emporta  qu'une  por- 
tion des  caisses ,  la  plus  grande  partie  demeura 
chez  Torlogna ,  premier  banquier  de  Rome.  Lu- 
cien emporta  avec  lui  tous  les  portraits  de  fa- 
mille, et  l'on  sait  qu'ils  étaient  nombreux...  il  y 
joignit  celui  du  pape  Pie  VII. 

—  Il  fut  pour  moi  un  ami  hospitalier,  disait-il, 
je  ne  dois  pas  l'oublier. 

Enfin  la  famille  exilée  quitta  Tusculum  pour 
se  rendre  à  Civitta-Veccliia  :  on  était  alors  au 
mois  d'août  1810...  C'était  en  vérité  un  spectacle 
étrange,  que  de  voir  le  frère  de  Napoléon  aban- 
donner l'Europe  pour  aller  chercher  un  asile  dans 


O  1  2  MÉMOIRES 

un  autre  monde  !...  quittant  en  proscrit  les  bords 
paternels  avec  une  âme  patriote ,  un  sang  fran- 
çais, un  coeur  ardent  pour  sa  nation!... 

Les  vents  étaient  contraires.  M.  Stamaty,  con- 
sul de  France  à  Rome ,  émettait  un  avis  que  le 
capitaine  américain  rejetait. 

—  Eh  bien  !  dit  Lucien ,  je  vais  vous  mettre 
d'accord...  nous  allons  partir  ! 

On  partit  en  effet  ;  mais  à  peine  en  mer,  une 
tempête  terrible  fait  rouler  le  vaisseau  dans  ses 
vagues,  et  menace  de  l'engloutir.  Toujours  maître 
de  lui,  toujours  animé  par  le  courage  qui  est  le 
vrai  courage...  celui  du  calme  et  du  sang-froid,  Lu- 
cien reconnaissant  qu'ils  étaient  près  de  Cagliari , 
exigea  du  capitaine  qu'il  les  y  conduisît.  Laprin-  , 
cesse  était  souffrante  ,  les  enfans  étaient  malades  ; 
il  était  donc  important  d'avoir  des  secours,  et  puis 
du  repos.  Lucien  avait  d'ailleurs  des  lettres  de 
Pie  VII,  qui  recommandaient  aux  souverains  de 
l'accueillir  dans  son  exil...  Hélas  !  sa  position  était 
elle-même  assez  recommandable  et  touchante... 
Arrivé  à  Cagliari,  M.  de  Châtillon  descendit  à 
terre ,  et  fut  porter  un  message  au  ministre  du 
roi  de  Sardaigne  pour  que  la  santé  du  port  con- 
statât l'état  de  souffrance  de  la  famille  de  Lucien , 
afin  d'en  obtenir  la  permission  de  descendre 
pour  la  soigner...  Mais  cette  affaire,  très  naturelle 


DE   LA.    DUCHESSE    D  ABRANTÈS.  010 

pour  une  famille  française  d'un  nom  inconnu, 
se  compliquait  étrangement  avec  le  nom  de  Lu- 
cien Bonaparte  ;  aussi  le  ministre  sarde  répon- 
dit-il humblement  que  de  telles  questions  re- 
gardaient entièrement  M.  Hill,  ministre  de  la 
Grande-Bretagne  près  la  cour  de  Sardaigne.  Ce 
fut  en  vain  que  M.  de  Chàtillon  déclina  l'autorité 
de  l'Angleterre  :  on  ne  l'écouta  pas  ;  et  M.  Hill 
prononça  que  M.  Lucien  Bonaparte,  sa  famille, 
le  vaisseau  américain,  tout  enfin,  serait  capturé 

DANS  LE  PORT  MEME  DE  CaGLIARI  ,  PAR  DEUX  VAIS- 
SEAUX ANGLAIS ,  mouillés  à  l'entrée  du  port.  En 
apprenant  cette  décision,  qui  violait  tous  les 
droits  des  gens,  Lucien  pâlit: 

—  Je  ne  m'y  soumettrai  pas ,  dit-il  avec  une 
résolution  qui  partait  d'un  cœur  français... 

Ses  enfiins  étaient  malades,  madame  Lucien 
souffrait...  ce  fut  Lucien  qui  alors  ne  voulut  pas 
permettre  que  sa  famille  descendît  à  terre...  Il 
sentait  une  douleur  brûlante  à  l'âme ,  une  de  ces 
douleurs  qu'elle  devait  éprouver  cette  âme  dont 
j'ai  peint  la  nature,  en  disant  qu'elle  était  de  fer 
et  de  feu,  et  susceptible  des  plus  doux  senti- 
mens...  Quelquefois  il  jetait  un  regard  désolé 
sur  cette  famille  frappée  de  proscription ,  lorsque 
son  chef  devait  avoir  la  tète  ceinte  d'un  bandeau 
de  roi!...  Et  pas  d'asile!...  obligé  de  s'entendre 


3l4  MÉMOIRES 

SOMMER  de  se  rendre  à  une  puissance  ennemie  de 
sa  patrie  !...la  possibilité  même  de  l'expatriation, 
il  ne  l'avait  pas!... 

C'est  ainsi  que  s'écoulèrent  quatorze  jours, 
les  plus  pénibles  peut-être  de  sa  vie  :  —  Il  faut 
partir  cependant,  dit-il  un  jour...  nous  verrons 
s'ils  oseront  exécuter  leur  menace. 

Le  vaisseau  américain  sortit  du  port  de  Ca- 
gliari;  la  veille,  en  voyant  ses  préparatifs,  les 
deux  frégates  anglaises  étaient  sorties  également, 
ne  laissant  par  là  aucun  doute  sur  leurs  inten- 
tions... A  peine  l'Américain  élait-il  à  un  mille  de 
distance  dli  port,  que  l'une  des  deux  frégates 
{la  Pomone ,  capitaine  Barry  )  lui  tira  un  coup 
de  canon  avec  commandement  d'amener...  le  na- 
vire américain  était  vaisseau  marchand,  mais  le 
capitaine  avait  du  coeur,  et  répugnait  à  livrer 
ainsi  celui  qu'il  portait  à  son  bord... 

—  Je  ne  veux  pas  amener,  dit-il  à  son  lieu- 
tenant. 

Pendant  ce  temps  Lucien  rassurait  sa  femme 
et  ses  enfans.  Le  capitaine  Barry,  voyant  ce  si- 
lence, descendit  dans  un  canot  avec  deux  offi- 
ciers, et  vint  lui-même  au  vaisseau  américain 
qu'il  savait  dans  l'impossibilité  de  se  défendre  ; 
c'était  pourtant  l'intention  du  capitaine. En  aper 
cevant  le  capitaine  anglais  dans  son  canot,  il 


DE    LA    DUCHESSE   d'aBRANTÈS.  3i5 

attendit  qu'il  fût  à  la  portée  de  son  pistolet ,  et 
le  mettant  en  joue,  il  allait  le  tuer,  lorsque  Lucien 
lui  retint  le  bras  ,  en  s  écriant  : 

< —  Ah!  malheureux!  qu'allez-vous  faire?... 

Et  frappant  sur  sa  main,  il  en  fit  tomber  le 
pistolet..  Ce  fut  avec  grande  peine  toutefois 
que  le  capitaine  américain  se  rendit...  et  lors- 
que six  soldats  de  marine  avec  quelques  of- 
ficiers vinrent  prendre  possession  de  leur' prise, 
il  serrait  les  poings  en  menaçant...  Je  suis  sûre 
que  cet  homme,  après  son  échange,  se  sera  ar- 
rangé de  manière  à  pouvoir  se  venger...  il  se  sera 
plutôt  fait  corsaire. 

Le  capitaine  Barry  était,  ce  qu'il  est  du  reste 
peut-être  encore ,  si  les  boulets ,  la  hache ,  les 
tempêtes  ont  bien  voulu  le  lui  permettre ,  un 
homme  parfaitement  aimable ,  comme  le  sont  les 
Anglais  quand  ils  sont  aimables  "...  Il  annonça  à 
ses  prisonniers  qu'il  les  conduisait  à  Malte  ;  et 
dans  l'intervalle  du  moment  de  la  prise  à  celui 
de  leur  arrivée ,  il  eut  pour  eux  toutes  les  atten* 
tions  qu'on  peut  avoir  au  milieu  de  la  Méditer- 

'  C'est  une  vcrilé.  Je  ne  crois  pas  possible  de  trouver  un 
homme  plus  ag;réable  dans  ses  manières  ,  dans  sa  parole  ^ 
dans  toute  sa  personne,  qui  soit  plus  gentilhomme  enfin,  et 
plus  convenable  ,  qu'un  Anglais  méritant  ce  nom  que  nous 
avions  jadis,  d'homme  comme  il  faut. 


5 1 6  MÉaioiRES 

raiiée;  mais  comme  toutes  les  bonnes  choses  ont 
un  mauvais  côté,  ce  beau  temps,  ce  ciel  pur, 
cet  air  tiède  et  embaumé,  tout  cela  donna  au 
capitaine  Barry  l'idée  d'une  fête.  On  signalait  déjà 
le  rivage  maltais...  le  capitaine  Barry  commença 
par  donner  un  grand  dîner  à  ses  officiers,  puis  ils 
portèrent  une  foule  de  toasts  à  leurs  prisonniers. 
Cette  profusion  de  santés  troubla  légèrement  la 
raison  du  commandant  britannique,  et  lorsqu'il 
fallut  clore  la  fête ,  il  n'imagina  rien  de  mieux 
que  de  faire  tirer  un  feu  d'artifice  ;  et  avec  quoi 
pensez-vous  qu'il  le  fit?...  avec  des  fusées  à  la 
Congrève...  Comme  tous  les  habitans  de  la  Po- 
mone  avaient  largement  secondé  leur  capitaine, 
les  canonniers  comme  les  autres,  ils  mirent  le 
feu  au  bâtiment.  Leur  danger  les  réveilla,  et  le  feu 
fut  éteint.  Si  le  vaisseau  anglais  eût  sauté,  le 
vaisseau  américain  était  libre...  C'était  un  mode 
étrange  de  libération,  mais  en  raison  de  tous  les 
antécédens,  c'eût  été  une  circonstance  presque 
obligatoire. 

En  arrivant  à  Malte,  la  famille  fut  transportée 
au  lazaret.  Lucien  sollicita,  pour  ses  enfans  et 
sa  femme,  la  permission  d'aller  dans  la  ville  de 
Lavalette  ;  mais  le  gouverneur  de  Malte  ,  qui 
était  alors  un  général  Oxe ,  s'y  refusa  avec  une 
obstination  digne  de  trouver  place  dans  l'histoire 


DE    LA    DUCnïïSSE    d'aBRA.NTÈ3.  01 7 

de  Sainte-Hélène...  Il  semble,  en  vérité,  que  le 
gouvernement  britannique  trouve  une  sorte  de 
gloire  à  se  faire  représenter  par  des  hommes 
cruels...  Quelle  est  cette  politique?...  j'avoue  que 
pour  moi  elle  est  intraduisible...  Se  faire  crain- 
dre, et  craindre  avec  haine,  est-ce  donc  se  faire 
respecter?  Non  ,  non;  voyez  les  colons  tyrans... 
le  nègre  fustigé  se  courbait  jusqu'à  terre  ;  le  jour 
où  il  se  releva  ,  ce  fut  pour  frapper  à  mort. 

Lucien  fut  contraint  de  faire  trois  jours  de 
quarantaine!...  Cette  vexation ,  inutile  dans  son 
but,  une  fois  accomplie,  on  lui  permit  d'aller 
habiter  le  fort  Aciasolli,  où  il  ne  trouva  que  des 
murs  noirs  et  humides...  aucuns  meubles...  pas 
une  chaise...  pas  de  lit!...  Lucien  fut  obligé  d'en 
faire  venir  à  ses  frais  de  la  ville  de  Lavalette... 
Blessé  justement  de  cette  conduite...  trop  fier 
pour  se  plaindre,  car  il  eut  toujours  à  l'âme  une 
fièvre  d'orgueil  pour  sa  patrie,  il  crut  néanmoins 
que  pour  l'honneur  de  ce  même  nom  fi-auçais  il 
devait  blâmer  la  conduite  du  général  Oxe  en- 
vers lui.  Cette  conduite  avait  été  si  indigne  , 
que  les  officiers  de  marine  avaient  réclamé, 
mais  vainement,  auprès  de  lui...  Enfin  la  ré- 
ponse d'Angleterre  arriva  à   iMalte Cette 

réponse  blâmait  le  général  Oxe,  et  ordon- 
nait pour  Lucien  et  sa    famille  un   traitement 


3l8  MEMOIRES 

honorable.  11  fut  transporté  au  château  Saint 
Antoine,  demeure  du  grand  -  maître  dans  les 
beaux  jours  de  l'ordre.  Dans  cette  prison  que 
l'esprit  élevé  de  Lucien  fit  regarder  à  ses  enfans 
comme  une  retraite  un  peu  sévère  seulement,  il 
les  amena  à  y  trouver  de  puissantes  ressources 
contre  l'ennui,  et  il  en  trouvait,  ainsi  que  ma* 
dame  Lucien ,  contre  le  désespoir  en  s'occupant 
de  l'éloigner  de  leurs  enfans.  Là  dans  ce  château 
gothique,  sous  ces  voûtes  ,  ces  vieilles  murailles 
qui  redisaient  tant  de  souvenirs,  qui  frappaient 
violemment  la  pensée  à  chaque  regard  qui  ren- 
contrait la  pierre  ,  Lucien  contraignit  de  nouvel- 
les traditions  à  s'asseoir  à  la  place  des  ancien- 
nes. Ils  jouèrent  tous  un  opéra-comique  de  la 
composition  du  père  Maurice,  précepteur  des 
enfans  de  Lucien...  Pendant  que  les  enfans,  heu- 
reux de  cette  puissante  distraction  ,  entouraient 
le  capucin  en  poussant  de  longs  et  joyeux  éclats, 
l'exilé,  retiré  dans  un  lieu  solitaire, consolait  son 
âme  malade  dans  ses  douces  relations  aves  les  Mu- 
ses; il  travaillait  alors  à  son  poème  de  Charlemagne. 
C'est  à  Malte,  dans  ce  même  château  de  Saint-An- 
toine, qu'ilacomposé  le  beau  chant  duPurgatoire; 
c'est  là  que  son  âme  a  laissé  parier  sa  profonde 
tristesse,  et  que  l'exilé  a  redit  son  chagrin  dans  de 
sublimes  pensées...  Ah!   que  ceux  qui  mécon- 


DE  LA.  DUCHESSE  D  AERANTES.      OlQ 

naissent  l'âme  d'un  homme  vraiment  supérieur 
comme  Français  et  comme  patriote,  sont  eux- 
mêmes  dignes  detre  méconnus!...  qu'ils  ne  se 
plaignent  pas  si  cela  arrivait. 

La  réponse  définitive  d'Angleterre  vint  enfin... 
c'était  en  hiver...  Elle  fut  apportée  par  le  capi- 
taine Warren ,  commandant  la  frégate  la  Prési- 
dente... Il  avait  la  mission  de  transporter  Lucien 
et  sa  famille  en  Angleterre,  et  de  partir  sans  délai. 
—  Je  ne  suis  point  prisonnier  légalement,  dit 
fièrement  Lucien,  et  je  n'obéirai  pas  à  un  ordre 
qui  est  arbitraire  et  illégal.  Je  demande  ma  li- 
berté et  à  poursuivre  ma  route. 

Le  capitaine  Warren  était  un  de  ces  hommes 
à  humeur  impassible  ,  au  regard  glacé  ,  au  sou- 
rire dédaigneux  ,  et  à  la  parole  péremptoire;  il 
avait,  disait-il,  des  ordres...  il  devait  y  obéir. 

Lucien  demanda  alors  comme  faveur  de  partir 
pour  l'Angleterre  avec  le  comte  de  Châtillon  ; 
mais  de  laisser  sa  famille  à  Malte  jusqu'au  prin- 
temps! 11  espérait  qu'arrivé  en  Angleterre  la 
justice  de  sa  cause  frapperait  le  prince  régent,  et 
qu'il  en  obtiendrait  sa  liberté  ;  mais  le  même 
refus  lui  fut  fait  par  le  capitaine  Warren.  Il 
écouta  avec  une  parfaite  indifférence  les  craintes 
du  père  et  de  l'époux  sur  les  dangers  d'une  tra- 
versée pénible  dans  celte  époque  de  l'année  (on 


Û20  MEMOIRES 

était  alors  au  mois  de  novembre  '  )  ,  et  répéta 
seulement  : 

—  J'ai  mes  ordres... 

Le  comte  de  Châtiilon  descendit  au  port  pour 
inspecter  cette  frégate,  tout  y  était  convenable,  et 
la  conduite  des  officiers  de  la  frégate  fut  également 
bien;  il  y  eut  seulement  une  circonstance  de 
cabine  qui  faillit  amener  un  duel  entre  M.  de 
Cbâtillonetle  lieutenant  Curson...  Cette  cabine, 
qui  d'abord  avait  été  réservée  pour  M.  de  Cbâ- 
tillon,  ne  se  trouva  plus  quand  il  fallut  se  cou- 
cber.  Il  voulait  sa  cabine,  et  encore  plus  son  ha- 
mtic...  Enfin  on  lui  en  suspendit  un  dans  la  salle 
à  manger ,  et  tout  fut  arrangé;  mais  il  était  essen- 
tiel de  montrer  de  la  vigueur,  car  on  venait  d'ap- 
prendre que  le  capitaine  Warren  avait  ordre  de 
ne  se  mettre  en  mer  que  parfaitement  armé ,  et 
de  ne  pas  rendre  son  prisonnier  s'il  était  attaqué... 
Il  y  a  tout  un  texte  à  réflexion  dans  un  or- 
dre semblable ,  et  je  ne  pense  pas  que  Lucien 
ait  eu  à  se  féliciter  de  cette  marque  d'intérêt  à  sa 
personne...  Il  partit  enfin  Tâme  navrée,  abattue, 
et  remplie  de  cette  tristesse  amère  qui  fait  tout 
regarder  avec  déajoût  autour  de  soi...  La  traver- 
sée  fut  mauvaise,  dangereuse  même;  on  fit  un 

»  Novembre  iSio. 


DE    LA    DUCHESSE    D  AERANTES.  Ô2l 

détour  prodigieux  pour  éviter  les  côtes  de  France, 
et  pendant  six  semaines,  ballottés  par  les  vents  et 
les  vagues ,  ayant  son  grand  mât  brisé, la  frégate 
qui  portait  Lucien  et  sa  famille  fut  presque  tou- 
jours au  moment  de  périr.. .  Le  passage  du  dé- 
troit surtout  fut  terrible,  et  la  navigation  de 
l'Océan  bien  plus  fatigante  encore  que  celle  de 
la  Méditerranée...  Enfin  ils  arrivèrent  à  Ply- 
mouth.  Le  caractère  sévèrement  hautain  du  ca- 
pitaine Warren  leur  avait  rendu  le  voyage  en- 
core plus  pénible.  Dédaignant  de  se  plaindre 
par  dignité  pour  lui-même,  Lucien  espérait  au 
moins  que  son  pied  allait  toucher  une  terre 
hospitalière,  et  il  avait,  dans  cette  pensée  ,  fait 
taire  son  ressentiment  ;  mais  il  lui  restait  à  ap- 
prendre que  jamais  la  politique  britannique  n'ac- 
corde qu'à  condition.  Arrivé  devant  le  port  de 
Plymouth,  quoiqu'il  fît  un  temps  affreux  ,  on  ne 
voulut  pas  permettre  au  vaisseau  d'entrer...  La 
tempête  redoubla  pendant  la  nuit...  Elle  était 
effrayante...  il  semblait  que  les  élémens  fussent 
conjurés  pour  ajouter  aux  peines  de  l'infortuné 
repoussé  du  kid  paternel...  Battue  par  un  temps 
furieux,  la  frégate  chassait  sur  son  ancre  qu'elle 
finit  par  briser...  Elle  était  au  milieu  des  rochers... 
la  pluie  tombait  à  torrens...  l'orage  se  jouait  du 

XII.  21 


322  MÉMOIRr.S 

bâtiment  comme  d'une  toupie  qu'il  faisait  tour- 
ner ;  madame  Lucien  tout  en  larmes  demandait  à 
genoux  à  Dieu  de  sauver  ses  enfans.  Une  ancre 
restait  encore...  elle  fut  jetée ,  et  la  famille  fut 
sauvée...  Avec  quel  bonheur  Lucien  éleva  au 
ciel  ses  mains  reconnaissantes!...  En  descendant 
à  terre  après  cette  horrible  nuit ,  il  trouva 
M.  Mackensie,  messager  d'État,  qui  l'accueil- 
lit avec  tous  les  égards  qu'il  pouvait  deman- 
xler.  Il  lui  offrit  de  partir  sur  l'heure  même 
pour  Londres ,  ayant  ordre  de  son  gouver- 
nement de  lui  offrir  le  droit  d'asile  et  l'hospi- 
talité la  plus  étendue.  M.  Mackensie  appuya  sur 
ces  offres,  et  les  accompagna  de  politesses  per- 
sonnelles telles  que  pouvait  le  faire  un  gentil- 
nomme  an£;lais. 

Lucien  eut  dans  cette  circonstance,  comme 
toujours,  la  plus  noble  et  la  plus  admirable  con- 
duite. Il  remercia,  mais  froidement,  et  avec 
dignité. 

—  Je  suis  prisonnier  illégalement,  dit-il  à 
M,  Mackensie ,  je  proteste  contre  tout  ce  qui  a 
été  fait  envers  ma  famille  et  envers  moi  depuis 
ma  sortie  du  port  de  Cagliari...  Je  demande  à 
continuer  ma  route  ;  jusque  là,  monsieur,  je  re- 
fuse TOLT  ce  que  m'offre  le  gouvernement 
anglais,  car,   poursuivit-il  fièrement,    je  n'ac- 


DK    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  323 

cepterai  rien  d'un  gouvernement  ennemi  de  mon 
pays ,  et  qui  fait  la  guerre  à  mon  frère. 

—  Alors,  dit  M.  Mackensie,  toujours  poliment, 
mais  avec  plus  de  froideur,  je  suis  obligé  de 
remplir  ma  mission. 

Et  dès  le  lendemain  Lucien  fut  conduit  au 
château  de  Ludlow,  antique  et  sinistre  demeure, 
où  il  fut  remis  à  la  garde  de  lord  Poivis  \  lord  du 
comté  de  Salop ,  et  beau-père  du  duc  de  Cum- 
berland.  Il  avait  la  mission  de  déterminer  Lu- 
cien à  se  mettre  contre  l'empereur.  L'Angleterre 
comptait  beaucoup  sur  cette  entreprise  impor- 
tante ;  elle  ne  connaissait  pas  l'homme  auquel 
elle  s'adressait. 

Alors,  et  sur  ses  refus  constans,  sa  captivité 
devint  plus  rigoureuse ,  et  on  ne  lui  accorda 
que  deux  milles  de  rayons  autour  de  sa  demeure. 
Seulement  il  obtint  de  quitter  Ludlow,et  il  acheta 
une  propriété  sur  la  roule  de  Worcester  ;  c'était 
un  joli  château ,  ayant  un  parc,  une  serre-chaude, 
et  tout  cet  entourage  de  confortabilité  qui  existe 
partout  en  Angleterre  dès  qu'il  est  question  de 
la  vie  intérieure.  Cette  propriété  appartenait  à 
M.  de  Lamotte,  français  établi  en  Angleterre, 

I  Ludlow,  capitale  du  comte  de  Salop:  c'est  ce  qu'on 
appelle  Burow-Pourri,  entièrement  min.sLe'iiel.  Les  enfans 
d'Edouard  ont  habite  le  cliâteau  de  Ludlow. 


324  MEMOIRES 

et  coûta  à  Lucien  la  somme  de  dix-huit  mille 
gainées  (quatre  cent  mille  francs).  Une  fois  maî- 
tre de  Thorngrowe  ',  il  régla  la  vie  de  famille  qu'on 
devait  mener  dans  cette  nouvelle  retraite  ,  et  elle 
fut  ce  que  devait  être  une  chose  de  cette  nature, 
ordonnée  par  un  homme  supérieur  tel  que  Lu- 
cien. Il  fit  d'abord  arranger  convenablement  le 
château;  tous  les  portraits  de  famille  furent  sus- 
pendus dans  le  salon  ,  avec  celui  du  pape  qui , 
ainsi  que  lui  ,  pauvre  exilé,  priait  pour  le  retour 
dans  la  patrie!...  Son  amour  pour  les  arts  et  pour 
les  sciences  s'accrut  encore  dans  cette  retraite 
où  le  sort  le  rejetait  comme  dans  un  port  ami; 
Il  avait  toujours  aimé  l'astronomie,  il  la  cultiva 
avec  aptitude;  un  observatoire  fut  construit; 
bientôt  un  succès  complet  justifia  cette  ardeur 
d'étude.  Lucien  toujours  constant  dans  la  pour- 
suite de  ce  qu'il  entreprend ,  passait  une  grande 
partie  de  sa  vie  dans  son  observatoire...  Un  jour 
il  signala  une  nouvelle  planète  dans  la  voie  lac- 
tée... en  effet  il  ne  s'était  pas  abusé ,  et  cette  dé- 
couverte lui  appartient.  C'est  alors  qu'il  se  dé- 
cida à  faire  des  Éphémérides...  Ayant  été  voir  le 
beau  téloscope  d'IIerscheld  %  il  le  lui  acheta  pour 

*  Buisson  d'épines. 

'  La  fille  crHerscheld  est  presque  aussi  habile  que  son  père. 
Au  moment  où  Lucien  était  chez  lui,  c'était  elle  qui  écrivait 
les  calculs  tandis  que  tous  deux  les  faisaient. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  325 

la  somme  de  cinquante  milîe  francs.  C'est  ainsi 
que  Thorngrowe devint  un  lycée; on  y  jouait  la 
comédie.  Lucien  composa  même  plusieurs  piè- 
ces pour  leur  théâtre:  dans  le  nombre  il  faut 
mettre  la  tragédie  de  Clotaire ,  qui  est  vraiment 
un  bon  ouvrage.  C'est  à  Thorngrowe  qu'il  termina 
son  poème  de  Charlemagne ,  et  qu'il  fit  celui  de 
la  Cirnéide  ,  ainsi  que  plusieurs  odes  et  quelques 
autres  œuvres.  Clotaire ,  qui  est  le  sujet  de  no- 
tre histoire,  fut  représenté  sur  le  théâtre  de 
Thorngrowe  devant  un  auditoire  de  plus  de 
deux  cents  personnes  ;  mais  le  ministère  étant 
son  ennemi ,  il  ne  voulut  avoir  aucun  tory,  et  ne 
fit  inviter  que  la  bourgeoisie  des  environs.  Comme 
il  était  auteur,  il  voulut  juger  de  l'effet  de  la 
pièce  et  n'y  prit  pas  de  rôle  ;  ce  fut  le  comte  de 
Cbâtillon  qui  remplit  celui  de  Clotaire ,  Clotilde 
fut  très  bien  jouée  par  madame  Lucien ,  les  deux 
enfans  furent  représentés  par  Paul  et  Charles 
Bonaparte  ;  la  femme  de  Clotaire  ,  par  la  prin- 
cesse Gabrielli',  et  Sigeric  ,  confident  de  Clo- 
taire, par  ladyStuart  '.  Madame  Lucien,  m  a-t  on 

,  CharloUe  Bonaparte  ,  fille  de  Lucien  et  de  sa  première 
femme. 

'  Également  fille  de  Lucien  et  de  sa  première  femme.  La 
rareté  d'aclcurs  fil  qu'elle  remplit  uu  rôle  d'homme  dans 
Clotairç. 


326  MÉMOIRES 

dit,  était  remarquablement  belle  dans  le  rôle 
de  Clotilde,  et  je  n'ensuis  pas  surprise,  car  elle 
est  belle ,  et  ce  costume  ajoute  à  la  beauté... 
Je  ne  sais  pourquoi  je  suis  presque  certaine 
que  Ludlow,  première  prison  des  enfans  d'E- 
douard,  a  donné  à  Lucien  l'idée  de  la  pièce  de 
Clotaire. 

La  vie  de  Thorngrowe  était  extrêmement  ani- 
mée, chacun  y  travaillait...  tous  les  dimanches 
il  y  avait  une  sorte  d'examen ,  on  apportait  tout 
ce  qui  avait  été  fait  pendant  la  semaine ,  et  il 
y  avait  un  concours,  puis  un  concert;  les  jeunes 
filles  chantaient ,  M.  de  Châtillon  jouait  du  vio- 
lon ,  et  le  père  Maurice  tenait  le  piano. 

Le  père  Maurice  est  un  homme  fort  spirituel 
et  ayant  cet  esprit  qui  mord  à  tout  :  il  est  bon 
musicien,  possède  des  connaissances  fort  éten- 
dues, et  peut  dignement  remplir  les  fonctions 
de  précepteur  auprès  des  enfans  du  prince  de 
Canino  ;  mais  il  a  un  inconvénient  positif,  qui 
le  gêne  dans  quelque  chose  qu'il  entreprenne  : 
c'est  son  nez  :  jamais  il  ne  s'en  est  vu  de  si  long 
dans  ce  monde  ,  le  lieu  où  se  voient  les  longs 
nez,  puisque  dans  l'autre  chacun  y  est  camard. 
Eh  bien  !  même  là  le  père  Maurice  ne  le  sera 
pas;  je  vous  dis  que  ce  n'est  pas  un  homme  qui  a 
un  nez,  c'est  un  nez  qui  a  un  homme.  Toujours  est- 


DE    LA.   DUCHESSE    D  AERANTES.  O27 

il  que  ce  nez  est  bon  musicien,  bon  géomètre, 
et  qu'il  parle  bien. 

J'ai  dit  qu'à  Thorngrowe  tout  le  monde  tra- 
vaillait. La  princesse  de  Canino,  stimulée  par 
l'exemple,  composa  un  poème  dont  le  sujet  était 
Bathilde  ,  reine  des  Francs.  Il  est  bien  fait ,  en  dix 
chants,  en  vers  de  dix  syllabes  et  à  rimes  libres. 
Il  donna  lieu  à  un  fait  étrange  ,  dont,  au  reste ,  je 
ne  crois  pas  l'empereur  capable,  mais  qui  prouve 
jusqu'à  quel  point  la  flatterie  était  basse  et  vile 
autour  de  lui.  IMonsieur  de  Chàtillon  faisait  en 
même  temps  V Odyssée  de  Lucien  ou  L'Exilé^  pe- 
tit poème  en  trois  chants  :  il  travaillait  aussi  aux 
compositions  de  Charlemagne  et  de  Bathilde,  au 
nombre  de  48  dessins ,  tous  composés  par  lui. 
Tous  ces  dessins,  qui  devaient  rendre  parfaite- 
ment la  pensée  de  l'auteur,  puisqu'ils  étaient  faits 
sous  ses  yeux,  se  gravaient  en  même  temps  à 
Londres  chez  le  célèbre  Heatli\  mais  la  restaura- 
tion en  arrêta  la  suite. 

La  retraite  de  Lucien  était  donc  embellie  par 
tout  ce  qui  rend  la  vie  et  la  douleur  plus  légères. 
Il  vivait  en  vrai  sage  ;  non  pas  en  faisant  la  cari- 
cature d'une  existence  vraiment  philosophique, 
mais  comme  Bion  ou  bien  comme  Épicure.  Cette 
manière  d'être  fit  du  bruit  en  Angleterre  :  elle  ex- 
cita la  curiosité  à  un  degré  très  vif ,  mais  il  se  ren* 


Z'àS  BliMOlRES 

ferma  toujours  dans  une  dignité  calme  et  natu- 
relle qui  ne  pouvait  que  l'honorer.  Le  duc  de 
IȔorfolk,  le  premier  pair  d'Angleterre,  voulut  le 
connaître,  et  fut  à  Thorngrowe  :  il  enchanta  toute 
la  famille:  gai ,  aimable,  spirituel ,  il  gagna  l'af- 
fection de  tous  les  exilés  dans  les  trois  jours  qu'il 
demeura  avec  eux.  A  quelque  temps  de  là,  se 
trouvant  dans  le  voisinage,  à  Worcester ,  Lucien 
l'apprit,  et  lui  envoya  le  comte  de  Châtillon  pour 
lui  faire  ses  complimens.  Jamais  je  n'oublierai  la 
scène  dont  celui-ci  fut  témoin ,  et  qu'il  m'a  ra- 
contée. 

Le  duc  de  Norfolk  est  excessivement  gros  : 
lorsque  M.  de  Châtillon  entra  dans  la  chambre 
où  était  Sa  Grâce,  il  la  trouva  assise ,  position 
peu  favorable,  comme  on  sait,  aux  tailles  sphé- 
riques  ;  mais  ce  n'eût  été  rien  sans  les  deux  con- 
vives qui  lui  tenaient  compagnie,  et  faisaient  res- 
sortir étrangement  cette  digne  rotondité  :  c'était 
deux  énormes  chiens,  qui,  du  reste,  jamais  ne 
quittaient  le  duc.  Ils  étaient  là,  assis  sur  leurs 
derrières ,  sur  une  chaise ,  ayant  leur  couvert 
mis  devant  eux,  comme  auraient  pu  l'avoir  deux 
gens  à  deux  pieds ,  et  mangeant  avec  gravité  et 
propreté;  donnant  la  patte,  sans  dire  :  Shack 
liand  ,  par  exemple  ;  mais  aussi  bien  élevés  que 
peuvent  l'être  deux  matins...  Le  duc,  voyant  l'é- 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.-  329 

tonnement  de  M.  de  Châtillon ,  fit  l'apologie  de 
ses  chiens, et  l'assura  qu'ils  étaient  ses  meilleurs 
amis. 

A  cette  époque  de  la  captivité  de  Lucien  en 
Angleterre  (fin  de  1 8i  i) ,  il  éprouva  un  nouveau 
malheur  :  il  semblait  que  la  fatalité  voulut  le 
briser  et  le  faire  passer  par  son  creuset  pour 
l'épurer...  Un  monsieur  Lemesurier,  banquier, 
lui  fit  banqueroute  d'une  somme  de  3oo  mille 
francs.  Lucien  n'a  jamais  eu  une  grande  fortune, 
dans  aucune  époque  de  sa  vie  ,  pas  même  lors  du 
fameux  traité  de  Badajoz  :  il  en  a  été  alors  de  xes 
sacs  de  diamans  comme  de  ceux  qui  étaient  trop 
gros  pour  que  je  les  portasse.  Toujours  est-il 
qu'à  la  perte  de  ces  3oo  mille  francs,  il  ne  put 
opposer  d'autre  ressource  que  la  vente  de  l'écrin 
de  madame  Lucien.  Cet  écrin  avait  été  déposé, 
pour  plus  de  sûreté,  entre  les  mains  deTorlogna, 
premier  banquier  de  Rome.  Lucien  ayant  be- 
soin de  ces  bijoux,  envoya  en  Italie  M.  Boyer, 
neveu  de  sa  première  femme,  et  digne  en  tout 
de  sa  confiance.  M.  Boyer  partit  donc  d'An- 
gleterre, et  fut  débarquer  à  Naples;  la  reine  y 
était  seule  alors:  il  fut  d'abord  charmé  de  l'ap- 
prendre; il  lui  semblait  qu'aucun  regard  étran- 
ger ne  l'empêcherait  alors  d'accueillir  l'envoyé 
d'un  frère...  et  d'un  frère  malheureux,,,  mais 


350  MÉMOIRES 

M.  Boyer  raisonnait  comme  un  honnête  hom- 
me ,  et  la  reine  de  Naples  était  à  une  école  où  ces 
beaux  sentimens-là  ne  sont  que  de  la  niaiserie  : 
elle  le  lui  prouva  bientôt.  D'abord  il  fit  une  qua- 
rantaine :  une  quarantaine ,  bon  Dieu  !  en  venant 
d'Angleterre!...  oui  certainement.  Peut-être 
craignait -elle  qu'il  ne  fût  quelque  peu  ivigli... 
Pour  le  purger  de  cette  peste ,  elle  le  fit  donc 
demeurer  plusieurs  Jours  au  lazaret^  et  lorsqu'il 
en  sortit ,  ce  fut  pour  être  conduit  dans  une  au- 
berge, accompagné  de  deux  agens  de  police! 
probablement  que  c'était  déjà  un  honneur  que 
d'être  sergent  de  ville  alors  à  Naples...  En  vérité, 
on  croit  rêver  !... 

Dans  le  même  moment  où  elle  accordait  à 
l'envoyé ,  au  parent  de  son  frère ,  une  si  douce 
hospitalité ,  la  reine  vit  arriver  une  personne  qui 
depuis  long-temps  était  en  dissidence  avec  elle 
sur  sa  manière  arbitraire  de  gouverner:  c'était  Mu- 
rat.  En  apprenant  que  M.  Boyer  était  traité  de  cette 
façon  ,  il  courut  lui-même  à  l'auberge ,  où  il  était 
en  manière  de  prisonnier,  s'empressa  de  délivrer 
le  neveu  de  son  beau-frère,  et  de  lui  donner  toute 
facilité  pour  aller  à  Rome.  M.  Boyer,  arrivé  à 
Rome ,  y  remplit  sa  mission ,  retourne  à  Naples , 
s'y  rembarque,  et  retourne  en  Angleterre  à  tra- 
vers mille  dangers  ,  après  avoir  été  dix  fois  au 


1)E   LA.   DUCHESSE   b'aBRANTÈS.  33 1 

moment  de  périr,  avoir  fait  naufrage,  et  couru 
de  ces  périls  qui,  en  mettant  l'homme  aux  prises 
avec  la  destinée ,  montrent  alors  ce  qu'il  possède 
de  force  et  de  courage. 

J'ai  parlé  tout  à  l'heure  du  poème  de  madame 
Lucien  ;  voici  un  fait  qui  prouve  à  quel  point 
ceux  qui  entouraient  l'empereur  le  servaient  par- 
fois par-delà  ses  ordres,  et  combien  aussi  lui- 
même  écoutait  trop  des  impressions  de  rancune 
que  son  grand  cœur  aurait  dû  rejeter. 

Dans  le  courant  de  l'été  de  1811,  il  arriva  à 
Thorngrowe  un  homme  qui,  ayant  autrefois  ren- 
contré madame  Lucien  chez  plusieurs  de  ses 
amis,  venait  réclamer  d'elle  un  souvenir;  ma- 
dame Lucien  et  Lucien  lui-même  furent  touchés 
de  cette  démarche.  M.  D s  fut  très  bien  ac- 
cueilli, et  reçut  à  Thorngrowe  la  plus  noble  hos- 
pitalité ,  celle  de  la  confiance  et  de  l'intimité  dans 
une  famille  unie  et  nombreuse.  Il  fut  de  toutes 
les  lectures  pendant  les  dix  jours  qu'il  passa  au 
milieu  d'elle,  connut  tous  ses  projets  littéraires. 
Voici  quel  fut  le  résultat  de  cette  confiance. 

Le  poème  de  madame  Lucien  était  presque 
achevé  :  encore  quelques  mois ,  et  elle  avait  le 
noble  orgueil  de  voir  son  nom  rendu  célèbre 
littérairement,  à  côté  de  celui  de  Lucien.  C'était 
un  sentiment  non  pas  pénible  peut-être,  mais 


Où  2  MEMOIRES 

désagréable  pour  l'empereur  :  il  y  parut  bientôt. 

A  peine  y  avait -il  trente -six  heures  que 
M.  D s  était  de  retour  de  Londres ,  que  ma- 
dame Simon  Candeille  fut  mandée  au  ministère 
de  la  police,  et  qu'il  lui  fut  ordonné  de  faire  un  ro- 
man dans  le  style  épique,  dont  le  sujet  serait  Ba- 
i/iilde,  reine  des  Francs  :  on  se  chargeait  du  reste 
de  mettre  un  grand  luxe  typographique  à  l'ou- 
vrage; quant  à  elle,  de  la  célérité  surtout ,  voilà 
ce  qu'on  lui  demandait.  Elle  fut  docile  ;  et  trois 
mois  n'étaient  pas  écoulés  ,  qu'il  parut  un  roman 
de  madame  Simon  Candeille ,  intitulé:  Balliilde  , 
reine  des  Francs  ,  entièrement  semblable ,  même 
pour  les  épisodes,  au  poème  de  madame  Lucien; 
ce  qui  est  facile  à  croire ,  puisque  le  plan  et  les 
notes  de  l'ouvrage  avaient  été  fournis  à  madame 
Candeille.  Son  roman  n'en  était  pas  meilleur 
pour  cela,  car  elle  n'est  pas  heureuse  dans  ce 
genre  d'ouvrages.  Du  reste,  on  l'avait  aidée  puis- 
samment ;  l'impression  était  superbe  ;  les  dessins 
étaient  faits  par  Girodet,  et  les  articles  de  jour- 
naux ne  manquèrent  pas  en  leur  lieu. 

Il  était  clair  ,  après  une  telle  aventure ,  que  le 
poème  de  madame  Lucien  devait  demeurer  dans 
son  portefeuille.  Que  serait-elle  venue  demander 
au  monde  littéraire?  elle  n'aurait  joué  en  ce  mo- 
ment que  le  rôle  d'une  plagiaire,  tandis  qu'elle 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBUANTÈS.  353 

en  était  la  victime...  Elle  garda  le  silence,  et  fit 
bien:  son  poème  fat  imprimé  en  i8i5,  et  eut 
beaucoup  de  succès. 

Et  c'est  pourtant  à  celte  même  époque  que 
Lucien  résistait  aux  séductions  qui  lui  étaient 
offertes  pour  élever  un  parti  contre  son  frère  et 
sa  patrie...  O  justice  des  hommes,  êtes -vous 
donc  si  respectable  !... 

...  Je  ne  sais  si  ce  malheureux  divorce  avait  in- 
flué sur  notre  humeur  personnelle  ;  mais  jamais 
Paris  ne  fut  plus  triste  au  milieu  des  plus  belles 
fêtes  que  l'empire  ait  vu  donner,  à  l'exception 
de  celles  du  mariage  et  du  couronnement.  Tous 
ces  rois  qui  encombraient  les  avenues  du  palais 
impérial  nous  glaçaient  sans  nous  inspirer  ce 
respect  obhgé  qu'exige  la  royauté.  Nous  nous  en 
prenions  à  tous  de  notre  méchante  humeur.  La 
cour  était  comme  désunie  ;  il  n'y  avait  aucun 
point  central  de  réunion.  C'était  en  vain  que  la 
reine  de  Naples  logeait  aux  Tuileries  '  :  elle  n'était 
pas  aimée  à  la  cour  de  son  frère  ;  et  quoique  émi- 
nemment flatteurs,  nous  sommes  de  mauvais  hy- 
pocrites. La  reine  Ilortense  était  aimée  et  aimée 
bien  réellement  ;  on  le  voyait  sans  peine  aussitôt 

»  Elle  y  logea  en  arrivant  de  Naples.  Celait  le  roi  de  Saxe, 
ou  le  roi  de  Bavière  qui  logeait  à  lÉlysee.  Elle  y  demeura 
cependant  avant  de  retourper  à  Naples, 


334  MÉMOIRES 

qu'elle  réunissait  quelques  personnes  chez  elle: 
on  y  était  à  l'aise  ;  elle-même  y  mettait  tout  le 
monde;  on  faisait  de  la  musique,  on  causait,  on 
jouait  au  billard,  on  dessinait,  enfin  on  s'y  amu- 
sait, ce  qui  n'est  jamais  arrivé  chez  la  reine  de 
Naples,  excepté  les  jours  de  bals,  si  ce  n'est  lors- 
qu'elle chantait  des  duos  avec  le  grand-duc  de 
Wurtzbourg  :  je  n'ai  de  ma  vie  entendu  quelque 
chose  de  plus  boutfon  (  ce  n'est  pas  bouffe  que 
je  veux  dire)  que  l'assemblage  de  leurs  deux 
voix...  et  ils  n'avaient  pas  la  moindre  peur...  ils 
chantaient ,  là,  tous  deux ,  comme  s'ils  avaient  eu 
une  voix  pour  cela  ;  et  pourtant  Dieu  sait  ce  que 
c'était  que  ces  voix  ! . . .  voix  de  princes ,  s'il  en  fut 
jamais.'  Oh!  c'était  une  drôle  de  chose  que  les 
concerts   intimes  de  S.  A.  I.  la  princesse  Caro- 
line !...  Elle  avait  cependant  plusieurs  de  ses 
dames  qui  devaient  lui  apprendre  ce  que  c'était 
que  la  bonne  musique ,  et  madame  Lambert  à 
elle  seule  lui  fiùsait  tout  un  avertissement.  Je  n'ai 
jamais  compris  pourquoi  madame  Lambert  n'a- 
vait pas  fait  partie  de  la  maison  de  la  reine  Hor- 
tense,  lors  de  la  formation;  elle  si  bonne  musi- 
cienne, peignant  à  ravir,  aimant  les  arts...  Elle 


'  On  disait  que  La  Foi  est,  chanteur  de  l'Opéra,  avait  une 
voix  de  bois.  Le  rapprochement  pourrait  aussi  se  faire  ici. 


DE  LA  DUCHESSE  d' AERANTES.      335 

aurait  été  un  agrément  de  plus  dans  la  cour  de 
la  reine,  où  se  trouvaient  déjà  plusieurs  per- 
sonnes charmantes. 

Ce  souvenir  me  ramène  sur  une  chose  qu'il  me 
faut  redire  pour  la  rétablir  en  son  état  de  justice. 
Tout  le  monde  peut  errer,  mais  il  est  toujours 
temps  et  toujours  bien  de  réparer. 

En  parlant  de  madame  de  Villeneuve,  dame 
pour  accompagner  la  reine  Hortense ,  en  me  lais- 
sant aller  à  en  dire  tout  le  bien  que  j'en  pense  et 
qu'elle  mérite,  j'ai  en  même  temps  raconté  un 
fait  qui  était  venu  jusqu'à  moi  par  une  personne 
à   laquelle  je   pensais  pouvoir  accorder  toute 
croyance  :  i  l  s'agissait  de  madame  de  Guibert,  mère 
de  madame  de  Villeneuve  et  veuve  du  célèbre 
Guibert.  On  m'avait  assuré  qu'elle  avait  épousé 
Barrère.  Je  n'ai  rien  à  objecter  contre  M.  de  Bar- 
rère  ;  il  peut  être  fort  bien  de  tous  points ,  et 
même  au  demeurant  le  meilleur  fils  du  monde; 
mais  il  est  de  fait  que  si  j'avais  envie  de  me  re- 
marier (  ce  qu'à  Dieu  ne  plaise),  j'en  choisirais 
un  autre  que  lui.  J'avais  donc  parlé  de  mon  cha- 
grin de  voir  une  personne  du  nom  de  madame 
de  Guibert  le  quitter  pour  en  prendre  un  que 
nos  troubles  politiques  ont  trop  malheureuse- 
ment signalé.  Depuis,  mieux  informée,  j'ai  su 
que  madame  de  Guibert  n'avait  pas  épousé  M.  de 


336  MÉMOIRES 

Barrère,  et  que  la  chose  était  complètement  et 
faussement  injuste.  Je  professe  trop  d'estime  pour 
sa  fille  et  son  gendre  pour  ne  pas  rectifier  une 
semblable  erreur.  C'est  plus  qu'un  acte  d'amilié, 
c'est  justice. 

Madame  de  Guibert  est  non  seulement  de- 
meurée fidèle  à  son  nom,  mais  au  culte  constant 
qu'elle  rendit  toujours  à  la  mémoire  de  M.  de 
Guibert ,  dont  le  nom  français  est  toute  une 
gloire  pour  sa  patrie  :  une  de  ses  occupations 
chéries  était  même  de  faire  faire  sous  ses  yeux 
une  édition  des  OEuvres  de  M,  de  Guibert.  Les 
militaires  doivent  l'en  remercier  ainsi  que  les 
littérateurs.  Cette  première  édition  est  épuisée. 
Madame  de  A^illeneuve,  sa  fille,  a  le  projet  de 
publier  une  édition  complète  des  OEuvres  de  son 
père,  et  nous  devons  tous  la  prier  de  donner 
suite  à  ce  projet. 

Monsieur  et  madame  de  Villeneuve  possèdent 
la  belle  et  charmante  terre  de  Chenonceaux, 
qu'ils  habitent  presque  constamment.  Chenon- 
ceaux est  dans  le  fait  un  attrayant  séjour,  et  il 
le  devient  plus  encore  quand  on  a  le  bonheur 
de  connaître  ses  maîtres. 

Je  ne  connais  rien  de  plus  absurde  que  les 
faiseurs  de  mémoires  infaillibles...  de  ces  esprits 
à  pudeur  rétroactive  qui  croient  qu'il  est  de  leur 


DE   LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  OJ-J 

dignité  d'historien  de  ne  pas  dire  :  Je  me  suis 
trompé...  Et  pourquoi  non?  pourquoi ,  lorsque  la 
preuve  d'une  erreur  nous  est  soumise,  pour- 
quoi ne  pas  la  signaler?...  Je  dirai  plus;  il  y  a 
non  seulement  dans  cette  action  la  dignité  du 
devoir^  mais  il  y  a  aussi  la  finesse  de  la  droiture, 
et  l'adresse  de  la  loyauté  :  seules  manières  diplo- 
matiques que  devrait  avoir  une  femme  ;  et  lors- 
que je  prouve  que  je  reconnais  une  erreur  avec 
autant  de  facilité,  on  peut  ensuite  ajouter  quel- 
que foi  à  ce  que  j'affirme  ailleurs. 

Quand  on  écrit,  il  faut  pouvoir  dire  :  J'ai  vu, 
J'ai  entendu;  et  non  pas  :  on  prétend  ,  on  assure. 
Depuis  que  j'ai  commencé  ces  Mémoires ,  j'ai 
apporté  une  grande  circonspection  dans  les  faits 
touchant  personnellement  des  individus  recom- 
inandables  :  avec  madame  de  Guibert,  je  l'ai  né- 
gligé une  autre  fois  ;  c'est  une  erreur  que  je  veux 
aussi  réparer. 

Je  connaissais  très  peu  M.  Alissan  de  Chazet; 
depuis  1808  je  l'avais  perdu  de  vue,  comme  on 
se  perd  de  vue  dans  Paris  ;  et  par  le  temps  qui 
court,  cela  amène  bien  plus  que  jadis  une  sépa- 
ration. J'ignorais,  lorsque  je  le  voyais  en  1808, 
combien  de  liens  l'attachaient  à  la  royale  famille 
exilée.  Depuis  cette  époque ,  mieux  informée 
tout  à  la  fois  et  de  ses  sentimens  et  de  sa  posi- 
Xir.  22 


358  MÉMOIRES 

tion,  j'ai  pu  reconnaître  que  l'une  recevait  un 
profond  intérêt  de  la  vérité  et  de  la  constance 
des  autres.  Dévouée  par  devoir  à  la  dynastie  de 
Napoléon,  comme  il  l'était  à  celle  des  Bourbons , 
je  n'avais  d'abord  vu  en  lui  qu'un  transfuge  de 
notre  cause ,  et  c'est  en  cela  que  j'avais  parfaite- 
ment erré.  Je  reçus  cette  première  opinion  d'une 
personne  que  je  devais  croire  bien  instruite ^  et 
qui  n'est  que  méchante.  M.  de  Chazet  avait 
donné  une  foule  d'ouvrages  spirituels,  agréables, 
mais  ayant  un  cachet  de  légèreté  qui  me  confir- 
mait dans  l'idée  qu'on  m'avait  inculquée.  C'est 
dans  ce  sens  que  j'en  ai  parlé  dans  le  sixième 
volume  de  mes  Mémoires;  depuis  qu'il  a  paru, 
j'ai  acqjiis  la  preuve  que  M.  de  Chazet,  depuis 
l'abdication  de  l'empereur,  a  constamment  suivi 
la  même  route  et  la  même  ligne  qu'il  s'était  tra- 
cée. En  181 5,  il  écrivit  une  lettre  dont  je  donne- 
rai la  copie  en  son  lieu;  il  refusa  également  une 
pension  que  l'empereur  lui  fit  offrir  par  JM.  Le- 
montey,  comme  homme  de  lettres;  Carnot  était 
alors  ministre  de  l'intérieur. 

Lorsque  le  roi  fut  revenu  ,  M.  de  Chazet  fut 
nommé  receveur  des  finances  à  Valogne,  et  bi- 
bliothécaire de  Trianon.  En  parlant  des  émolu- 
mens  attachés  à  ses  (\e\\y;.  places,  j'ai  manifesté 
mon  opinion,  par  exemple,   sur  l'abus  criant 


DE    LA    DUCHESSE    D  iVBRANTis.  Oôg 

qui  existait  sous  la  restauration,  de  cette  cu- 
mulation  de  places  et  de  l'énormilé  des  appointe- 
mens,  lorsque  de  pauvres  veuves,  chargées  d'une 
fannille  à  élever,  n'avaient  bien  souvent  qu'une 
pension  modique  à  côté  de  ces  magnificences 
royales,  que  la  reconnaissance  de  la  couronne 
faisait  payer  à  l'Etat.  Cela  me  paraissait  une  in- 
justice, et  une  d'autant  plus  vive,  à  moi  person- 
nellement, que  je  pouvais  aussi  venir  demander 
justice  et  restitution,  puisque  mon  père,  mort 
dans  la  révolution,  avait  perdu  la  haute  charge 
qu'il  possédait  dans  les  finances;  et  cependant, 
qu'avais-je  obtenu?  une  pension  médiocre  etpo- 
sitivement  insuffisante,  en  considérant  le  nombre 
de  mes  enfans,  et  le  nom  que  m'avait  laissé  mon 
mari...  nom  illustré  par  une  vie  glorieuse,  écrite 
avec  son  sang...  et  son  sa.ng  versé  pour  la  pa- 
trie!... Peut-être  ai-je  manifesté  cette  opinion 
avec  un  mécontentement  un  peu  acerbe ,  mais 
ceci  est  mon  opinion;  mon  opinion  c'est  ma  pen- 
sée :  et  dans  la  justice  que  M.  de  Chazet  peut 
réclamer  de  moi,  elle  est  totalement  étran- 
gère à  la  question  qui  lui  est  personnelle. 

Pour  y  revenir,  je  dirai  que,  m'étant  informée 
de  toute  cette  affaire  aussitôt  que  la  première 
lueur  de  vérité  vint  me  frapper,  j'ai  appris  que 
la  conduite  de  M.  de  Chazet  avait  élé  admirable 


34  0  MÉMOIR£S 

dans  la  révolution  de  i85o;  je  dis  admirable, 
parce  que  les  opinions  qui  demeurent  invaria- 
bles devant  un  changement  total  d'existence , 
lorsque  ce  changement  vous  donne  du  malheur 
pour  du  bonheur ,  lorsque  ce  bonheur  peut  être 
conservé  et  ce  malheur  repoussé...  oui,  des  opi- 
nions gardées  à  ce  prix  sont  belles  et  respecta- 
bles; aussi  ra'incliné-je  devant  elles,  et  regar- 
dé-je  comme  un  devoir  de  les  faire  connaître  '. 

Lorsqu'en  i85o,  M.  de  Chazet  fut  invité  à 
prêter  son  serment  entre  les  mains  du  ministre 
des  finances,  alors  M.  l'abbé  Louis  ,  il  répondit 
par  un  refus ,  contenu  dans  une  lettre  que  j'ai 
VUE,  de  mes  yeux  vue.  Cette  lettre  est  formelle, 
et  même  insultante  dans  ses  expressions;  elle 
contient  sa  démission  de  la  place  de  receveur  de 
Valogne  :  la  place  valait  beuacoup  d'argent; 
mais  il  fallait  prêter  serment,  et  M.  de  Chazet  ne 
le  voulait  pas. 

Au  mois  de  septembre  suivant ,  il  reçut  un  avis 


•  Madame  la  duchesse  d'Angoulême,  la  tête  la  plus  forle 
de  toute  la  famille  ,  comme  elle  en  a  l'âme  la  plus  e'ieve'e,  et 
le  cœur  le  mieux  placé  ,  a  bien  compris  tout  ce  qui  se  faisait 
de  mal  à  cet  égard.  Toutes  les  fois  que  l'armée  pouvait  rece- 
voir d'elle  une  preuve  d'intérct,  soit  général  ou  partiel, 
jamais  elle  n'y  a  manqué.  Si  M.  le  duc  de  Berry  eût  vécu,  il 
eût  été  également  le  Henri  IV  de  la  famille. 


DE    LA    DUCHESSE    d' AERANTES.  3^1 

pour  aller  toucher  ses  appointemens  de  biblio- 
thécaire de  Versailles  :  on  lui  en  envoyait  la 
quittance  à  signer.  Voici  sa  réponse  que  j'ai  vue 
également  écrite  de  sa  main  au  bas  de  la  quit- 
tance raturée  par  lui-même  : 

«Je  n'ai  rien  à  recevoir  comme  bibliothécaire 
»  de  Versailles  et  de  ïrianon,  depuis  le  jour  où 
3 S.  M.  Charles  X  et  M.  le  Dauphin  ont  abdiqué 
»  en  faveur  de  Monsieur  le  duc  de  Bordeaux. . . 

«  Alissan  de  Chazet. 

»  i"  Septembre  iS3o.» 

Cette  conduite  est  d'autant  plus  honorable 
que  M.  de  Chazet  est  père  de  famille,  et  qu'il 
n'avait  pas  d'autre  fortune  :  c'est  donc  un  sacri- 
fice... Si  je  suis  entrée  dans  tous  ces  détails ,  c'est 
d'abord  pour  rendre  hommage  à  la  vérité  ,  et  lui 
faire  prendre  la  place  de  l'erreur;  et  puis,  dans 
ces  jours  où  tout  est  sans  couleur  autour  de 
nous,  par  cet  esprit  personnel  et  positif  qui 
fait  vendre  au  rabais  les  droits, les  sentimens  les 
plus  sacrés,  il  est  vraiment  doux  à  l'àme  de  re- 
connaître une  généreuse  bannière  suivant  rhon-< 
neur,  quoi  qu'il  lui  en  puisse  coûter. 


342  3IÉM0IRES 


CHAPITRE  XIÎI. 


Les  majestés  allemandes  à  Paris.  — L'impe'ratrice  Jose'phine 
à  Malmaison.  — La  reine  de  Naples  aux  Tuileries.  —  Sa 
magnificence.  —  Le  carnaval.  —  Le  comte  Marcschalchi. — 
Le  liai  masqué. —  El  casote  délie  bestie.  —  Maison  actuelle 
de  M.  de  Flahaut.  —  Ennui  ge'uéral.  —  Le  quadrille.  —  La 
partie  d'échecs  humaine.  — Les  -pions  Jemelles.  — M.  de 
Septeuil.  — MM.  de  Canouvilie. — M.  de  Brigode. —  C'est 
une  tour.  — M.  de  Ponté.  —  C'est  la  tour  de  Londres.  — 
M.  de  Beausset.  —  M.  Anatole  de  Montesquieu.  —  La  du- 
chesse de  Rovigo.  —  La  duchesse  de  Bassano.  —  La  reine 
de  Naples.  —  Le  dragon  et  le  chapeau  de  fou.  —  Ça,  le 
gouverneur  de  Paris  !  —  Départ  pour  l'Espagne. 

Toutes  les  tètes  royales ,  les  majestés,  les  altes- 
ses ,  qui  se  trouvaient  à  Paris  dans  l'hiver  de  1 8 1  o, 
s'en  furent  à  la  Malmaison  s'incliner  devant  l'im- 
pératrice. Ces  visites  lui  étaient  pénibles,  et  ce- 
pendant elles  lui  étaient  douces  en  même  temps, 
parce  qu'elles  Itii  montraient  que  la  volonté  de 
l'empereur  était  qu'elle  fût  toujours  honorée 
comme  Vcpotise  de  son  choix  ;  du  moins  ce  fut 
ainsi  que  j'en  jugeai  un  matin  où  j'avais  été  à 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  û/jS 

la  Malmaison.  La  reine  de  Naples  était  presque 
toujours  le  sujet  de  notre  conversation.  Sa  con- 
duite, depuis  son  arrivée  à  Paris,  démontrait 
une  grande  envie  de  plaire  ;  elle  faisait  des  ca- 
deaux magnifiques  à  toutes  les  femmes  de  la 
cour.  Mes  filles,  quoiqu'elles  fussent  alors  tout- 
à-fait  enfans,  ayant  été  la  voir  avec  moi,  en  re- 
çurent deux  parures  de  corail,  dont  l'une,  gra- 
vée, était  fort  belle.  Ce  fut  dans  ce  voyage  que 
la  reine  donna  à  l'empereur  ce  beau  jeu  d'é- 
checs ,  en  lave  du  Vésuve  et  en  corail. 

Le  carnaval  approchait;  l'empereur  dit  qu'il 
le  voulait  brillant  et  g'flt.  Aussitôt  toutes  les  pre- 
mières autorités  de  Paris  se  mirent  en  activité. 
Les  bals  se  succédèrent  au  point  de  ne  laisser 
aucun  repos.  Mais  quelle  différence  de  cet  hiver 
à  l'hiver  précédent  !...  il  y  avait  cette  fois  un 
crêpe  répandu  sur  tout  le  monde.  Chacun  cher- 
chait une  distraction  ,  soit  de  coeur,  soit  de 
tète...  on  allait  dans  la  vie  comme  dans  une 
course  dont  on  voulait  atteindre  le  but.  Rien 
n'était  réel  à  ce  qu'il  paraissait,  et,  chose  bi- 
zarre, il  n'est  demeuré  aucun  souvenir  doux  de 
cet  hiver-là...  et  ia  majorité  de  ceux  que  j'ai  in- 
terrogés à  cet  égard  pensent  ainsi  ;  il  n'y  avait 
qu'un  prestige,  mais  plutôt  pénible  qu'autre- 
ment ,  qui  donnait  comme  une  ivresse  de  fièvre. 


544  MEMOIIIKS 

Le  comte  Mareschalchi,  ministre  des  affaires 
étrangères  du  royaume  d'Italie,  avait  depuis 
long-temps  demandé  à  l'empereur  de  lui  faire 
la  grâce  d'accepter  une  fête  chez  lui  ;  l'empereur 
le  lui  avait  promis  sans  fixer  l'époque.  Mares* 
chalchi,  en  l'attendant,  avait  fait  construire  un 
immense  local  en  planches  à  la  suite  de  ses  ap- 
partemens ,  et  en  dehors  de  la  maison,  tout- 
à-fait  sur  les  Champs-Elysées  ;  cette  maison  était 
celle  qui  appartient  aujourd'hui  à  M.  deFlahaut. 
En  voyant  de  la  route  cet  assemblage  de  planches , 
dont  la  disgrâce  seule  paraissait,  l'empereur 
riait ,  et  demandait  à  Mareschalchi  quand  il  au- 
rait fini  el  casote  délie  bestie,  parce  qu'il  vou- 
lait qu'il  lui  donnât  un  bal ,  mais  un  bal  masqué , 
et  le  plus  magnifique  que  Venise  elle-même, 
Venise,  la  souveraine  des  plaisirs  et  des  fêtes, 
eût  jamais  vu  sur  ses  lagunes. 

Mareschalchi  ayant  pris  les  ordres  de  l'empe- 
reur, la  fête  fut  fixée  au  mardi-gras,  et  les 
invitations  envoyées  à  temps  pour  que  les  costu- 
mes fussent  faits  avec  le  plus  de  magnificence 
possible... 

La  reine  de  Naples  n'avait  garde  de  laisser 
échapper  cette  occasion  de  marquer  d'une  ma- 
nière brillante.  Elle  dominait  alors,  et  voulut  do- 
miner également  par  un  quadrille,  le  plus  élc- 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  345 

gant,  le  plus  somptueusement  extraordinaire. 
J'avais  deux  grands  volumes  contenant  tous  les 
costumes  espagnols ,  que  j'avais  rapportés  de  Ma- 
drid, ouvrage  très  rare,  que,  soit  dit  en  passant, 
la  reine  ne  m'a  jamais  rendu  ;  mais  rien  ne  lui 
plaisait ,  parce  que ,  disait-elle  ,  rien  n'était  ex- 
traordinaire. Enfin  on  se  rappela  qu'il  avait  été 
question  d'un  quadrille,  non  pas  dansé,  mais 
Joué  sur  une  toile  à  carreaux  ,  et  cela  avec  raison  ; 
car  le  quadrille  était  un  jeu  d'échecs.  A  peine  le 
mot  fut-il  prononcé  par  Despréaux  ' ,  ordonnateur 
en  chef  des  ballets  de  la  cour,  que  le  quadrille  fut 
organisé  ,  les  rôles  distribués,  et  chaque  ma- 
tin nous  fûmes  répéter  les  pas  de  la  partie  dans 
la  grande  galerie  de  l'Elysée,  où  la  reine  de  Na- 
ples  avait  été  reprendre  ses  quartiers.  On  choisit 
pour  les  seize  pions  seize  femmes  de  même  taille  ; 
les  deux  reines  étaient  madame  de  Barrai  et  ma- 
dame la  duchesse  de  Bassano.  Les  seize  pions 
étaient  en  deux  couleurs,  huit  en  bleu  et  huit  en 
rouge.  Notre  habit  était  horriblement  disgra- 
cieux. Ce  n'était  plus  là  le  voile  diaphane  des 
paysannes  du  Tyrol ,  leur  jupe  courte,  leurs  man- 
ches bouffantes...  nous  étions  habillées  comme 


I  Mari  de  la  fameuse  mademoiselle  Giiimard.  Il  avait  été 
mou  maîire  de  danse  avant  Abraham. 


346  MÉMOIRES 

des  figures  égyptiennes,  avec  une  jupe  de^oi de 
IS^aples  blanc  fort  étroite,  et  puis  une  petite 
pagne  rayée  en  bleu  et  argent,  ou  bien  en  rouge 
et  or,  qui  nous  enveloppait  les  hanches  en  nous 
les  serrant  fortement,  tandis  que  nos  bras,  re- 
couverts de  manches  de  gros  de  Naples  très 
étroites  ,  devaient  être  serrés  contre  nous  ,  parce 
que  nous  figurions  des  momies.  jS^otre  coiffure 
était  comme  celle  de  ces  sphinx  qu'on  voit  au 
coin  de  tous  les  chenets  et  au  bas  des  escaliers  un 
peu  élégans. Cette  coiffure  était  bien  pour  celles 
de  nous  ayant  des  traits  réguliers,  mais  je  n'ai 
jamais  compris  pourquoi  la  reine  l'avait  choisie, 
car  elle  lui  allait  horriblement.  La  duchesse  de  Ro- 
vigo  était  fort  belle  surtout  avec  le  bandeau  un 
peu  avancé  sur  le  front;  quant  à  moi,  il  m'était 
égal  que  la  coiffure  m'allât  bien  ou  mal ,  car  le  cos- 
tume était  si  laid  que  tout  le  reste  m'était  indif- 
férent. Les  deux  reines  avaient  un  costume  de 
reines  de  théâtre  ,  extrêmement  somptueux  et 
fort  bien  porté  par  madame  de  Bassano  et  ma- 
dame de  Barrai;  madame  de  Bassano  était  sur- 
tout admirablement  belle.  Les  cavaliers  étaient 
coiffés  comme  nous,  en  sphinx;  mais  ils  avaient 
en  manière  de  queue  une  croupe  de  cheval  en 
osier,  avec  laquelle  ils  jouaient  le  centaure  à 
miracle.  Les  fous  étaient  les  mieux  de  la  troupe  : 


DE   LA   DTICHESSÊ  d'aBRANTÈS.  547 

ils  portaient  un  chapeau  de  fou  *  avec  des  grelots 
d'argent  et  de  la  couleur  de  leur  cotte  ;  et  puis 
une  jolie  petite  marotte  avec  des  grelots  comme 
au  chapeau.  Quant  aux  tours,  elles  étaient  tout 
simplement  représentées  par  quatre  personnes, 
dont  l'une,  M.  de  Ponte,  celui  qui  m'avait  écrasée 
à  l'Hôtel-de-Ville,  représentait  déjà  à  lui  seul 
la  Tour  de  Londres,  sans  avoir  le  besoin  d'y  join- 
dre une  tour  en  osier  recouverte  d'une  toile 
peinte  dans  laquelle  il  s'enfermait.  M.  de  Brigode' 
et  M.  de  Beausset^  étaient  chargés  de  deux  au- 
tres tours:  je  ne  me  rappelle  plus  quelle  était  la 
quatrième.  Anatole'^  et  Eugène^  de  Montesquiou 
son  frère,  M.  de  SepteuiP ,  M.  Jules  de  Canou- 
ville^  ,  Ernest  de  Canouville^  ,  M.  Fritz  Pour- 
taies  \  M.  de  Gurneux  '° ,  furent  chargés  de  re- 
présenter les  cavahers,  les  fous  et  les  rois.  Deux 


*  Fools-cape. 

«  Chambellan  de  l'empereur. 

3  Préfet  du  palais. 

4  Officier  d'ordonnance  de  l'empereur. 
s  Colonel  du  i3e  de  chasseurs. 

®  Aide-de-camp  du  prince  de  Neufchâtcl. 

7  Aide-de-camp  du  prince  de  Neufchâtel. 

8  Mare'chal-des-logis  de  l'empereur. 

9  Aide-de-camp  du  prince  de  Neufchâtel. 

">  Aide-dc-camp  du  prince  de  Neufchâtel ,  et  avant  de  Se'- 
bastiani. 


348  *  MÉMOIRES 

magiciens  armés  d'une  longue  baguette  devaient 
jouer  la  partie  dont  nous  étions  les  pions.  Du 
reste,  l'armée  féminine  était  composée  à  peu  près 
comme  toujours  :  c'étaient  la  reine  de  Naples ,  la 
princesse  de  Neufchâtel ,  madame  Regnauld , 
moi,  madame  Duchâtel,  madame  de  Rovigo, 
madame  de  Colbert*,  madame  de  Canisy,  la  prin- 
cesse de  Ponte-Corvo  ' ,  et  plusieurs  autres  dont 
j'ai  oublié  les  noms. 

La  partie  n'était  pas  longue ,  ou  plutôt  le  bal- 
let :  le  pion  du  roi  bleu  faisait  un  chassé  en 
avant ,  le  pion  de  la  dame  rouge  lui  ripostait  par 
une  pareille  manœuvre:  c'était  la  reine  de  Naples 
qui  était  le  pion  du  roi  bleu.  Le  second  coup 
était  dansé  par  moi,  je  m'avançais  auprès  de  la 
reine  pour  la  soutenir,  étant  immédiatement  à 
côté  d'elle;  les  pions  rouges  faisaient  de  même; 
ensuite  à  l'air  de  Zéphir  succédait  un  autre  air 
très  vulgaire  qu'on  chantait  alors  dans  toutes  les 
rues  (amusez  -  vous ,  amusez  -  vous  ,  amusez  -  vous , 
belles...)  ;  le  pion  prenant  faisait  faire  un  tour  de 
main  au  pion  pris,  et  puis  le  mettait  en  pé- 
nitence sur  le  côté  de  l'échiquier.   Le  magicien 

•  Madame  Alphonse  de  Colbert,  dame  du  palais  de  la 
reine  de  Naples,  C'est  mademoiselle  Pelict...  charmante  per- 
sonne sous  tous  les  rapports. 

•  Depuis  princesse  de  Suède  et  reine. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRAINTES.  349 

bleu  touchait  alors  un  cavalier ,  le  magicien 
rouge  un  fou  ;  le  cavalier  arrivait  en  pas  basques, 
le  fou  en  jetés  battus  ;  on  jouait  enfin  l'échec  du 
berger,  et  la  partie  était  finie. 

Croirait-on  que  pour  cette  sotte  manière  de 
ballet,  nous  ayons  répété  pendant  quinze  jours?... 
j'en  avais  par-dessus  la  tète,  ou  plutôt  par-des- 
sus les  pieds.  Enfin  ,  arriva  ce  fameux  mardi- 
gras  :  nous  nous  rendîmes  à  l'Elysée  pour  nous 
réunir  sous  le  drapeau  de  notre  premier  pion , 
qui  le  damait  si  bien  aux  autres ,  et  là,  nous  fû- 
mes d'abord  passées  en  revue  par  le  roi  de  Naples 
qui,  à  son  gasconnement  habituel  joignant  l'ac- 
cent italien  du  patois  napolitain  qu'il  parlait  avec 
les  lazzaronis ,  me  parut  d'un  bouffon  incompa- 
rable... mais  il  était  bon  et  excellent,  et  rachetait 
d'ailleurs  quelques  ridicules  par  tant  de  qualités 
qu'il  fallait  bien  les  lui  pardonner. 

Nous  partîmes  quatre  par  quatre  :  il  n'y  eut 
que  les  tours  qui  se  rendirent,  je  ne  sais  com- 
ment, et  l'une  portant  l'autre,  chez  Mareschalchi. 
Je  pris  dans  ma  voiture  la  comtesse  Duchâtel , 
M.  de  Montesquiou  (  Eugène) ,  et  l'un  des  deux 
messieurs  de  Canouville,  je  ne  me  souviens  plus 
lequel.  Arrivés  dans  le  haut  de  la  rue  du  Fau- 
bourg-Saint-Honoré ,  mon  cocher  perdit  la  file 
qui  suivait  la  voiture  de  la  reine,  et  nous  voilà 


350  MÉMOIRES 

égarés;  Il  y  avait  un  butor  de  dragon  qui  ne 
connaissait  que  sa  consigne  ;  nous  avions  beau 
lui  parler  de  la  reine  de  Naples,  il  eût  autant 
compris  du  grec:  enfin  ,  M.  de  Montesquiou,  im- 
patienté, et  avec  raison  ,  car  on  devait  déjà  nous 
attendre,  aperçoit  un  brigadier,  et  espérant  en 
avoir  un  meilleur  parti ,  il  l'appelle ,  sort  à  grand'- 
peine  sa  tête  par  la  portière ,  et  dit  au  brigadier, 
avec  un  air  aussi  digne  que  s'il  avait  eu  son  colback: 

—  Monsieur,  voulez-vous  bien  faire  passer  cette 
voiture,  s'il  vous  plaît...?  c'est  la  voiture  du  gou- 
verneur de  Paris.  Le  brigadier  s'approche  ;  à  la 
lueur  des  réverbères  et  des  lanternes  ,  il  distin- 
gue un  chapeau  pointu  du  plus  beau  bleu  de 
ciel,  et  tellement  entouré  de  petits  grelots  d'ar- 
gent, que  la  tête  de  ce  pauvre  Eugène^  que  la  co- 
lère faisait  remuer,  produisait  un  drelin  din  din 
tout-à-fait  harmonieux,  ainsi  que  sa  marotte 
avec  laquelle  il  gesticulait  pour  faire  plus  d'ef- 
fets Le  brigadier  le  regarde ,  le  regarde  encore , 
et  faisant  tourner  bride  à  son  cheval  : 

—  Ça ,  le  gouverneur  de  Paris  !...  Ah  ben  !  par 
exemple,  veut-y  m'embéter,  celui-là!... 

Ce  ne  fut  qu'en  se  rejetant  dans  la  voiture 
qu'Eugènede  Montesquiou  songea  que  sa  coiffure 
de  fou  n'était  pas  assez  raisonnable  pour  faire 
obéir  un  brigadier  ayant  consigne...  Nous  rîmes 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  35 1 

beaucoup  de  l'aventure,  et  nous  passâmes,  je  ne 
sais  plus  comment... 

En  arrivant,  nous  trouvâmes  qu'en  effet  on 
nous  attendait.  Deux  sauvages  prirent  une  im- 
mense toile  cirée  sur  laquelle  était  figuré  un 
échiquier ,  et  faisant  leur  entrée  dans  la  salle 
principale,  ils  firent  taire  tous  les  instrumens  , 
étendirent  leur  tapis,  et  l'orchestre  ayant  joué 
l'air  de  notre  marche ,  nous  arrivâmes  en  bon 
ordre ,  deux  par  deux.  Les  magiciens  montèrent 
sur  leurs  banquettes  pour  jouer  leur  partie,  et 
rangèrent  leurs  pièces  ;  l'échiquier  étant  en  or- 
dre ,  l'un  d'eux  toucha  la  tête  du  pion  bleu  avec 
sa  baguette,  et  le  pion  partit...  On  a  dit  dans  le 
temps  que  l'empereur  était  l'un  des  deux  magi- 
ciens ;  mais  je  n'en  ai  jamais  eu  la  certitude.  Le 
fait  réel  de  ce  ballet ,  c'est  qu'il  amusa  beaucoup 
plus  les  autres  qu'il  ne  nous  amusa.  Il  en  est 
toujours  ainsi  des  comédies  et  des  quadrilles... 

....  A  peu  de  temps  de  là,  Junot  reçut  l'ordre 
de  partir  pour  l'Espagne,  et  d'y  prendre  le  com- 
mandement du  8'  corps.  Cette  nouvelle  marque 
de  confiance  de  l'empereur  ne  lui  fit  aucun  plai- 
sir. L'Espagne  était  un  gouffre  où  la  gloire  s'ef- 
farait ,  comme  l'âme  s'y  perdait  ;  tout  y  était  sans 
fruit,  même  la  victoire,  mais  il  fallait  obéir.  Je  le 
suivis.  C'est  ici  le  lieu  de  dire,  bien  que  mes 


352  MÉMOIRES 

intérêts  privés  soient  de  peu  d'intérêt  dans  ces 
Mémoires ,  que  ce  fut  moi  et  bien  moi  seule  qui 
voulus  le  suivre.  L'empereur  ne  le  voulut  pas 
d'abord;  puis  il  y  consentit.  Mais  je  le  répète,  ce 
fut  ma  volonté  qui  me  conduisit  en  Espagne. 

Nous  partîmes  de  Paris  le  2  février.  Il  faisait 
un  froid  terrible.  Les  ordres  de  Junot  portaient 
qu'il  devait  être  à  Bayonne  dans  un  délai  très 
court  : 

—  Tu  ne  pourras  pas  me  suivre,  me  dit-il. 

—  Partons  toujours ,  lui  dis-je;  ma  force  est 
plus  forte  que  tu  ne  crois. 

Je  mis  un  habit  de  cheval  en  casimir  gris , 
dont  la  jupe  était  ronde.  Je  fis  couper  mes  che- 
veux ,  et  mis  un  bonnet  polonais,  entouré  de 
fourrures  ;  des  brodequins  fourrés  ,  et  ainsi  vê- 
tue ,  enveloppée  d'un  grand  manteau ,  je  montai 
à  minuit  dans  une  calèche  allemande  fermant 
bien,  dans  laquelle  j'étais  avec  Junot,  et  nous 
partîmes  pour  Bayonne. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  353 


CHAPITRE  XIV. 


Je  pars  de  Paris  pour  l'Espagne.  —  Bordeaux.  —  Madame 
de  Caseaux.  —  Chagrins  de  souvenir.  —  Tristesse.  —  Le 

maréchal  Soult.  — Le  merëchal  J —  Lannes  et  Mas- 

se'na.  —  Arrive'e  à  Bayonne.  —  Entrée  en  Espagne.  —  Les 
cacolets.  — La  jolie  Basque.  —  La  reine '^Hortense;  son 
portrait.  —  Alphonse  Pignatelli.  — Le  nez  cassé.  — Les 
quatre  cadavres.  —  L'homme  coupé  en  morceaux.  —  Les 
belles  bruyères  fleuries.  —  M.  de  Lavalelte.  —  IMadame 
Durosnel.  —  Le  mari-revenant.  — Ambassade  de  31.  de 
Lavalette.  —  Le  général  Solignac.  —  Le  général  Thié- 
bault.  — Burgos.  —  Les  brigands.  — La  jeune  Espagnole. 
—  Empoisonnement  d'un  bataillon. 

Nous  allâmes,  sans  nous  arrêter,  de  Paris  à  Bor- 
deaux, que  nous  devions  également  traverser 
sans  y  faire  de  station.  J'avais  cependant  bien  le 
désir  d'y  demeurer  seulement  quelques  heures, 
car  j'avais  un  devoir  à  remplir,  et  un  devoir  de 
cœur. 

Mademoiselle  Laure  de  Caseaux ,  mon  amie 
d'enfance,  une  amie  bien  chère,  dont  j'ai  parlé 
dans  les  précédens  volumes,  avait  depuis  long- 

XIJ.  20 


â54  MEMOIRES 

temps  quitté  Paris  pour  se  fixer  à  Bordeaux  avec 
sa  rnère.  Leur  fortune,  la  plus  belle  peut-être  de 
la  France  trots  ou  quatre  ans  plus  tôt,  s'était 
évanouie  sous  le  souffle  destructeur  du  chef  de  sa 
famille!...  Laure  voyant  un  avenir  terrible  pour 
sa  mère, surtout  dans  rélat  où  elle  était,  résolut 
de  l'en  préserver  ;  elle  partit  de  Bordeaux  ,  et  vint 
à  Paris  pour  y  solliciter...  Huit  ans  avant,  lors- 
que je  me  mariai,  Laure  de  Caseaux  était  la  plus 
riche  héritière  de  France  !... 

Elle  avait  trois  amies  ;  Mélanie  de  Périgord , 
nièce  de  M.  de  Talleyrand  (  la  comtesse  Juste  de 
Noailles),  moi,  et  madame  de  Chevreuse.  L'a- 
mitié qui  unissait  Mélanie  à  elle  était  encore  plus 
forte,  parce  que  madame  de  Caseaux  avait  sauvé 
Archambault  de  Périgord,  père  de  Mélanie ,  à  l'é- 
poque de  sa  rentrée  en  France,  en  le  cachant  à 
Sainte- Assise  ,  au  péril  de  sa  vie.  La  conduite  de 
madame  de  Caseaux  fut  alors  merveilleusement 
belle  ;  Mélanie  n'avait  nul  besoin  d'être  stimu- 
lée par  des  souvenirs  de  cette  nature  :  c'est  une 
bonne  et  excellente  personne;  mais  elle  logeait 
chez  sa  belle-mère,  et  n'était  pas  sa  maîtresse. 
Quant  à  madam.e  de  Chevreuse ,  elle  était  exilée. .. 
Il  ne  restait  donc  que  moi  assez  heureuse  pour 
offrir  l'hospitalité  à  notre  amie  ,  et  l'on  pense  si 
je  le  f(2S  de  pouvoir  lui  dire  ;  ma  maison  est  à  toi] 


DE    LA.    DUCHESSE    D  aBRANTÙS.  555 

Junot  me  seconda  merveilleusement,  et  j'a* 
voue  que  sa  conduite  toucha  mon  cœur.  Laure 
de  Caseaux  était  bien  mon  amie,  mon  amie 
de  jeunesse...  Mais  ses  opinions,  trop  exagérées 
peut-être  dans  le  sens  royaliste,  pouvaient  être 
pour  lui,  sinon  un  obstacle  ,  au  moins  un  motif 
de  retenue  dans  l'expression  de  sa  politesse; 
il  n'en  fut  rien  :  sa  réception  fut  à  l'instant 
même  amicale  et  toute  cordiale  ;  il  vint  avec  moi 
jusque  dans  la  cour,  où  nous  reçûmes  Laure  des 
mains  de  M.  Laine,  son  ami  intime,  et  qui  l'a- 
vait amenée  de  Bordeaux. 

—  Elle  vous  aime  comme  une  sœur,  dit  Junot 
à  Laure  en  me  montrant  à  elle...  Voulez-vous  de 
moi  pour  frère  ?  et  il  l'embrassa  en  lui  souhai- 
tant la  bien-venue  dans  sa  maison.  Laure  était 
faite  pour  apprécier  cette  conduite,  et  dès  ce 
moment  elle  aima  Junot  comme  on  devait  l'ai- 
mer. 

Laure  venait  à  Paris  pour  solliciter.  C'est  un 
rôle  ennuyeux.  Je  tâchai  de  lui  en  épargner  les 
épines  en  la  conduisant  aussitôt  aux  sources  du 
pouvoir,  et  je  la  menai  chez  l'archichancelier 
qui,  étant  chef  de  la  justice  de  l'empire,  pouvait 
lui  être  grandement  utile  dans  une  affaire  où  elle 
réclamait  contre  une  friponnerie.  Mais  quelque 
célérité  que  Laure  mît  dans  ses  démarches ,  ses 


356  MÉMOIRES 

affaires  n'étaient  pas  encore  terminées  au  mo- 
ment de  mon  départ  pour  l'Espagne ,  et  je  ne  pus 
l'emmener  avec  moi.  Mon  départ  avait  été  si  pré- 
cipité, que  je  n'avais  pas  prévenu  madame  de  Ca- 
seaux,  qui ,  du  reste,  faible  et  malade,  n'était  plus 
à  cette  époque  que  l'ombre  d'elle-même...  En  ap- 
prochant de  son  appartement  j'étais  profondé- 
ment émue...  mon  cœur  était  déjà  si  oppressé 
dans  ces  jours  de  deuil  î...  Ces  instans  d'une  ago- 
nie morale  que  rien  ne  peut  exprimer  fidèlement, 
et  qui  accompagnent  toujours  un  exil  même  vo- 
lontaire... C'est  alors  qu'un  regard  ami,  une  douce 
et  consolante  parole  font  couler  plus  de  larmes 
qu'il  n'en  est  sorti  de  nos  yeux  depuis  bien  des 
jours...  Lorsque  j'entrai  chez  madame  de  Ca- 
seaux,  je  ne  lui  dis  rien  ,mais  je  fus  me  mettre 
à  genoux  sur  un  coussin  devant  elle,  et  posant 
ma  tète  sur  sa  poitrine ,  je  pleurai  avec  san- 
glots.... et  elle  !....  elle  me  serrait  contre  elle... 
aussi  sans  me  parler...  mais  avec  une  éloquence 
toute  maternelle,  une  tendresse  qui  me  rappe- 
lait mon  enfance...  puis  ces  années  de  quatorze, 
quinze  ans...  ce  temps  de  paradis  où  j'ignorais 
ces  grandeurs ,  ces  heures  dorées  que  j'ai  con- 
nues depuis,  mais  où  j'ignorais  aussi  lestourmens 
qui  y  sont  attachés. 

Madame  de  Caseaux  ne  parlait  ^iie  de  Laure 


DE   LA.   DUCHESSE    d'aBR\NTÈS.  357 

OU  de  ceux  qu'elle  aimait,  et  il  ne  fallait  lui 
parler  que  de  cette  manière.  Quant  aux  intérêts 
majeurs  que  Laure  avait  été  traiter,  elle  aurait 
autant  compris  la  sura  du  soleil  dans  l'Alcoran. 
Mais  elle  me  montra  le  jardin  de  Laure,  sa  volière , 
ses  livres ,  sa  musique...  Je  fis  tout  ce  qu'elle  vou- 
lut ;  je  demeurai  même  à  diner  avec  elle.  J'en- 
voyai seulement  prévenir  Junot,  et  il  vint  me 
prendre  lui-même  le  soir  à  neuf  heures.  Nous 
devions  partir  à  deux  heures  du  matin. 

Madame  de  Caseaux  n'avait  pas  revu  Junot 
depuis  mon  mariage;  dans  l'état  où  elle  était, 
c'était  presque  une  nouvelle  connaissance.  Quand 
il  entra,  j'étais  assise  par  terre  aux  pieds  de  ma- 
dame de  Caseaux  ;  ma  tête  était  sur  ses  genoux , 
et  elle  s'amusait  à  arranger  mes  cheveux  qu'elle 
regrettait  beaucoup  de  voir  coupés:  Je  dis  un 
mot  tout  bas  à  mon  mari;  il  me  comprit...  il  s'a- 
genouilla aussi  devant  madame  de  Caseaux ,  prit 
une  de  ses  mains,  la  baisa  ,  et  tout  aussitôt  elle 
lui  sourit  avec  cette  angélique  expression  qui  la 
faisait  aimer  même  d'un  méchant.  Quelquefois 
elle  prenait  ma  main,  la  mettait  dans  celle  de 
Junot,  et  les  serrant  contre  son  cœur,  elle  sem- 
blait nous  demander  d'être  heureux!...  Depuis 
mon  départ  de  Paris,  depuis  le  moment  où  j'a- 
vais quitté  ma  maison ,  ma  vie,  pour  me  plonger  à 


558  MÉMOIRES 

l'instant  dans  une  région  qui,  ainsi  que  celles  du 
Dante,  ne  tenait  à  rien  d'humain  ;  depuis  ce  mo- 
ment affreux  dans  son  angoisse,  je  n'avais  rien 
éprouvé  d'aussi  calme  ,  d'aussi  doucement  suave 
pour  l'âme,  que  cette  dernière  heure  passée  ainsi 
dans  un  demi-silence ,  bercée  par  la  tendresse 
d'une  véritable  amie,  d'une  seconde  mère!...  Il 
faut  avoir  beaucoup  pleuré,  beaucoup  souffert, 
pour  comprendre  les  tristes  voluptés  d'un  sem- 
blable moment. 

Mais  il  devait  avoir  un  réveil...  Je  me  levai... 
je  dis  adieu  à  mon  bon  ange  consolateur. . .  Adieu, 
lui  dis-je  en  pleurant ,  car  je  sentais  mon  âme 
faillir. . . adieu  !...  bénissez  votre  enfant  !... ne  suis- 
je  pas  votre  fille  aussi?... 

—  PauvreLaurette!  dit-elle  en  posant  sa  main 
amaigrie  sur  ma  tête,  pauvre  Laurette!...  oui, 
oui,  je  te  bénis,  ma  fille!...  Et  puis,  comme  sui- 
vant une  pensée  intérieure  : 

—  Pauvre  Laurette!...  elle  qui  riait  si  gaie- 
ment!.,; Et  se  tournant  vivement  du  côté  de 
Junot: 

—  Ayez-en  bien  soin,  général...  promettez-moi 
d'en  avoir  bien  soin,  poursuivit-elle  d'un  ton 
plus  doux...  elle  crache  le  sang...  cette  course  si 
rapide...  ce  froid  ,  peuvent  la  tuer... 


DE   LA.   DUCHESSE    D  AERANTES.  oSq 

Junot  rougit  par  un  mouvement  que  je  com- 
pris. 

—  Laure  sait  hien^  réponclit-il ,  que  je  suis 
moi-même  fort  tourmenté  de  lui  voir  entrepren- 
dre ce  voyage  ,  mais  elle  le  veut. 

Je  l'avait  répété  mille  fois  à  madame  de  Ca- 
seaux,  mais  elle  oubliait  ce  que  je  lui  avais  dit, 
en  me  voyant  pleurer:  excellente  femme!...  hé- 
las! je  ne  l'ai  plus  revue  !... 

En  rentrant  chez  moi,  je  voulus  essayer  de 
dormir,  cela  me  fut  impossible...  à  minuit,  je 
n'avais  pas  encore  fermé  l'œil...  Je  me  levai,  et 
j'ouvris  ma  fenêtre.  J'étais  logée  à  l'hôlel  Fumelle, 
et  du  balcon  de  mon  appartement  je  pouvais 
entendre  le  bruit  du  port,  et  de  toute  cette  vie 
active  d'une  ville  comme  Bordeaux;  mais  ce 
même  soir,  il  semblait  que  les  élémens  se  missent 
aussi  contre  moi  pour  me  faire  de  sinistres  adieux 
au  moment  de  quitter  la  patrie.  Le  vent  soufflait 
avec  cette  furie  des  jours  d'hiver,  inconnue  dans 
notre  beau  Midi.  Je  grelottais  ,  et  pourtant 
j'étouffais...  j'avais  besoin  d'air,  et  cet  air  me 
glaçait...  partout  du  silence,  de  l'obscurité... 
Ordinairement  il  y  a  une  veillée  pour  les  bate- 
liers de  couralins  ' ,  tous  ne  dorment  pas...  ce  soir- 

I  Petit  bateau  dans  lequel  on  se  promène  sur  la  rivière  à 
Bordeaux. 


360  MÉMOIRES 

là ,  il  semblait  qu'une  léthargie  entière  était  ré- 
pandue sur  toute  la  côte...  seulement,  par  inter- 
valle, j'entendais  comme  un  cri  poussé  dans  l'air, 
et  je  voyais  au  travers  du  brouillard  quelques 
lanternes  agitées  et  balancées  par  le  vent...  Je  me 
retirai  de  mon  balcon  en  entendant  les  grelots 
des  chevaux  de  poste...  j'étais  transie  de  froid, 
mouillée  par  le  brouillard...  j'avais  passé  plus 
d'une  heure  ainsi.. .  Tout  en  maudissant  l'âpreté 
du  temps,  j'avais  subi,  sans  m'en  apercevoir,  toute 
sa  dangereuse  influence. 

Nous  ne  mîmes  que  vingt  heures  pour  arriver 
à  Bayonne.  Pendant  la  route ,  nous  lûmes  des 
journaux  étrangers,  que  notre  banquier  nous 
avait  donnés  à  Bordeaux;  je  les  lus  avec  d'autant 
plus  d'empressement,  que  depuis  long-temps  je 
savais  que  les  nôtres  ne  nous  disaient  que  ce  qu'ils 
voulaient;  les  plus  curieux  étaient  les  anglais, 
relativement  au  mariage  de  l'archiduchesse  Marie- 
Louise  avec  Napoléon,  dont  on  parlait  déjà  beau- 
coup. Le  18  janvier,  l'officialité  diocésaine  avait 
dissout  le  mariage  de  Joséphine  et  de  Napoléon, 
en  le  déclarant  nul  j  et  l'officialité  métropolitaine 
avait  confirmé  sa  première  sentence:  ces  deux 
actes  avaient  fait  présumer  avec  raisoi>  qu'il  s'a- 
gissait d'une  question  relative.  Il  esta  remarquer 
que  l'o/ficialilé  diocésaine  fit  l'observation  qu'elle 


DE   LA.   DtJCHESSE    d'aBRANTÈS.  56 1 

déclarait  nullité  ^Mant  au  lien  spirituel  seulement. 
Je  me  rappelle  que  ce  fut  dans  ce  trajet  de 
Bordeaux  à  Bayonne,  et  à  propos  d'une  lettre 
particulière  venue  de  Bayonne ,  annonçant  la 
prise  de  Séville ,  ou,  pour  parler  plus  juste,  son 
occupation  par  le  maréchal  Soult,  que  Junot  me 
parla  longuement  de  ce  dernier,  et  redressa  mon 
jugement  sur  lui.  Je  savais  bien  qu'il  était  habile; 
mais,  habituée  à  entendre  continuellement  parler 
de  Lannes ,  de  Lefebvre ,  de  Masséna ,  de  Ney, 
je  ne  mettais  rien  au-dessus  d'eux  ;  je  fus  donc 
étonnée  d'abord,  lorsque  Junot  me  dit  que  Soult 
était,  sans  aucune  comparaison,  l'homme  le  plus 
savant  de  l'armée  française  :  —  Ses  talens,  me  dit 
Junot,  sont  d'une  nature  si  supérieure,  que  je 
ne  comprends  pas  comment  l'empereur  ne  lui  a 
pas  donné  une  autorité  positive  sur  tout  ce  qui 
était  dernièrement  en  Espagne  : 

—  Mais ,  il  ne  pouvait  commander  le  maréchal 
J dis-je,  avec  une  de  ces  convictions  incul- 
quées par  ces  préjugés  d'enfance,  quelquefois 
aussi  absurdes  qu'erronés. 

J'avais  un  air  tellement  pénétré  de  cette  con- 
viction, que  Junot  rit  à  s'en  pâmer. 

—  Le  maréchal  J ?  dit-il  enfin  ;  mais  ,  ma 

pauvre  Laure,  tu  ne  sais  donc  pas  pourquoi  il 
est  maréchal?... 


562  MÉMOIRES 

J'ouvris  de  grands  yeux... 

—  Mais ,  parce  que...  parce  que... 

—  Tu  n'en  sais  rien ,  n'est-ce  pas  ?  eh  bien ,  ni 
moi  non  plus...  car  si  on  était  maréchal  pour  ce 
qu'il  a  fait ,  toute  l'armée  pourrait  y  prétendre... 
Mais  diable  !  Soult ,  c'est  une  autre  affaire  !...  c'est 
après  l'empereur  l'homme  le  plus  capable  de 
toute  l'armée  française. 

3'ai  eu  cette  conversation  avec  Junot  en  arri- 
vant à  Mont-de-Marsan;  elle  m'est  demeurée 
gravée  dans  l'esprit  comme  une  preuve  de  plus 
que  les  hommes  pensent  et  agissent  contradictoi- 
rement.  Cette  manière  de  voir  était  bien  celle  de 
Junot  relativement  à  Soult.  Eh  bien!  il  était 
comme  les  autres,  en  Espagne,  lorsque  Soult  fut 
nommé  major-général  à  la  place  du  maréchal 
Jourdan  :  il  refusait  presque  toujours  d'obéir, 
et  tout  à  l'heure  je  présenterai  un  exemple  dé- 
plorable des  inconvéniens  de  cette  sorte  d'insu- 
bordination entre  les  chefs  eux-mêmes  de  l'armée 
d'Espagne. 

Comme  nous  allions  la  nuit  et  sans  nous  arrê- 
ter, nous  arrivâmes  à  Bayonne  à  quatre  heures 
du  matin,  le  surlendemain  de  notre  départ  de 
Bordeaux  ;  abîmée  de  fatigue ,  je  me  jetai  sur  un 
lit,  près  avoir  seulement  ôté  mon  habit  de  che- 
val, et  je  m'endormis  profondément.  J'étais  en- 


DE   LA   DUCHESSE   d' AERANTES.  363 

core  loin  de  vouloir  me  réveiller,  lorsque  je  le 
fus  par  Junot  qui  m'embrassait  en  me  disant  adieu. 
Je  me  rais  sur  mon  séant...  et  je  me  frottai 
les  yeux... 

—  Comment?  adieu  ! 

—  Oui:  j'ai  trouvé  ici  des  ordres  qui  m'ont 
dépassé,  et  qui  m'enjoignent  d'entrer  en  Espagne 
aussitôt  mon  arrivée  à  Rayonne.  Je  dois  être  à 
Burgos  le  i5  février;  je  n'ai  donc  pas  de  temps 
à  perdre,  et  je  pars.  Toi ,  tu  me  rejoindras  par  le 
premier  convoi ,  pour  lequel  je  laisse  une  escorte 
de  5oo  hommes  du  bataillon  de  Neufchâtel. . . 
des  hommes  sûrs...  sois  tranquille. 

— Je  n'en  veux  pas.  Ce  n'est  pas  pour  voyager 
avec  un  convoi,  pour  être  plus  ou  moins  coni" 
raodément  que  je  suis  venue  en  Espagne  et  que 
j'ai  quitté  la  France...  Je  vais  partir  avec  toi. 

Junot  me  regarda  avec  étonnement ,  mais  avec 
émotion. 

—  Et  tu  veux  partir  avec  moi. . .  sans  te  repo- 
ser .>^... 

—  A  l'instant  même. 

—  Alors  je  partirai  plus  tard...  recouche- toi , 
et  dors  pendant  quelques  heures. 

—  Pas  une  minute  seulement. 

—  Laure ,  tu  es  souffrante. 

—  Non. 


364  MEMOIRES 

—  Ta  main  brûle...  je  ne  veux  pas  que  tu  te 
mettes  en  route  maintenant...  l'avant-garde  et  la 
première  division  sont  parties  depuis  hier:  je 
puis,  sans  manquer  à  mon  devoir,  retarder  de 
quelques  heures;  nous  partirons  à  midi. 

—  Et  moi  je  t'affirme  que  tu  me  contraries 
en  agissant  ainsi  :  partons  maintenant...  dis  à 
M.  Prévôt  de  faire  seller  mon  cheval,  et  sois 
convaincu  que  jamais  je  n'entends  te  causer  le 
moindre  retardement  :  c'est  dit  entre  nous  une 
fois  pour  toutes...  n'est-il  pas  vrai  ? 

Je  lui  tendis  la  main  comme  à  un  frère  d'armes; 
en  effet,  la  vie  tout  aventureuse  que  j'allais  com- 
mencer me  plaçait ,  pour  ainsi  dire,  au  même 
rang  qu'un  homme  dont  il  me  fallait  le  courage; 
mais  depuis  quelquetemps  cette  vie  avait  été  bien 
envisagée  par  moi ,  et  mon  parti  était  pris.  Ju- 
not  fut  donc  obligé  de  faire  ce  que  je  voulais; 
mon  cheval  fut  sellé  en  peu  d'instans,  et  nous 
partîmes. 

J'aime  Bayonne.  C'est  une  petite  ville  riante, 
bâtie  dans  le  genre  espagnol ,  et  présentant  un 
aspect  tout  particulier  et  très  différent  de  nos 
villes  de  France.  Les  maisons  ont  des  balcons 
avec  des  jalousies  ;  déjà,  on  est  tenté  de  chanter 
sous  la  fenêtre.  La  grande  place  elle-même  res- 
semble à  une  place  espagnole.  On  y  arrive  par 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  365 

une  belle  promenade  bordée  par  VAdour;  la 
Nive,  autre  petite  rivière,  dont  les  bords  sont 
ravissans,  traverse  la  ville.  Tout  est  animé,  gai, 
et  d'une  gaieté  de  bonne  humeur.  On  voit  que 
ce  n'est  pas  une  joie  passagère ,  et  qu'habituelle- 
ment les  habitans  sont  d'humeur  joyeuse. 

Les  environs  de  Bayonne  sont  remarquable- 
ment beaux ,  même  du  côté  des  landes  de  Mont- 
de-Marsau.  Ils  offrent  un  aspect  inusité  qui  a 
non  seulement  du  charme  comme  insolite,  mais 
par  cette  immense  variété  de  fleurs  qui  forment, 
comme  dans  les  landes  de  Portugal  et  d'Espagne, 
une  ravissante  décoration  au  paysage.  Les  envi- 
rons de  Bayonne  ont,  au  reste,  avec  le  Portugal, 
surtout  du  côté  de  Braga,  une  grande  ressem- 
blance. Mais  qui  ne  connaît  pas  les  environs  de 
Bayonne  du  côté  d'Orthez,  d'Artir,  et  enfin  de 
Pau,  ne  connaît  pas  un  beau  pays.  C'est  fertile, 
c'est  agreste,  c'est  cultivé , c'est  sauvage.  On  voit 
des  bois,  des  collines,  des  rivières  arrosant  des 
champs  de  maïs ,  de  belles  prairies ,  et  puis  les 
Pyrénées  qui  encadrent  ce  tableau-là  :  c'est  vrai- 
ment beau.  J'ai  fait  une  fois  en  ma  vie  le  voyage 
de  Pau  à  Port-de-Lannes  entièrement  à  cheval 
et  à  pied;  voilà  comment  on  connaît  une  contrée. 
Les  femmes  sont  jolies  à  Bayonne,  et  géné- 
ralement dans  tout  le  pays  basque.  Leur  taille 


366  MÉMOIRES 

est  svelte ,  leur  peau  blanche  ,  leurs  yeux  expres- 
sifs ,  qu'ils  soient  bleus,  qu'ils  soient  noirs, 
et  leur  physionomie  d'une  expression  char- 
mante. C'est  surtout  parmi  les  paysannes  qu'il 
faut  aller  chercher  de  jolis  visages.  J'ai  vu  dé 
jeunes  conductrices  de  cacolels  qui  auraient  été 
proclamées  belles  au  milieu  d'une  de  nos  fêtes. 
C'est  une  drôle  de  chose  qu'un  cacolet ,  plus 
drôle  encore  qu'un  coural'in. 

Figurez-vous  deux  paniers  posés  sur  un  âne , 
mais  posés  de  telle  sorte,  que,  n'étant  pas  fixés  , 
si  l'un  des  deux  paniers  est  déchargé  avant  l'au- 
tre, il  s'ensuit  une  culbute.  Ce  pauvre  Alphonse 
Pignatelli  pourrait  bien  en  dire  quelque  chose. 
On  sait  qu'il  aimait  beaucoup  ce  qui  était  joli ,  et 
je  viens  de  dire  qu'il  y  a  de  ces  petites  conductri- 
ces de  cacolets  qui  sont  charmantes ,  mais  à 
rendre  saint  Ignace  païen.  L'une  d'elles,  encore 
plus  jolie  que  ses  compagnes,  fut  remarquée  par 
Alphonse,  qui  dès  lors  ne  voulut  pas  d'autre  ca- 
colet que  celui  de  la  petite ,  quoique  cela  ne 
se  fasse  guère.  Mais  il  était  déjà  souffrant,  et  fai- 
sait l'hypocrite;  il  s'en  fut  donc  un  jour  en  cacolet^ 
et  bien  qu'on  soit  dos  à  dos,  il  était  fort  entrepre- 
nant. La  petiteBasqueétait  gentille  de  tout  point; 
elle  demanda  la  paix,  et  ne  pouvant  l'obtenir, 
elle  conduisit  tout  bellement  son  âne  sur  une 


DE   LA   DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  067 

pelouse ,  et  puis  sauta  légèrement  à  terre  sans 
prévenir  son  compagnon,  ce  qui  fit  tomber  ce- 
lui-ci sur  son  nez.  Ceux  qui  l'ont  connu  ,  ce  bon 
Alphonse ,  savent  que  ce  nez  était  d'une  hono- 
rable longueur;  aussi  la  correction  s'y  déploya- 
t-elle  dans  son  entier.  11  revint  à  Paris  trois 
semaines  après,  tout  pantois  d'avoir  manqué  le 
phis  joli  gibier  qu'il  eût  jamais  pourchassé,  et 
fort  ennuyé  d'avoir  le  nez  cassé,  car  on  sait  qu'il 
aimait  à  plaire. 

Pendant  le  séjour  que  la  reine  Hortense  fit 
dans  les  Pyrénées  en  1 808 ,  elle  alla  à  Bayonne  _, 
et,  comme  on  peut  le  penser,  elle  fut  en  cacolet. 
Sa  petite  conductrice  était  si  charmante,  que  la 
reine  la  prit  en  grande  amitié ,  et  lui  donna  son 
portrait.  Les  gens  du  pays  ne  l'appelaient  plus 
depuis  ce  temps-là  que  la  reine  Horlense. 

Saint-Jean  de  Luz  a  toujours  été  triste  et  dé- 
sert, excepté  cependant  à  l'époque  de  la  guerre 
d'Espagne  ;  maintenant  sa  solitude  doit  avoir  de 
plus  le  cachet  sinistre  delà  dévastation  ;  mais  déjà 
le  soleil  est  plus  chaud.  Lèvent  qui  vous  frappe 
en  galopant  sur  cette  arène  d'un  sable  fin  et  bril- 
lant est  tiède  et  parfumé.  C'est  déjà  le  midi  avec 
ses  brises  odorantes.  Je  reçus  à  l'instant  même 
un  effet  de  l'influence  de  la  température. 

Nous  fûmes  coucher  à  Irun,  Déjà  nos  troupes 


368  MÉMOIRES 

assuraient  partout  la  sécurité  du  chemin  ;  aussi , 
profitant  de  la  lenteur  de  notre  marche ,  ai-je 
fait  toute  la  traversée  de  la  Biscaye  à  pied  ou  à 
cheval.  Ce  moment  était  celui  de  la  floraison 
d'une  grande  partie  des  belles  bruyères  des  mon- 
tagnes, et  j'éprouvais  une  vraie  jouissance  en 
trouvant  les  touffes  purpurines,  ou  bien  les 
cloches  d'un  blanc  d'albâtre  de  VErica  arborea. 
Cet  arbuste,  qu'on  devrait  davantage  cultiver 
pour  nos  jardins ,  est  une  des  plus  charmantes 
plantes  de  l'Europe.  Les  bords  de  l'Orm,  petite 
rivière  qui  coule  autour  de  Tolosa,  en  sont  cou- 
verts. J'en  ai  trouvé  qui  avaient  au  moins  cinq 
pieds  de  haut  ;  la  fleur  était  également  plus 
vigoureuse  et  ses  pétales  plus  grands. 

Nous  traversâmes  ainsi  Hernani,  Tolosa,  Ale- 
gria, patrie  des  Mendizabal,Villa-Franca,  Villa- 
Réal  avec  ses  jolies  églises  ;  Bergara  avec  son 
vallon  pittoresque  et  son  gothique  château  ; 
Mondragon  et  sa  riante  vallée  avec  ses  usines  et 
ses  moulins  ',  et  puis  Salinas  avec  son  paysage  à 
la  Salvator-Rosa.  Tout  est  varié  dans  ce  beau 

I  On  y  fond  de  la  sanguine  y  dont  il  y  a  des  mines  fort 
abondantes  autoui'  de  Mondragon.  Au  sommet  de  la  monta- 
gne ,  M.  Magnlen  trouva  du  marbre  noir  taché  de  rouge. 
Les  montagnes  changent  ici  de  nature,  ce  qui  est  annoncé 
par  la  subiie  présence  du  grès. 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  oGq 

pays ,  et  cette  variété  est  toujours  charmante. 
C'est  en  parcourant  cette  suite  de  tableaux  ravis- 
sans  qu'on  arrive  à  Vittoria  ,  l'une  des  plus  jo- 
lies villes  de  l'Espagne  ,  et  la  capitale  de  l'Alava. 
Mais  quelles  sinistres  décorations  la  guerre  je- 
tait sur  ces  scènes  jadis  riantes  et  paisibles!... 
Celle  qui  s'offrit  à  moi  le  quatrième  jour  de  mon 
entrée  en  Espagne  me  causa  une  impression 
qui  fut  lente  à  s'effacer. 

J'avais  beaucoup  marché  depuis  le  matin  ;  me 
trouvant  fatiguée,  je  proposai  à  Junot  de  remon- 
ter dans  ma  calèche,  qui  me  suivait  toujours,  ainsi 
que  mon  cheval  tout  sellé.  Junot  y  consentit ,  et 
nous  montâmes  tous  deux  en  voiture.  A  peine 
eûmes-nous  fait  quelques  pas  qu'il  s'endormit. 
Je  n'en  avais  nulle  envie  ;  j'étais  fatiguée,  mais 
de  cette  fatigue  qui  appelle  le  repos  plutôt  que 
le  sommeil.  Je  regardais  autour  de  moi,  et  je 
voyais  avec  peine  que  le  paysage  avait  changé 
d'aspect.  La  route  était  montueuse  et  serpentait 
sur  le  versant  d'une  montagne  escarpée  dont  les 
flancs  étaient  couverts  de  quelques  bouquets  de 
chênes  rabougris  et  de  roches  d'un  grauit  bru- 
nâtre presque  enveloppées  de  mousse.  Le  jour 
baissait,  et  le  temps,  qui  d'ailleurs  avait  été  cou- 
vert tonte  la  joufnée,  était  alors  presque  obscur, 
mais  pas  assez,  néanmoins,  pour  ne  pas  distin- 
Xil.  24 


SyO  MÉMOIRES 

guer  les  objets.  J'étais  triste;  je  rêvais  à  bien 
des  souvenirs...  et  lorsque  la  pensée  rétrrogade, 
n'est-ce  pas  toujours  pour  des  regrets?  Je  regar- 
dais donc  vaguement  devant  moi ,  et  voyais  dis- 
paraître lentement  chaque  détour  de  la  monta- 
gne, car  la  route  était  rapide  et  dangereuse... 
Tout-à-coup ,  arrivés  sur  un  plateau  ,  je  vois  de- 
vant moi  un  chêne  vert  d'une  forme  et  d'un  as- 
pect étranges...  ses  branches  me  paraissent  rom- 
pues et  s'agiter  pesamment  sous  le  vent  qui ,  à 
cet  endroit  de  la  montagne,  souffle  plus  violem- 
ment...Ma  vue_,  qui  est  fortbasse,ne  me  permit  pas 
de  distinguer  complètement  la  physionomie  de 
cet  arbre. Pendant  que  je  cherchais  mon  lorgnon, 
la  calèche  avait  gravi  la  montagne,  et  parvenait 
justement  au-dessous  de  l'arbre...  Le  postillon  , 
presque  endormi  par  la  lenteur  de  ses  mules,  ne 
se  détourne  qu'à  demi...  J'avance  ma  tête  pour 
mieux  voir,  et  dans  ce  mouvement,  mon  front 
reçoit  le  coup  de  pied  d'un  horrible  cadavre  ,  nu , 
sanglant,  déchiré,  et  accroché  à  cet  arbre  pour 
montrer  quelle  était  la  justice  des  Français.  Il 
n'était  pas  seul...  il  y  en  avait  encore  trois!... 

Au  cri  que  je  poussai,  Junot  s'éveilla,  et  le 
postillon  arrêta  ses  mules...  il  les  arrêta  devant 
les  quatre  cadavres  que  je  ne  voulais  pas  regar- 
der, et  que,  par  une  horrible  attraction ,  je  ne 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  3^1 

pouvais  m'cnipêcher  de  fixer!...  Oh!  que  long- 
temps après  j'ai  vu  dans  mes  rêves  ces  figures, 
dont  la  dernière  expression  avait  été  celle  de  la 
rage,  mais  d'une  rage  démoniaque...  Je  vois  en- 
core leurs  membres  déchirés,  souillés...  et  les 
mules,  les  oreilles  droites,  les  naseaux  ouverts, 
qui  râlaient  en  reculant,  par  un  double  effroi 
des  cadavres,  et  de  ces  cadavres  plus  horribles 
que  tout  ce  que  l'horreur  peut  nous  présenter... 
— Veux-tu  marcher?  cria  Junot  d'une  voix  de 
tonnerre  au  postillon.  Et  prenant  sa  canne  qui 
était  auprès  de  lui  dans  la  calèche,  il  en  asséna 
lui-même  un  coup  sur  la  croupe  de  la  mule  du 
brancard...  La  calèche  partit  comme  un  trait... 

—  Que  veux-tu!  me  dit  Junot  en  se  replaçant 
tranquillement  dans  le  coin  de  la  calèche,  c'est 
un  mal  nécessaire... 

Et  il  se  rendormit. 

Oh  !  moi ,  je  ne  dormis  pas  !...  c'en  fut  fait  de 
mon  sommeil  pour  bien  des  nuits  !... 

—  Enfant!  me  dit  Junot  lorsque  je  lui  repro- 
chai son  indifférence  pour  cette  horrible  scène... 
il  ne  fallait  pas  venir  à  la  guerre,  si  tu  ne  peux 
supporter  de  pareils  spectacles...  Qii'as-tu  donc 
vu?  quatre  coquins  qui  avaient  probablement 
massacré  des  Français  endormis,  ou  quelque 
femme,  quelque  vieillard...  peut-être  même  un 


5-^2  MEMOIRES 

enfant!...  crois-moi,  réserve  ta  sensibilité  pour 
d'autres  malheurs. 

Quelques  jours  après,  dans  les  buissons  de 
genièvre  et  de  buis  qui  croissent  entre  les  rochers 
de  Pancorvo ,  parmi  des  touffes  de  thym  '  et  de 
lavande ,  nos  soldats  trouvèrent  un  cadavre  mu- 
tilé, que  les  assassins  avaient  coupé  par  mor- 
ceaux!... sur  l'un  des  bras  on  reconnaissait  par- 
faitem.entles  vestiges  d'un  uniforme  français!. ..Ah! 
Junot  avait  raison,  c'étaient  d'affreux  malheurs!... 

C'est  une  jolie  petite  ville,  qui  serait  remar- 
quée partout ,  que  Vittoria  ;  et  en  Espagne ,  où 
son  architecture  est  différente  de  celle  du  reste 
des  autres  villes,  elle  l'est  encore  plus;  sa  place 
est  grande,  aérée,  et  l'aspect  de  la  ville  est  tout 
rempli  d'activité  et  d'industrie.  C'est  à  Vittoria 
que  j'ai  trouvé  une  douce  jouissance ,  la  plus  in- 
time pour  une  mère...  Depuis  la  France,  je  n'a- 
vais pas  eu  de  nouvelles  de  mes  enfans  ;  les  der- 
nières ,  en  raison  de  la  rapidité  de  ma  course  et 
de  mon  entrée  subite  en  Espagne,  n'avaient  pu 
me  rejoindre.  Inquiète  sur  cette  partie  de  moi- 
même,  dont  j'aurais  voulu  m'occuper  à  chaque 
heure  de  la  journée ,  j'avais  écrit  de  Bordeaux  à  ce 

'Thymus,  marlkliina  ;  les  laiicks  de  l'Espagne  en  sont 
couvertes. 


DE    LA.    DUCHI-SSE    d'aBRANTÈS.  O'JO 

bon  Lavalette ,  afin  qu'il  me  fît  parvenir  par  l'es- 
tafette des  nouvelles  de  mes  enfans.  Lavalette, 
qui  était  le  meilleur  des  pères  comme  le  meilleur 
des  hommes  ,  m'avait  compris  avec  son  âme  :  il 
avait  donc  chargé  l'estafette  qui  allait  à  Madrid 
d'un  petit  paquet  pour  moi,  qu'il  avait  été  cher- 
cher lui-même  à  mon  hôtel ,  avant  que  mes  filles 
ne  partissent  pour  la  Bourgogne  avec  leur  tante  ; 
et,  croj'^ant  que  je  devais  être  à  Bayonne,  ou  tout 
au  plus  à  peine  entrée  en  Espagne,  il  avait  écrit 
à  Bayonne  que,  si  j'en  étais  partie,  l'estafette  de- 
vait me  remettre  le  paquet  partout  où  je  serais: 
un  directeur-général  des  postes  est  toujours  obéi  ; 
aussi  me  remit-on  à  Vittoria  ce  que  l'amitié  de 
Lavalette  m'envoyait  :  c'étaient  deux  charmantes 
petites  lettres  de  mes  filles,  et  mon  Napoléon 
avait  griffonné  sou  nom  au  bas  de  la  lettre  de 
Joséphine'...  Il  faut  être  loin  de  sa  patrie...  loin 
des  siens...  loin  d'enfans  adorés,  pour  compren- 
dre le  délire  de  joie  d'un  tel  moment!... 

C'était  un  homme  parfaitement  bon  que  La- 
valette, et  en  même  temps  parfaitement  spirituel; 
mais  il  y  a  long-temps  que  j'ai  dit  qu'une  bête 
n'était  jamais  bonne.  Quant  à  Lavalette,  il  avait 
des  qualités  éminemment  précieuses...   il  était 

'  Ea  lui  tenant  la  main  ,  bien  entendu  :  il  n'avait  que  deux 
ans. 


3^4  MÉMOIRES 

aussi  l'un  de  nos  plus  chers  amis  !...  Celui-là  en- 
core ne  répond  que  de  la  tombe  !... 

Son  nom  me  rappelle  une  anecdote  extraor- 
dinaire qui  le  concerne ,  et  qui  eut  lieu  après  la 
campagne  de  ^Yagram...  elle  est  bien  comique 
dans  ses  détails. 

L'empereur  avait  dans  ses  écuyers  un  homme 
d'une  remarquable  distinction,  qui  était  le  géné- 
ral Durosnel.  Il  faisait  auprès  de  l'empereur  les 
fonctions  d'aide -de- camp.  Son  intelligente 
bravoure  le  faisait  aimer  de  Napoléon  ,  et ,  par- 
tant de  ce  point,  on  pense  qu'il  devait  l'employer 
souvent.  Le  jour  de  la  bataille  de  Wagram  ,  il  le 
charge  de  porter  un  ordre  à  l'un  des  maréchaux  ; 
Durosnel  part  au  grand  galop  de  son  cheval» 
l'empereur  le  suit  avec  sa  lunette  d'approche... 
tout-à-coiip  il  jette  un  cri!...  Durosnel  avait  été 
frappé  par  un  boulet ,  et  il  venait  de  le  voir  rou- 
ler dans  la  poussière. 

Ce  fut  un  deuil  ;  le  général  Durosnel  était  aimé 
de  ses  camarades  autant  qu'estimé.  Il  avait  du 
talent...  il  mourait  là  encore  jeune  devant  un  bel 
avenir...  Il  laissa  des  regrets,  et  l'empereur  en 
parla  avec  éloge  dans  le  Bulletin. 

Mais  où  le  boulet  avait  frappé  un  second  coup, 
c'était  sur  un  être  qui  adorait  celui  qui  venait 
de  mourir...    Le  général  Durosnel    avait   une 


DE   LA.    DUCHESSE    d' AERANTES.  3^5 

femme  dont  il  était  aimé  comme  on  aime  quand 
on  est  jeune  ,  et  qu'une  passion  peut  avoir  tout 
son  abandon.  C'est  alors  que  le  mariage  est  une  de 
ces  félicités  donnant  la  vision  du  paradis.  Cette 
malheureuse  jeune  femme  éprouva  combien  ou 
peut  souffrir ,  mais  elle  acquit  en  même  temps  la 
preuve  que  le  chagrin,  le  désespoir  lui-même  ne 
tuent  pas. 

La  mort  de  Durosnel  la  laissait  sans  aucune 
fortune,  car  il  était  aussi  probe  que  brave.  Elle 
attendait  que  l'empereur  réglât  son  sort,  mais 
quel  qu'il  fût,  elle  ne  pouvait  plus  demeurer  à 
Paris.  Son  père  vint  de  la  province  pour  la  cher- 
cher, et  les  préparatifs  de  départ  se  firent;  il  y 
avait  alors  quinze  jours  que  la  triste  nouvelle 
était  parvenue  à  Paris. 

Un  jour  l'impératrice  Joséphine  reçoit  une 
lettre  de  Tempereur  dans  laquelle  il  lui  disait  : 

«  Durosnel  n'est  pas  mort...  il  n'est  pas  même 
blessé,  le  boulet  n'avait  frappé  que  son  cheval  ; 
fais  savoir  cela  à  sa  femme.  » 

La  chose  n'était  pas  facile  ,  le  pauvre  cœur 
humain  est  si  bien  habitué  à  tout  ce  qui  fait  souf- 
frir, que  rien  ne  l'étonné  en  douleurs  et  en  in- 
fortunes ;  mais  une  joie,  une  de  ces  joies  qui  nous 
tirent  de  l'enfer,  oh  !  voilà  ce  qu'il  ne  faut  pas 
jeter  brusquement  à  l'âme. . .  c'est  pour  en  mourir. 


376  MÉMOIRES 

L'impératrice,  qui  connaissait  madame  Du- 
rosnel,  qui  savait  l'effet  qu'allait  produire  cette 
réaction  de  sensations  si  opposées,  pensa  d'a- 
bord à  y  aller  elle-même...  mais  dans  ce  moment 
Lavalette  arrivait  avec  sa  femme  pour  déjeûner 
chez  l'impératrice. 

—  Ah  !  s'écria-t-elle,  c'est  le  ciel  qui  vous  en- 
voie!... 

Et  lui  expliquant  toute  l'affaire,  elle  le  pousse 
par  les  épaules ,  et  l'envoie  chez  madame  Du- 
rosnel. 

Ce  ne  fut  qu'à  sa  porte  que  Lavalette,  se 
recordant  pour  exécuter  sa  mission,  s'aperçut 
combien  elle  était  difficile.  Jusquelà  il  n'avait 
fait  que  sourire  à  cette  idée  de  ramener  paix  et 
joie  dans  une  maison  désolée;  mais  lorsque  les 
paroles  de  l'impératrice  lui  revinrenten  mémoire, 
il  eut  peur  delà  somme  de  bonheur  qu'il  portait. 

—  Prenez  garde  à  ce  que  vous  allez  faire,  La- 
valette,lui  avait-elle  dit.. .  car  vous  pouvez  la. tuer. 

Diable!  dit  l'ambassadeur  tout  en  montant 
l'escalier,  je  suis  fâché  de  m'étre  chargé  de  cette 
commission-là... 

Il  était  à  peine  onze  heures  :  le  moment  n'était 
pas  très  bien  choisi  pour  une  visite,  ce  f  ut  d'à 
bord  ce  que  le  père  de  madame  Durosnel  faillit 
dire  à  Lavalette;  mais  en  apprenant  qu'il  venait 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS,  O'J'J 

delà  part  de  l'impératrice  ,  il  s'empressa  del'an- 
noncer  à  sa  fille,  pensant  avec  raison  qu'il  était 
chargé  de  quelque  message  important  et  relatif 
au  sort  de  madame  Durosnel. 

Or,  il  faudrait,  pour  apprécier  la  situation  de 
Lavalette,  le  connaître  particulièrement.  Il  était 
à  la  fois  l'homme  le  plus  malin  et  l'homme  le 
plus  naïf  ;  il  avait  un  caractère  dont  les  combi- 
naisons étaient  un  composé  très  bizarre,  et 
pourtant  il  était  naturel  ;  il  était  fin,  mais  honnête 
homme  et  vrai ,  et  une  dissimulation  complète 
était  une  chose  fort  difficile,  et  à  laquelle  il  était 
maladroit.  Si  Sterne  avait  connu  Lavalette,  il 
aurait  tracé  son  caractère. 

Il  trouva  madame  Durosnel  dans  un  bou- 
doir près  de  sa  chambre  ;  quoiqu'il  fût  de 
bonne  heure  elle  était  déjà  habillée  avec  cette 
rigueur  des  premiers  temps  du  veuvage  :  elle 
n'avait  aucun  cheveu  sur  le  front ,  et  sa  tête  était 
enveloppée  dans  un  bonnet  noir  sur  lequel 
étaient  ces  barbes  appelées  pleureuses  ;  son  vête- 
ment en  étamine  noire  lui  cachait  toutes  ses  for- 
mes... elle  était  là,  assise  aubout  d'un  canapé,  si- 
lencieuse, triste,  et  ne  pleurant  plus  parce  qu'elle 
ne  pouvait  plus  pleurer...  En  la  voyant  si  pâle 
et  si  changée,  lever  sur  lui  un  œil  atone,  La- 
valette se  dit  : 


378  MÉMOIRES 

—  L'impératrice  a  raison. . .  je  vais  tuer  cette 
femme-là... 

Il  salua  et  s'assit,  mais  il  ne  parla  pas.  Madame 
Durosnel ,  qui  croyait  que  l'impératrice  lui  en- 
voyait M.  de  Lavalette  pour  lui  annoncer  quelque 
bienfait  de  l'empereur,  attendait  et  devait  atten- 
dre qu'il  prit  l'initiative.  Cependant  voyant  que 
son  silence  se  prolongeait  : 

— Monsieur,  lui  dit-elle  d'une  voixtrembla  nte, 
Sa  Majesté  est  doublement  bonne  de  vouloir 
bien... 

Lavalette  tressaillit  comme  si  on  l'eût  éveillé 
en  sursaut. 

—  Madame,  dit-il  à  la  pauvre  affligée,  com- 
mencez-vous à  vous  consoler  un  peu  ?... 

—  Ah!  monsieur!  s'écria  madame  DurosneL 
Et  son  visage  fut  à  l'instant  couvert  de  larmes. 

—  Diable!  disait  Lavalette,  si  elle  rentre  dans 
son  désespoir,  comment  vais-je  faire? 

Et  le  voilà  faisant  en  lui  même  un  appel  à  tout 
ce  qu'il  croit  le  plus  capable  de  mettre  madame 
Durosnel  sur  la  voie ,  et ,  entre  autres  choses 
adroites,  il  n'imagina  rien  de  mieux  que  de  lui 
demander  si  elle  croyait  aux  revenans?... 

—  Hélas  !  non  ,  monsieur,  et  je  voudrais  non 
seulement  y  croire ,  mais  je  voudrais  qu'il  y  en 
eût... 


DE   LA   DUCHESSE   d'aBRANTÈS.  379 

Et  les  larmes  coulent  de  nouveau.....  La 
pauvre  femme  faisait  pitié  à  Lavalette;  mais 
plus  elle  lui  paraissait  intéressante,  plus  il  re- 
doutait l'effet  qu'il  allait  produire.  Enfin,  comme 
il  fallait  prendre  un  parti,  et  qu'il  était  entendu 
que  de  tout  le  jour  il  qe  ferait  rien  que  de  gau- 
che ,  il  entreprend  de  raconter  à  la  pauvre  af- 
fligée l'histoire  d'une  femme  enterrée  toute  vi- 
vante, et  délivrée  par  un  fossoyeur  qui  voulait  la 
voIer;enfin  toute  une  histoire  de  Mathieu  Laens- 
berg,  en  n'oubliant  pas  les  joies  ineffables  de 
toute  cette  famille  en  revoyant  celle  qu'ils 
avaient  perdue. 

—  Hélas!  dit  madame  Durosnel  avec  une  voix 
brisée  par  les  sanglots ,  ils  étaient  bien  heureux, 
ceux  dont  vous  parlez  là!... 

Et,  cette  comparaison  la  frappant,  elle  se 
penche  sur  le  coussin  de  son  divan  pour  pleurer 
librement,  et  surtout  pour  ne  pas  voir  cet 
homme  qui  semble  se  faire  un  jeu  de  redoubler 
son  affliction.     ^ 

Pendant  ce  temps,  Lavalette  cherchait  un  nou- 
veau moyen  de  se  faire  comprendre  de  madame 
Durosnel  ;  il  commençait  à  douter  que  cela  fût 
possible  :  aussi  il  jugea  que  le  plus  court,  comme 
le  plus  certain ,  était  de  parler,  et  commençant  à 
prendre  un  air  agréable,  ce  qui,  avec  sonjnquié- 


380  MÉMOIRES 

tude,  formait  le  plus  étrange  contraste ,  il  se  mit 
à  regarder  madame  Durosnel  en  som-iant,  et  à 
lui  faire  des  signes,  si  bien  que  la  pauvre  femme 
commença  à  croire  que  le  neveu  de  S.  M.  l'impé- 
ratrice Joséphine  était  devenu  fou;  mais  elle  le 
crut  bien  autrement,  lorsque  Lavalette,  ayant 
enfin  pris  son  parti ,  lui  demanda  d'un  air  très 
résolu,  si  elle  avait  déjeuné. 

—  Ah ,  mon  Dieu  !  s'écria-t-elle. 
Lavalette  était  le  meilleur  des  humains,  mais 

il  commençait  à  prendre  de  l'humeur  :  il  répéta 
sa  question. 

—  Je  ne  sais,  monsieur,  si ,  depuis  que  vous 
êtes  ici ,  vous  vous  apercevez  que  vous  me  tenez 
des  discours  bien  étranges...  Je  vous  demande 
la  permission  de  me  retirer. 

—  Et  vous,  madame,  s'écria  Lavalette,  com- 
ment ne  vous  êtes-vous  pas  aperçue  depuis  mon 
arrivée  du  véritable  motif  de  ma  mission?... 

Madame  Durosnel  retomba  sur  son  divan  ,  en 
regardant  Lavalette  ,  dont  l'excellente  physiono- 
mie était  radieuse  en  ce  moment  : 

—  Ah!...  dit-elle  ,  qu'est-il donc  arrivé?... 

—  Eh  bien!  rien  du  tout...  il  n'est  rien  arrivé... 
m'entendez-vous  à  présent,  madame  ?...  Oterez- 
vous  enfin  votre  vilain  bonnet  noir?...  Votre 
mari  n'est  pas  mort!... 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  58 1 

Un  cri  terrible  lui  répondit...  Le  père  de  ma- 
dame Durosnel  accourut...  Il  trouva  sa  fille  la  tête 
enfoncée  dans  le  coussin  de  son  canapé,  et  prête 
à  suffoquer.  Quant  à  Lavalette,  après  avoir 
lâché  le  grand  mot,  il  était  retombé  anéanti  de 
l'extrême  effort  qu'il  avait  fait  sur  lui-même... 
Quand  il  vit  le  père ,  il  se  hâtad  e  se  lever,  et  de 
sortir  ;  il  avait  encore  plus  besoin  d'air  que  la 
veuve ,  qui  ne  l'était  plus  :  il  s'en  fut  sans  qu'on 
prît  garde  à  lui,  tant  la  maison  était  troublée 
et  joiyeuse. 

—  Ouf!...  disait-il  en  s'essuyant  le  front  à 
plusieurs  reprises,  tandis  qu'il  descendait  l'es- 
calier... ouf!...  j'ai  eu  plus  de  mal  à  faire  revivre 
ce  mari-là,  que  l'empereur  n'en  aurait  à  le 
faire  tuer...  mais  aussi ,  quelle  personne  que  sa 
femme!... 

—  Mais  pourquoi  lui  demander  si  elle  avait 
déjeuné?...  lui  fîuies-nous  observer  ensuite? 

—  Belle  question!...  A  la  manière  dont  elle 
avait  pris  sa  douleur,  elle  aurait  été  capable  de 
mourir  d'une  attaque  d'apoplexie  foudroyante  : 
son  déjeûner  pouvait  l'étouffer.  Je  voulais  bien 
en  fmir,  mais  non  pas  en  la  tuant. 

Néanmoins,  la  manière  brusque  avec  laquelle 
il  lui  donna  cette  nouvelle, malgré  les  réflexions 
qu'il  faisait  depuis  son  arrivée ,  faillit  être  fatale 


583  ifôfomïs 

à  madame  Durosnel.  A  peine  fut- il  parti ,  qu'é- 
chappant à  son  père ,  ëlte  coumt  à  son  cabinet 
de  toilette,  arracha  ses  pleureuses,  ses  voiles 
noirs .  et  mit  sur  sa  tête  toutes  les  guirlandes  de 
roses  qu'elle  put  trouTer...  elle  en  mit  sur  ses  ha- 
bits... partout  !.^  Et  une  de  ses  amies,  qui  logeait 
avec  elle .  et  voulait  Femmener  loin  de  Paris , 
rentrant  en  ce  moment,  la  crut  complètement 
folle  :  Halley  me  dit .  à  cette  même  époqne ,  que 
cela  aurait  pu  arriver. 

D«i:x  ans  plus  tard  .  madame  Durosnel ,  étant 
an  bal  du  prince  Schwartzenberg,  fut  jetée  à  terre, 
foulée  aux  pieds,  et  dans  un  état  affreux.  Son  mari, 
qui  la  cherchait,  la  renccHitra  enfin,  mais  sans 
connaissance ,  les  jambes  et  les  bras  presque  en- 
tièrement brûlés.  Au  moment  où  le  général  trouva 
sa  femme,  un  homme  était  occupé  à  lui  Toler  ses 
boucles  d'oreilles  de  diamans. 

Une  particularité  singulière  du  fait  de  sa  brû- 
lure ,  c'est  que  les  jambes  furent  brûlées  pro- 
fondément .  et  que  le  bas  de  soie  fut  à  peine 
roussi. 

5^ous  trouTàœes  à  Brîbtesca ,  mauvaise  bico- 
que entourée  de  murs  de  terre,  un  homme  que 
je  revis  avec  plaisir,  et  que  je  n'avais  pas  ren- 
contré depuis  son  retour  d'Egypte  ;  c'est  le  gé- 
néral Reignier  :  il  avait  une  attitude  que  j'aimais; 


DE    LA    DUCHISSE    d'aERA5TÈS.  3ft3 

il  avait  du  calme .  de  la  dignité .  et  ses  camarades 
lui  reconnaissaient  une  capacité  militaire  remar- 
quable. U  fut  du  dernier  étonnement  de  me  voir 
en  Espagne .  et  ne  le  cacha  pas  :  il  y  avait  dans 
l'expression  animée  de  cet  homme ,  si  froid  habi- 
tnellement,  un  eÉfet  qui  impressionnait.  Il  ne 
faisait  que  passer  :  plus  tard,  nous  nous  retrou- 
vânaes.. .  h^ks  !  c'était  dans  un  désert  phis  triste 
encore  que  ne  l'était  Bribiesca... 

Il  était  temps  pour  moi  que  nous  arrivassions 
à  Burgos,  ou  le  duc  avait  son  quartier-général; 
je  crachais  le  sang,  j'étais  fort  souffrante ,  et  j'a- 
vais un  besoin  réel  de  repos.  En  arrivant  dans 
cette  vieille  cité  de  Burgos,  je  compris  tout  le 
charme  de  la  paresse,  et  j'éprouvais  une  vraie 
jouissance  en  entendant  battre  la  diane  le  matin, 
et  en  pensant  que  ma  tête  n'avait  pas  besoin  de 
quitter  l'oreiller  sur  lequel  elle  reposait. 

Junot  retrouva  à  Burgos  un  homme  qui  Itri 
avait  les  plus  grandes  obligations  :  c'était  le  gé- 
néral Solignac.  Très  avant  dans  la  disgrâce  de 
l'empereur,  à  propos  d'affaires  relatives  à  Mas- 
séna  dans  la  campagne  de  Xaples  et  probable- 
ment injustement,  le  général  Solignac  avait  été 
recommandé  à  Junot  par  la  grande-duchesse  de 
Berg,  tandis  qu'il  était  à  Lisbonne.  Junot  ne 
pouvait  rien  refusera  une  telle  recommandatioi), 


584  MEMOIRES 

et  le  général  Solignac  ne  pouvait  l'ignorer;  mais 
ce  qu'il  devait  aussi  savoir,  c'est  combien  Junot 
eut  de  peine  à  faire ,  non  pas  revenir  l'empereur, 
ce  fut  impossible,  mais  l'engager  à  l'employer  de 
nouveau.  Je  ne  me  mêle  guère  de  semblables 
questions  :  ici ,  je  dis  ce  que  j'ai  long-temps  vu  et 
entendu. 

Le  général  Solignac  n'était  à  Bui^os  que  par 
intérim  ;  il  y  remplaçait  momentanément  un 
homme  dont  la  noble  conduite,  les  talens,  l'hu- 
manité bien  entendue,  avaient  changé  l'anathème 
lancé  sur  nous  par  les  Castillans  en  bénédictions, 
du  moins  pendant  son  séjour  à  Burgos.  Cet 
homme,  dont  je  m'honore  d'être  l'amie,  est  le 
général  Thiébault.  Envoyé  par  l'empereur  pour 
prendre  le  gouvernement  de  la  vieille  Castille,il 
trouva  Burgos  semblable  à  un  cloaque  infâme , 
fait  pour  donner  et  répandre  la  peste  dans  toute 
la  Péninsule  :  lorsqu'il  arriva,  il  y  avait  deux  mois 
que  nulle  autorité  n'y  exerçait  de  pouvoir,  si  ce 
n'est  les  chefs  qui  passaient  dans  la  ville  ;  aussi 
rien  ne  peut  donner  une  idée  du  nombre  de 
viclimes  qui  tombaient  sous  le  couteau  des  dé- 
vastations, du  pillage,  qui  ravageaient  les  cam- 
pagnes à  un  demi-mille  de  distance.  Les  injustices 
les  plus  révoltantes  étaient  commises  par  les 
nôtres  ,  souvent  en  représailles  d'atrocités  exer- 


Jr 


DE    LA.    DUCHESSE    d'aLRA.NTÈS.  385 

cées  sur  nous:  ces  injustices  étaient  de  nouveau 
vengées ,  et  c'est  ainsi  qu'une  chaîne  de  désastres 
s'établissait  sans  espoir  de  la  voir  finir.  Le  géné- 
ral Thiébault  eut  le  courage  de  la  briser;  il  jeta 
un  coup  d'œil  désolé  sur  le  désert  de  quatre  on 
cinq  lieues,  formé  par  le  fer  et  par  le  feu, entou- 
rant la  ville  comme  une  ceinture  de  malédiction, 
et  dans  lequel  on  ne  trouvait  que  la  famine ,  la 
ruine,  le  désespoir,  et  la  mort!...  Cette  situation 
était  surtout  horrible  dans  les  casernes  ,  les  dé- 
pôts isolés...  les  prisons  surtout  !...  et  les  hô- 
pitaux!... cependant,  Burgos  était  un  lieu  des 
plus  importans  en  Espagne,  un  lieu  de  repos! 
Depuis  Bayonne  jusqu'à  Madrid...  croirait-on 
qu'il  n'existait  aucune  justice?...  pas  de  tribu- 
naux, pas  de  juges?  tout  avait  fui...  tout  avait 
disparu  comme  devant  l'épée  de  l'ange  extermi- 
nateur... le  peu  d'habitans  qui  étaient  restés  ne 
s'inquiétaient  pas  de  leur  vie  ;  s'ils  n'étaient  pas 
partis ,  c'est  qu'ils  ne  l'avaient  pas  pu  :  ils  er- 
raient comme  des  spectres  dans  les  rues  mal 
pavées  de  Burgos,  mais  dont  les  cailloux  pointus 
ne  blessaient  plus  leurs  pieds,  car  une  couche 
épaisse  d'immondices  couvrait  le  sol,  et  dans 
cette  bouc  infecte  étaient  ensevelis  plus  de  deux 
cents  charognes, et  plus  de  cent  cadavres!... La 
peste  pouvait  sortir  de  ces  exhalaisons  méphiti- 
XII.  25 


386  MÉMOIRES 

ques,  et  s'unir  aux  autres  fléaux  qui  frappaient  à 
coups  redoublés  sur  la  malheureuse  Espagne... 
Un  mois  de  retard  encore,  et  ce  désastre  arri- 
^'ait... 

Le  préfet  de  Burgos,  don  Blanco  de  Salcedo , 
était  un  digne  homme;  mais  il  était  tcop  faible 
pour  résister  à  celte  masse  effrayante  par  sa 
force  et  son  volume.  Il  voulait  le  bien  et  ne  pou- 
vait le  faire.  Néanmoins  aussitôt  qu'il  fut  requis  de 
prêter  son  aide,  il  seconda  le  général  Thiébault 
avec  une  ardeur  tout-à-fait  louable  ;  mais  il  es- 
péra peu  de  succès.  Lorsque  le  général  Thiébault 
lui  dit  qu'il  voulait  d'abord  commencer  par  as- 
sainir la  ville,  il  lui  répondit  en  hochant  la  tête  : 
Votre  Excellence  entreprend  plus  que  le  nettoie- 
ment des  écuries  cC  A  ugias\... 

Mais  le  général  Thiébault  avait  encore  la  mé- 
moire nouvelle  de  ce  que  Junot  avait  fait  à  Lis- 
bonne, dont  les  rues  étaient  obstruées  en  1807 
par  les  décombres  du  tremblement  de  terre  de 
1755!...  Leduc  d'Abrantès  les  fit  enlever,  ces 
décombres,  et  le  nettoiement  de  Lisbonne,  pen- 
dant son  gouvernement  général,  n'est  pas  uw 
des  moindres  bienfaits  qu'il  lui  ait  laissé. 

Le  général  Thiébault  fut  récompensé  de  ses 
peines  par  un  plein  succès.  En  quelques  mois  de 
temps  Burgos   fut    entièrement  changée.   J'ai 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRAWTÈS.  ZSj 

causé  longuement  à  Burgos  avec  le  préfet,  le 
corrégidor,  l'intendant,  enfin  tontes  les  autori- 
tés... Elles  n'avaient  qu'une  voix ,  qu'une  parole 
en  parlant  du  général  Thiébault  ,  et  c'était  pour 
le  louer'.  Je  ne  crains  pas  d'être  démentie  en  par- 
lant ainsi,  parce  que  mes  renseignemens  m'ont 
été  donnés  sur  les  lieux  mêmes ,  et  par  les  gens 
du  pays.  Les  boutiques  se  rouvrirent,  les  mar- 
chés se  repeuplèrent,  la  justice  reprit  son  cours, 
et  six  mois  ne  s'étaient  pas  écoulés,  que  non 
seulement  Burgos  ne  fut  plus  un  lieu  d'effroi , 
mais  qu'il  fut  embelli  par  des  soins  soutenus. 
Le  général  Thiébault  fit  construire  des  prisons, 
des  casernes ,  planter  une  promenade  au  bord 
de  l'Arlanzon,  dans  laquelle,  flattant  à  la  fois  le 
fanatisme  et  l'esprit  chevaleresque  des  Castillans , 
il  fît  apporter  de  Saint- Pierre  de  Cardefia,  les 
ossemens  du  _Cid  et  de  doua  Ximena,  dont  des 
dragons  avaient  violé  le  tombeau.  Ce  tombeau 
fut  réédifié,  et  subsiste  toujours  au  bord  de 
l'Arlanzon  '. 

»  Voici  ua  fait  plus  posilif  encore  s'il  est  possible.  Eu  1S23 
le  général  Thiébault  voulut  faire  entrer  un  de  ses  fils  au  ser- 
vice d'Espagne;  il  en  fît  la  demande  en  invoquant  l'opiniou 
des  Espagnols  sur  lui...  La  réponse  fut  à  l'instant  de  nommer 
son  fils  lieutenant  dans  la  garde  du  roi,  il  est  depuis  repassé 
au  service  de  France. 

»La  martjuise  de  Villucna  (la  douairière)  ayant  oblenu  de 


388  MÉMOIRES 

Je  ne  nommerai  pas  le  général  qui  était  à  Bur- 
gos  avant  le  général  Thiébault...Ses remords  doi- 
vent être  assez  grands  sans  y  ajouter  le  martyre 
du  blâme  public.  Mais  j'ai  entendu  des  paroles 
de  mort  prononcées  sur  le  nom  de  cet  homme  !... 
j'ai  vu  des  effets  terribles  de  la  terreur  qu'il  inspi- 
rait!... en  voici  un  exemple. 
,„  Un  régiment  arrivé  à  Burgos  fut  envoyé  contre 
la  guérilla  du  marquis  de  Villa-Campo,  et  le 
chef  qui  était  alors  à  Burgos  lui  donna  des  or- 
dres de  la  plus  excessive  sévérité,  pour  agir  con- 
tre les  habitans  qu'il  trouverait  devant  lui,  no- 
tamment contre  ceux  d'un  petit  village  en  avant 
de  la  fameuse  foret  de  Covalleda ,  foret  primi- 
tive, où  le  jour  pénètre  à  peine  ',  dans  laquelle 
on  ne  trouve  que  quelques  sentiers,  et  qui  était 
à  la  fois  un  repaire  de  brigands  et  l'asile  des  gué- 
rillas. Dans  toute  cette  première  guerre  d'Espa- 
gne ,  une  particularité  singulière  était  la  célérité 
avec  laquelle  les  chefs  insurgés  étaient  avertis  de 
nos  mouvemens,  et  de  la  difficulté  que  nous 
trouvions  à  nous  procurer  un  espion,  ou  un 
guide ,  presque  toujours  infidèle.  Le  bataillon 
chargé  de  la  mission  dont  je  viens  de  parler,  par- 
la ville  de  Burgos  le  terrain  dans  lequel  est  ce  toiiihw'aii , 
pour  en  faire  un  jardin ,  l'a  rcîigicuscmcut  conserve. 


A 


DE    LA    DUCHESSE    d'aBRANTÈS.  oSq 

tit  de  Burgos,  et  se  rendit  à  Arguano^,  à  travers 
un  pays  affreux ,  en  gravissant  des  rochers  à 
pic,  traversant  des  torrens  d'eau  glacée,  et  par- 
tout craignant  une  mort  imprévue  et  cachée. 
Arrivés  devant  le  village,  le  commandant  n'a- 
perçoit aucun  mouvement...  n'entend  aucun 
bruit...  Quelques  soldats  s'avancent...  Rien...  une 
solitude  absolue...  Le  chef  se  méfiant  de  quelque 
embûche ,  ordonne  la  plus  grande  circonspec- 
tion... On  entre  dans  la  principale  ou  plutôt  la 
seule  rue  du  village...  on  arrive  sur  une  petite 
place  où  fument  encore  des  gerbes  de  maïs; 
de  froment,  mais  consumées,  calcinées,  et  des 
pains  encore  entiers,  n'offrant  plus  qu'un  mon- 
ceau de  charbon...  Ils  étaient  là,  gisant  à  terre, 
dans  des  flots  de  vin  coulant  encore  des  outres 
ou  peaux  de  boucs  qui  avaient  été  percées  par 
les  habitans  avant  leur  départ ,  comme  le  pain 
et  le  blé  avaient  été  brûlés ,  pour  que  les  Fran- 
çais ne  trouvassent  aucune  provision...» 

Aussitôt  que  nos  soldats  eurent  acquis  la  cer- 
titude qu'après  une  si  longue  et  si  dangereuse 
fatigue  ils  n'auraient  aucun  reconfort  dans  ce 
désert  désolé,  ils  poussèrent  des  hurlcmens  de 

'  Je  crois  que  c'est  Arguano  :  le  nom  fut  e'crit  si  vile  dans 
le  livie  de  notes  de  mon  voyage  dEspagnc  ,  que  je  ne  puis 
bien  le  relire,  mais  je  crois  ctrc  sure  que  c'est  Arguano. 


3gO  MÉMOIRES 

rage...  Et  nulle  vengeance  à  exercer!...  Tous  les 
habitanssont  partis  !...  partis  pour  cette  forêt  de 
Covalleda  dans  laquelle  l'enfer  ne  pourrait  faire 
pénétrer!  Tout-à-coup  des  cris  se  font  entendre 
dans  l'une  des  chaumières  abandonnées  où  les 
soldats  s'étaient  répandus  dans  l'espoir  de  trou- 
ver quelque  butin  ou  quelque  nourriture... 
C'était  une  femme...  jeune...  et  portant  sur  ses 
bras  un  tout  petit  enfant  d'un  an  ;  les  soldats 
l'entraînent  devant  leur  lieutenant. 

Tenez,  mon  lieutenant,  dit  l'un  d'eux,  voilà  une 
femme  que  nous  avons  trouvée  auprès  d'une  au- 
tre vieille  qui  ne  peut  plus  parler ,  questionnez- 
la  un  peu... 

La  jeune  femme  était  pâle ,  mais  elle  ne  trem- 
blait pas;  elle  portait  le  costume  des  paysannes 
des  montagnes  de  Soria  et  de  la  Rioja. 

— '  Pourquoi  es-tu  seule  ici?  lui  demanda  le 
lieutenant. 

—  J'y^suis  demeurée  auprès  de  ma  grand'- 
mère  qui  étant  paralytique  n'a  pas  pu  suivre  les 
nôtres  dans  la  forêt,  répondit-elle  avec  une 
sorte  de  hauteur,  et  comme  fâchée  d'être  con- 
trainte de  laisser  tomber  une  parole  devant  un 
Français...  Je  suis  restée  pour  la  soigner. 

—  Pourquoi  les  tiens  ont-il  quitté  ce  village? 
Les  yeux  de  l'Espagnole  s'allumèrent...  elle  re- 


DE  LA  DUCHESSE  d' AERANTES.       Ogl 

garda  le  lieutenant  avec  une  étrange  expression, 
puis  elle  lui  dit  : 

—  Vous  le  savez  bien ,  ne  deviez-vous  pas 
nous  massacrer?... 

Le  lieutenant  leva  les  épaules. 

—  Mais  pourquoi  avoir  brûlé  ce  pain ,  ce  blé  ? 
avoir  défoncé  ces  outres? 

—  Pour  que  vous  ne  trouviez  rien...  ils  ne 
pouvaient  pas  tout  emporter,  alors  il  fallait  bien 
le  brûler. 

Dans  ce  moment  des  cris,  mais  cette  fois  des 
cris  de  joie,  se  firent  entendre;  les  soldats  appor- 
taient plusieurs  jambons  ,  quelques  pains,  mais 
surtout  plusieurs  peaux  de  boucs  remplies  de 
vin.  Ils  avaient  trouvé  toutes  ces  provisions  dans 
une  cave  dont  l'entrée  était  cachée  par  la  paille 
sur  laquelle  était  couchée  la  vieille  paralytique... 
En  voyant  les  soldats  possesseurs  de  ces  provi- 
sions, la  jeune  femme  leur  jeta  un  regard  de 
vengeance  infernal.  Le  lieutenant  eut  un  moment 
de  joie,  car  ses  hommes  n'avaient  qu'un  peu  de 
pain ,  et  il  ne  savait  comment  les  faire  souper. 
Le  soleil  se  couchait ,  et  il  était  impossible  de 
prolonger  la  marche  dans  l'état  de  fatigue  où  ils 
étaient.  Cependant  plusieurs  malheurs  récens, 
des  exemples  terribles  lui  donnant  de  la  méfiance, 
il  dit  à  la  jeune  paysanne  : 


0Q2  MEMOIRES 

—  D'où  viennent  ces  vivres  ? 

—  Ce  sont  les  mêmes  que  ceux  qui  ont  été 
brûlés...  nous  les  avions  cachés  pour  les  porter 
aux  nôtres. 

—  Est-ce  que  ton  mari  est  avec  les  brigands? 

—  Mon  mari  est  au  ciel  !  répondit-elle  en  y 
levant  les  yeux...  il  est  mort  pour  la  bonne  cause, 
celle  de  Dieu  et  de  Ferdinand  !... 

• —  As-tu  donc  des  frères  parmi  eux?... 

—  Je  n'ai  plus  personne...  que  mon  pauvre 
enfant...  -^ 

Elle  le  serra  contre  elle...  La  pauvre  petite 
créature  était  maigre  et  jaune  ,  et  ses  grands  yeux 
noirs  brillaient  dans  son  pâle  visage  en  regar- 
dant sa  mère. 

—  Mon  commandant,  s'écrièrent  les  soldats... 
ordonnez  donc  la  distribution ,  car  nous  avons 
bien  faim  et  surtout  diablement  soif.... 

—  Un  instant,  mes  enfans...  Ecoute,  dit-il  à  la 
jeune  femme  ,  ces  vivres-là  sont  bons,  j'espère? 

Et  il  attachait  sur  elle  un  œil  défiant  et  inves- 
tigateur, car  déjà  plusieurs  citernes  avaient  été 
empoisonnées  par  leshabitans  des  montagnes... 

—  Comment  seraient  ils  mauvais  ?  répondit 
l'Espagnole  en  faisant  un  geste  de  mépris...  Ils 
n'étaient  pas  pour  vous... 

—  Eh  bien!  alors  ù  ta  santé,   demonio,   dit 


DE   LA.   DUCHESSE   b'aBRANTÈS.  093 

un  jeune  sous-lieutenant  en  décoiffant  une  peau 
de  bouc. 

Et  il  se  disposait  à  boire...  mais  le  lieutenant, 
plus  prudent  que  lui,  l'arrêta  encore... 

—  Un  moment.  Puisque  ce  vin  est  bon  ,  dit-il 
à  la  jeune  femme  ,  tu  en  boiras  bien  un  verre  , 
n'est-ce  pas  ? 

—  Oh î  mon  Dieu  ,  tant  que  vous  voudrez... 
Elle  prit  la  tasse  de  campagne  que  lui  rem- 
plit le  lieutenant ,  et  la  vida  tout  d'un  trait. 

— Houra  !  houra  !  crièrent  les  soldats  tout 
joyeux  de  pouvoir  s'enivrer  sans  crainte... 

—  Et  ton  enfant ,  fais  le  boire  aussi ,  dit  le 
lieutenant  ;  il  est  si  pâle  que  cela  lui  fera  du  bien. 

L'Espagnole  avait  bu  sans  hésiter...  En  pre- 
nant la  tasse  pour  l'approcher  des  lèvres  de  son 
fils,  sa  main  trembla...  mais  ce  mouvement  fut  in- 
aperçu, et  l'enfant  vida  la  tasse...  tous  les  soldats 
burent  le  vin  des  outres  ,  et  mangèrent  le  pain 
et  les  jambons...  la  troupe  était  nombreuse../ 

Tout-à-coup,  l'un  d'eux,  qui  regardait  en  ce 
moment  la  jeune  Espagnole  et  son  fils,  vit 
l'enfant  devenir  livide ,  ses  traits  se  contractè- 
rent ,  et  sa  bouche  tordue  par  la  souffrance 
laissa  échapper  des  cris  perçans. ..  sa  mère  elle- 
même,  quoique  plus  forte  j  pouvait  à  peine  se 
soutenir...  Elle  retenait  ses  plaintes,  mais  ses 


3^4  MÉMOIRïS 

souffrances  ne  pouvaient  se  dissimuler  sur  >on 
visage  décomposé... 

—  Malheureuse,  s'écria  le  commandant,  tu 
nous  as  empoisonnés  !... 

—  Oui,  dit-elle  avec  un  affreux  sourire  ,  en 
se  laissant  tomber  sur  la  terre  à  coté  de  son 
enfant,  qui  râlait  déjà  pour  la  mort...  oui,  je 
vous  ai  empoisonnés...  Je  savais  bien  que  vous 
iriez  chercher  les  outres  là  où  elles  étaient... 
est-ce  que  vous  auriez  laissé  une  mourante  sur 
la  paille  de  son  grabat  ''..  Oui...  oui ,  vous  allez 
mourir,  et  mourir  damnés...  moi...  j'irai  au 
ciel... 

On  entendit  à  peine  ces  dernières  paroles;  les 
soldats  ne  comprirent  pas  d'abord  toute  l'hor- 
reur de  la  situation  ;  mais  à  mesure  que  le  poi- 
son exerçait  son  ravage  sur  l'Espagnole,  son  dis- 
coui-s  se  traduisait  pour  eux  sur  ses  traits  en 
convulsions...  Aussitôt  que  le  mot  poison  bit 
compris  par  eux  ,  aucune  puissance  ne  put  les 
retenir.  Ce  fut  en  vain  que  leur  commandant  se 
plaça  entre  eux  et  la  jeune  femme;  ils  le  repous- 

•  Cette  p€ii5€eque  noà soldats  iraient  violer  le  lit  d'une  mo- 
ribonde  pour  y  chercher  de  l'argent ,  e'taitune  des  choses  les 
pins  terribles  à  redcNUer  de  nous  sans  contredit  ;  et  l'homme 
«pi  pouvait  dire  :  que  rien  ne  soit  à  F  abri  de  vos  recherches  , 
^«duisâit  cet  effet.  Voilà  comment  on  agi&sait  du  temps  du 


DE    LA    DUCHESSE   d'aBRA^TÈS.  SqS 

sèrent ,  et  la  prenant  par  les  cheveux  ,  ils  la  traî- 
nèrent au  bord  du  torrent,  dans  lequel  ils  la  je- 
tèrent après  l'avoir  percée  et  lacérée  de  plus  de 
cent  coups  de  sabre...  elle  ne  poussa  pas  un 
cri. . .  Quant  à  Tenfant ,  il  fut  la  première  victime. 

Vingt-deux  hommes  périrent  par  suite  de  cette 
action  ,  que  je  ne  puis  cependant  appeler  autre- 
ment que  grande  et  courageuse.  Le  commandant 
y  échappa  par  miracle  .  m'a-t-il  dit  lui-même... 

Tel  était  le  peuple  au  milieu  duquel  je  me 
trouvais  alors.  En  écoutant  ce  récit,  qui  me 
fut  fait  la  veille  de  mon  départ  de  Burgos,  je 
frémis  à  la  pensée  de  cette  terrible  guerre  dé- 
clarée ainsi  à  mort  dun  peuple  à  un  peuple  !... 
Pour  la  première  fois  je  tremblai  depuis  mon 
entrée  en  Espagne...  Tétais  devenue  craintive... 
Hélas  !  je  ne  l'étais  pas  pour  moi...  mais  j'allais 
encore  être  mère...  et  dans  quels  périls,  ô  mon 
Dieu!  allait  donc  naître  mon  enfant! 

général  D. ...  et  y  :  .  nt  dès  rorigine  on  a  exaspéré  l^ 

popnlations.  Si  les  uài':.s::-  "  '  V  _  ::.no  n'aTaieut  pas  été 
prévenus  qu'ils  seraient  m.. .  .I3  n'auraient  pas  pris 

l'inîtiative.  «_  t^if 

-4'    T 

rry  rr  TO]sir  DorziÈME.  %, 


T    '  ¥ 


TABLE 

DU  DOUZIÈME  VOLUME. 


Chapitbe  I.  —  Commencement  de  la  re'volution  de  l'Es- 
pagne, —  L'empereur  à  Bayonne.  —  L'impe'ratrice  à 
Bordeaux.  —  Les  e'trennes  de  Junot.  —  La  caisse  de 
diamans. — Le   collier  de  saphirs. —  Le  mauvais  ami. 

—  Madame  Foy  en  Roxelane.  —  Madame  Trousset. 

—  La  folie  de  Saint-James.  —  Le  jardin  de  fleurs  et  le 
jardin  d'Armide.  —  La  comédie.  —  Madame  Laplan- 
che-Mortières.  —  Le  gênerai  Lallemant.  —  Millin.  — 
Michaud.  —  La  mauvaise  actrice.  —  La  comtesse 
Dupont.  —  La  fête  de  famille.  —  L'abus  des  talens. 

—  La  gavotte.  —  La  rosière.  —  Le  mal  de  reins  dans 
le  talon.  —  La  pauvre  famille.  —  Les  environs  de 
Paris.  —  La  femme  faisant  manger  les  yeux  de  son 
enfant  par  une  araignée.  —  Le  pauvre  père.  —  La  ro- 
sière à  Versailles 

Chapitre  II. —  Retour  de  l'empereur.  —  Faites  ce  que  je 
veux.  —  Joseph  en  Espagne.  — Tristesse  de  Paris. — 
Mon  inquiétude.  —  J'écris  à  l'empereur.  —  Réponse 
par  l'archichancelier.  —  La  remontrance.  —  Je  vais 
à  Saint-Cloud.  — Scène  violente  entre  l'empereur  et 
moi.  —  Le  comte  Frochot.  —  Le  peuple  de  Paris.  — 
Aumônes  abondantes  de  moi  et  de  Junot. —  Aumônes- 
de  Madame-mère  et  de  la  reine  Julie.  —  Bouquet  de 
la  ville  de  Paris  —  Fête  à  l'Hôtel-de-Ville.  —  Sa  tris* 
tesse,  --  Souper  particulier.  —  Lettre  d'Espagiie.  — ' 


S^S  TABLE. 

Situation  rëvëlëe.  —  Le  catéchisme  d'un  bon  Espa  ■ 
gnol.  —  Napoléon  et  le  poché.  —  Murât  et  Godoï.— 
On  gagne  le  ciel  en  tuant  un  Français 4^ 

Chapitre  III.  —  Convention  de  Cintra.  —  Situation  du 
Portugal  à  cette  e'poque.  —  La  cour  du  gouverneur- 
ge'néral.  —  M.  Galeppi  en  triton,  et  Berlhier  en  uni- 
forme de  la  garde  royale.  —  Junot  fait  forcer  Iss  Es- 
pagnols à  l'obéissance.  —  Soulèvement  d'Oporto.  — 
Désarmement  des  Espagnols,  —  Il  s'opère  sans  qu'un 
seul  coup  de  fusil  soit  tiré.  —  Courriers  arrêtes  à  Ba- 
dajoz.  —  Le  général  Graindorge  ,  avec  quelques  dra- 
gons ,  se  bat  contre  i,4oo  hommes  ,  en  tue  trente,  etc. 
—  Le  roi  don  Sébastien.  — Miracles.  —  On  veut  assas- 
siner Junot.  —  Procession  à  Lisbonne.  —  Conspira- 
tion. —  Projet  de  nouvelles  Vêpres  siciliennes.  —  Le 
saint  sacrement  ne  veut  pns  sortir  du  tabernacle.  — 
Il  en  sort  à  la  parole  de  Junot.  —  Conseil  de  géné- 
raux. —  Beja.  —  Un  moine  soUicite  le  pardon  de  la 
ville.  —  Junot  le  lui  accorde,  et  le  récompense.  — 
Une  poule  pond  un  œuf  miraculeux.  —  Les  Anglais 
débarquent  avec  un  immense  matériel.  —  Loyauté 
de  M.  de  Bourmont.  —  Junot  accepte  ses  services.  — 
Bataille  de  Vimeiro.  —  Kellermann  au  camp  des  An- 
glais. —  L'amiral  Siniavin.  —  Sa  trahison.  —  Texte 
de  la  convention  de  Cintra.  —  L'empereur  n'en  ap- 
précie pas  tout  le  mérite  pour  Junot 63 

Chapitre  IV.  —  Départ  pour  La  Rochelle.  —  Sérail  de 
Junot.  —  Rôle  comique  joué  par  un  mari. — Route  de 
Blois  à  Tours.  —  Postillon  mort-ivre.  —  Mes  inquié- 
tudes. —  Elles  sont  heureusement  dissipées.  —  Ma- 
dame Chégai'ay.  • —  J'embrasse  mon  mari.  —  Opinion 
de  Montgaillard  sur  la  convention  de  Cintra. —  Un 
dernier  mot  sur  l'afTaiic  de  Baylcn.  —  Le  général 


TABLE.  399 

Marescot.  —  M.  Vi'Ioutrec  va  proposer  la  capitula- 
tion à  Castanos.  —  MÎ\I.  IBilIyvanbcrchem  ,  Carrion 
de  Nisas,  Novion.  —  Arrestation  de  M.  de  Bourmont. 
—  Il  est  presque  aussitôt  relâché.  —  Junot  le  fait  ad- 
mettre dans  l'etat-major  avec  le  litre  d'adjudant  com- 
mandant. —  MM.  de  Viomcsnil  et  de  Saint-3Iezart. 

Junot  se  dispose  à  rentrer  en  Espagne,  après  avoir  vu 
son  fils.  —  L'amitié  d'un  grand  homme  est  un  bienfait 
des  dieux,  —  Projets  de  vengeance  de  la  Prusse  et  de 
l'Autriche. —  Une  fêle  chezl'archichancelier. — M.  de 
Cadore.  —  La  femme  et  les  enfans  de  M.  de  Metter- 
nich  sont  retenus  à  Paris.  —  IM.  d'Aigrefeuille.  et  sou 
habit  bleu  -  de  -  ciel  fait  avec  une  robe  de  ma  grand'- 
mère.  — •  Moore  et  ses  soldats.  — L'empereur  juge 
mal  les  Espagnols.  —  Capilulation  de  Madrid.  —  Le 
duc  de  Conegliano.  —  Le  sac  de  diamans  etSavary. 

—  Petit  verre  taillé  dans  un  diamant.  —  Eclaircisse* 
mens  donnes  sur  les  diamans  que  j'ai  reçus  de  Por- 
tugal. —  La  pluie  d'or.  —  Souper  chez  l'impératrice.   io5 

Chapitre  V.  — Cercle  aux  Tuileries.  — Les  diamans  et 
les  boutons  de  roses.  — La  beauté  aux  yeux  louches. 
. —  Madame  de  Vaudemont. — Souper  avec  l'impéra- 
trice. —  La  robe  de  cour  brodée  en  diamans.  —  Le 
déjeûner  aux  Tuileries. — La  calomnie.  —  Le  diamant 
de  Portugal. — Le  Mémorial  de  Sainte- Hélène.  —  Le 
roi  et  la  reine  d'Espagne  sans  argent.  —  L'Escurial 
el  Sainte-Hélène. — La  Providence. — 3Iadame  da  Ega. 

—  Le  marquis  de  Marialva.  —  Le  comte  Sabugal.  — 
Le  marquis  d'Alorna.  —  Société  portugaise.  —  Le  se' 
rail  de  Junot.  — Plaisanterie  du  ministère  anglais. — 
L'amour  en  trois  personnes.  —  Le  méchant  quatrain, 

—  Si ,  sur  ma  foi  !  —  Prise  de  Madrid.  —  31.  de  Fia- 
haut  et  mademoiselle  de  Saiut-Simon,  —  La  grâce  du 


4  00  TABLE. 

père  et  la  vertu  de  la  fille.  —  L'injustice  re'pare'e.  — 
Les  aigles  à  Lisbonne.  —  Promesse  de  l'empereur.  — 
Lettre  de  Berthier.  —  Le  mare'chal  Soult.  —  Seconde 
lettre  de  Berlhier.  —  Junotva  commander  en  Aragon 

et  en  Navarre j/[6 

Chapitre  VL  —  L'empereur  chasse  les  Anglais  d'Espa- 
gne. —  M.  de  Metternich. —  Madame  de  Metternich. 

—  Note  curieuse  et  fausse  mise  dans  le  Moniteur.  — 
Le  duc  de  Cadore.  —  Sie'ge  de  Saragosse.  —  Ses  hor- 
reurs. —  Junot  est  souffrant  de  ses  blessures.  —  Ses 
chagrins.  —  Il  veut  se  tuer.  —  Dureté  de  l'empe- 
reur. —  Prise  de  San- José.  —  Mort  de  mon  cousin 
Georges.  —  Lettre  de  ma  tante.  —  Les  ingrats.  — 
Mort  du  général  Lacoste.  —  Le  comte  de  Fuentes  dans 
im  cachot.  —  Les  mineurs.  —  Lettre  de  Junol  à  Ber- 
thier. —  Réponse.  —  Savez-vous  que  j'ai  un  tribunal 
gui  condamne  à  mort!  —  Retour  de  l'empereur  à 
Paris.  —  Sinistres  prévisions.  —  Exil  de  madame  de 
Staël  et  de  madame  Récamier.  —  Opinion  de  Junot 
sur  madame  Récamier.  —  Elle  ne  veut  pas  devenir 
Vamie  de  l'empereur.— Fouché  entremetteur.— Billet. 

—  Fouché  redevenu  Père  Lachaise 1 70 

Chapitre  VII.  —  Le  général  ïhiébault  est  mandé  au 

quartier-général.  —  Il  s'y  trouve  avec  le  général  Le- 
gendre.  —  Fâcheux  pronostic.  —  Audience  qu'il  a 
avec  l'empereur.  —  Napoléon  évite  de  nommer  Junot 
à  propos  des  affaires  du  Portugal Détails  sur  la  ba- 
taille de  Yimeiro.  —  L'empereur  sait  par  cœur  un 
rapport  de  1 10  pages.  —  Le  général  Wellesley  à  Peni-  - 
ches. —  Elvas,  Almeida. —  Junot  s'attendait  à  être  se- 
couru dans  sa  campagne  de  Portugal.  —  Le  passage 
ilei  plus  grands  Ueuves  préférable  à  celui  des  monta- 
gnes du  Bcira  cl  du  Tras  las  Montés.  —  M.  Desgc. 


TABLE.  40  » 

nettes.  —  Dédicace  à  la  mémoire  du  duc  d' Abrantès. 

—  M.  Hermann.  —Une  de  ses  lettres  à  Junot.  —  Son 
cœur  est  soulagé,  —  Ingratllude igi 

Chapitre  VIII. — Prolongation  dusie'ge  de  Saragosse.  — 
La  duchesse  de  Cadaval.  —  Le  vieux  domestique.  — 
Le  secrétaire  ouvert  et  la  lettre. — Lisbonne  et  son  sou- 
venir. —  Junot  malheureux.  —  La  volonté  du  suicide. 

—  Lanues  à  Saragosse.  —  Profond  chagrin  de  Junot. 

—  Le  mauvais  camarade.  —  Les  cadavres  dans  l'È- 
bre.  —  Les  moines  dans  le  sac.  —  Le  trésor  de  No- 
tre-Dame du  Pilar.  —  Copie  du  procès-verbal  donné 
par  le  premier  chapelain.  —  Humeur  de  l'empereur. — 
Ma  mère.  —  Les  ennemis  de  l'empereur.  — Singulière 
question  faite  à  Duroc.  —  Position  affreuse  d'Armand 
de  Fuentès  au  siège  de  Saragosse.  —  II  succombe  huii 
jours  après  sa  délivrance.  —  Bizarre  destinée  de  deux 
frères.  —  Noblesse  et  richesse.  —  Nouvelles  afflictions. 

—  Opinion  de  Junot  sur  le  maréchal  Suchet.  — Mort 
de  Visconti.  —  Hem!  hem  !  —  Qu^estque  cela  luijai- 
sait  de  mourir  deux  mois  plus  tôt  ?  —  Mariage  d'un 
nouveau  genre.  —  Mon  voyage  aux  eaux  de  Cotercts.   206 

Chapitre  IX.  —  Nouvelle  camp;igne  d'Allemagne.  — 
Pourquoi'  M.   de  Melternich  n'aimait  pas  la  France. 

—  Bravoure  de  Masséna.  —  L'empereur  pendant  la 
campagne  de  Wagmni.  —  Le  deuil  suit  nos  triomphes. 

—  Marche!  meurs  !  —  Le  46"  régiment  de  ligne.  — 
Bombardement  de  Vienne.  —  Décret  qui  réunit  les 
Etals  Romains  à  l'empire  français.  —  Bataille  d'Ess- 
ling.  —  Le  maréchal  Lannes  frappé  à  mort.  —  Hor- 
rible boucherie.  —  Rapport  ennemi  sur  le  nombre 
des  tués  et  des  blessés.  —  Passage  d'une  lettre  de  Ju- 
not sur  la  mort  de  Lannes.  —  La  bulle  d'cxcommu- 
jjicalion.  —Fulminant  analhème. — Termes  dans  les 

Xli.  20 


4oiJ  TABLE. 

quels  il  est  conçu.  —  Succès  de  Suchel  en    Espagne. 

—  Lettre  du  comte  de  Hunebourg  à  Junot.  —  Elon- 
nante  activité'  de  l'empereur.  —  II  s'abuse  sur  les  dis- 
positions du  Nord  ,  comme  il  s'était  déjà  abusé  sur  cel- 
les du  Midi.  — Singulière  aventure.  —  Le  maréchal 
Soult  se  décideà  accepter  les  attributs  de  la  royauté. 

—  Seconde  version.  —  Celle  de  M-  Nnpier.  —  Biogra- 
phie du  maréchal  Soult ,  par  un  de  ses  amis.  — Ni- 
colas P',  ou  Jean  de  Dieu,  ah  !  ah  !  roi  de  Portu- 
gal!... Nicolas  ?..  c'eût  été  plutôt  Nicodèmi..  —  Nou- 
veaux désasties  en  Portugal.  — Histoire  de  la  com- 
tesse de  W.  —  Nouvelles  prévisions  :  la  femme  élé- 
gante de  Paris  dans  les  affreuses  solitudes  d'Espagne.   254 

Chapitre  X.  —  Douleurs,  regrets. — Le  général  Danube. 

—  Le  prince  Eugène  à  Leoben. —  Armées  d'Allema- 
gne et  d'Italie. — Nos  troupes  couvrent  la  Carniole  , 
leFriouI,  la  Styrie  ,  le  Voralberg  ,  etc.,  etc.  —  Ba- 
taille de  Raab  en  Hongrie.  —  Macdonald  ,  grand-oifi- 
cier  de  l'empire. —  M.  Emile  Grandier.  —  Il  serre  les 

jambes.— 1\  n'est  pas  mort,  puisqu'il  crie. — Maladie  de 
peur.  —  Je  ne  suis  qu'un  lâche.  —  Leçons  d'armes.  — 
Quelle   invention  maudite!  là  !  — Fuite  à  Perpignan. 

—  La  maja.  —  Le  blason.—  Grandier  tué  en  duel.  — 
Où  est-il  aussi  ,  celui-là  ?...  Mort!  tous  morts  J — Ba- 
taille de  Wagram. — Le  champ  de  bataille  converti  en 
horrible  charnier. —  Touiinens  affreux  des  blessés. — 
Lettre  du  roi  de  Wurtemberg  à  Junot.  —  Vanité  de 
Marinent.  —  On  est  injuste  à  son  égard.  —  Vous  avez 
manœuvré  com.ms  une  huître.  —  Mon  ami ,  je  suis  ma- 
réchal !  —  Mystère  de  la  dcs.tinée  du  d-jc  de  Raguse.    2.w 

Chapitre  XI.  —  Intérêt  de  l'Angleterre  à  prolonger  la 
guerre  en  Espagne.  — Lord  Castelreagh.  —  Une  halle 
inorio  atteint   Pempereiu    -ui   talon.  —  Divorce  pro-. 


TABLK.  lio7) 

chain.  —  Conversation  avec  l 'impéialrice.  —  Je  ne 
veux  pas  que  lu  pleures.  —  Slérililé. —  Fètc  à  l'Hôlel- 
de-Ville  de  Paris.  —  Les  dames  qui  doivent  recevoir 
linipératrice  sont  contremaudées.  —  L'en)barras.  — 

Dites  que  vous  avez  mal  aux  den's.  — M""  de  T d 

et  la  toque  à  plumes.  —  Savez-vous  de  qui  nous  avons 
l'air? — Souffrances  de  l'impératrice,  cruelle  journe'e. 

—  L'empereur  et  la  reine  de  ]Naplcs.  —  Kerth'ier. — 
Sa  conduïLe  à  l'égard  de  l'impératrice. —  M    de  Ponte. 

—  Je  me  trouve  mal.  —  Les  diamans  rclrouvés.  — 
Grande  chasse  à  Gros-Bois. — Voyage  maudit. — Cadet- 
Roussel,  maître  de  déclamalioD.  —  Le  divorce  est  dé- 
clare'.— Circonstance  dramatique. — Joséphine  à  la  Mal- 
maison.—  Députalion  rhénane, —  Le  cardinal  Maury. 
— Mademoiselle  Masséna.  —  Le  faubourg  Saint-Ger- 
main     l'j}'. 

Chapitre  XII.  —  Lucien  Bonaparte. — Décret  qui  relire 
au  pape  le  patrimoine  de  saint  Pierre.  —  Charles  Mu- 
signano.  • — L'imposition  des  mains.  —  Le  pape  enlevé 
de  Rome.  —  Le  général  Radet.  —  Il  pnsse  par  une 
fenêtre.  — A  genoux  !  le  Saint  Père  va  donner  sa  bé- 
nédiction! —  Ruse  de  guerre.  —  Pie  VII  ii  Grenoble. 

—  Le  général  Miollis.  —  Lucien,  le  Mécène  des  artis- 
tes. —  Tusculum.  —  Expatriation.  —  La  tempête.  — 
Fermeté  de  caractère.  —  Le  port  de  Cagliari.  —  Ma- 
dame Lucien  et  ses  enfans  malades.  —  Lucien  et  sa  l'a- 
mille  prisonniers  de  TAngleterre.  — Fusées  à  la  Con- 
grève.  —  Malle.  —  Le  palais  du  grand-maître  de  l'or- 
dre. —  Le  capitaine  Warren.  — Arrivée  à  Plymouth. 

—  Politique  anglaise.  —  Château  de  Ludlow.  — 
Scènes  d'intérieur.  —  Banqueroute.  —  Les  sacs  de 
diamans. — M.  Boycr  et  la  reine  de  Naples. — Bathilde  , 
reine  des  Francs,  poème  de  madame  Lucien.  —  Ma- 


4o4  TABLE. 

(lame  Simon  Candeille.— Concerts  intimes. — Madame 
Lambert. — M.  Barrère  et  madame  de  Guibert.  —  Im- 
partialité'.— M.  Alissau  deChazet. — Désintéressement.  3o5 

Chapitre  XIII.  —  Les  majestés  allemandes  à  Paris.  — 
L'impératrice  Joséphine  à  Malmaison.  . —  La  reine  de 
Naples  aux  Tuileries.  — Sa  magnificence.  —  Le  carna- 
val. —  Le  comte  Mareschalcbi.  —  Le  bal  masqué.  — 
El  casole  délie  hestie.  —  Maison  actuelle  de  M.  de 
Flahaut. —  Ennui  général.  —  Le  quadrille. —  La  partie 
d'échecs  humaine.  —  Les  pions  femelles.  —  M,  de 
Sepleuil.  —  MM.  de  Canouville.  —  M.  de  Brigode.  — 
C'est  une  tour.  —  M.  de  Ponté.  —  C'est  la  tour  de 
Londres.  — 3L  de  Beausset.  —  M.  Anatole  de  Mou- 
tesquiou.  —  La  duchesse  de  Rovigo.  —  La  duchesse 
de  Bsssano-  —  La  reine  de  IVaples.  —  Le  dragon  et 
le  chapeau  de  fou.  —  Ça  ,  le  gouverneur  de  Paris!  — 
Départ  par  l'Espagne 542 

Chapitre  XIV.  —  Je  pars  de  Paris  pour  l'Espagne.  — 
Bordeaux.  —  Madame  de  Caseaux.  —  Chagrins  de 
Souvenir.  —  Tristesse.  —  Le    maréchal  Soult.  —  Le 

maréchal  J — Lannes  et  Masséna.  —  Arrivée  à 

Bayonne.  —  Entrée  eu  Espagne.  — Les  cacolets.  — 
La  jolie  Basque.  — La  reine  Hortense;  son  portrait. 
—  Alphonse  Pignatelli.  — Le  nez  cassé.  —  Les  quatre 
cadavres.  —  L'homme  coupé  eu  morceaux.  —  Les 
belles  bruyères  fleuries.  —  J\I.  de  Lavalelle.  —  Ma- 
dame Durosnel.  —  Le  mari-revenant.  —  Ambassade 
de  M.  de  Lavalette.  —Le  général  Soiignac.  —  Le  gé- 
néral Thiébault.  —  Burgos.  —  Les  brigands.  —  La 
jeune  Espagnole.  — Empoisonnement  d'un  bataillon.  353 

riN     D£    l.A     TABLE    DU     DOUZIEME     VOLUME. 


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